N. Desvergers, Arabicy p
grands résultats. On doit reconnaître celte habileté; mais il faut constater aussi que, sacrifiant tout à cette politique « khalifale », Abd-ul-Hamid n'a vécu et gouverné que pour elle, aux dépens de sa Turquie et de ses peuples ottomans. Vie privée et vie publique, administration intérieure et politique étrangère, on peut dire qu'il n'est pas un de ses actes, pas un de ses gestes, qui n'ait tendu à gagner la confiance des Arabes et de l'Islam, mais aussi à compromettre — Gabriel Charmes était bon prophète — l'avenir des Turcs et de la Turquie.
Ses prédécesseurs gouvernaient leur Asie à la turque : la force militaire leur semblait la seule garantie de leur pouvoir, et la courbache était leur raison suprême. Quand elles étaient bien pourvues de soldats et de poudre, leurs garnisons et leurs patrouilles leur assuraient du moins les villes et les routes : ils laissaient la campagne, les monts et les déserts aux amateurs de libre vie. Dès que, faute d'argent, leurs casernes et leurs arsenaux venaient à se vider, — et le plus souvent les uns et les autres étaient à sec, — c'était sur toute la terre arabe une germination soudaine de libérateurs, de prophètes et de brigands, de petits États et de grandes compagnies : un Druze se taillait une principauté entre le Hauran et la côte syrienne, se fortifiait dans Tyr, Sidon et Saint-Jean-d' Acre ; un Ibn-x\rouk régnait à Palmyre ; un Chammar rançonnait Bagdad ; un Montefick assiégeait Bassorah; les villes elles-mêmes devenaient des pachaliks autonomes où, moyennant
tribut à la Porte, des familles turques, kurdes ou arabes se maintenaient de père en Gis.
Sans négliger la force, Abd-ul-Hamid préfère d'autres moyens. Il interne, déporte, empoisonne' les chefs arabes sur le moindre soupçon; mais il tâche auparavant de les acheter, de gagner leur entourage ou de les neutraliser Fun par Tautre en de ténébreuses querelles. Il sait exploiter la capacité de haines et de perfldies, les vieilles coutumes de vengeances et de « sang », qui toujours distinguèrent cette race. Il a dans toutes les tribus, même chez les Bédouins les plus rebelles, des mollahs qui tiennent auprès des chefs le rôle de conseillers religieux et politiques, d'aumônieri^ en quelque façon et de secrétaires^. Partout, circulent ses espions et ses corrupteurs. A Constantinople même, dans son Yildizkiosque, il a des Arabes parmi ses meilleurs instruments de règne.
Il a sa garde arabe qu'il oppose à sa garde albanaise, tandis que les iufekdjis (fusiliers) bosniaques, élite de confiance, surveillent ces hyènes et ces loups, que parfois Ton met aux prises pour qu'une saignée abatte leurs crises de férocité ou rafraîchisse leurs discordes. Il a son cabinet et ses bureaux arabes, qui instruisent et mènent la plupart des affaires civiles et religieuses. Des Turcs, des Kurdes et des Albanais détiennent, comme autrefois, les fonctions d'apparat,
1. Cf. A. Blunt, Bédouin Tribes of Eaphrates^ I, p. 69 et 110.
2. Sur le rôle de ces mollahs^ cf. A. Blunt, Bédouin Tribes of EuphrateSf I, p. 335-338. '
les grands gouverDements et commandements, les ministères et les ambassades; mais ce sont des Arabes qui ont Tinfluence secrète, réelle : la Porte reste aux Turcs et aux Albanais ; mais le Palais est aux Arabes '.
Une bande recrutée parmi toutes les races de Tlslam est venue se poster dans les couloirs du palais d'Yildiz-Kiosk. Des Tcherkesses, des Albanais, des Kurdes, des Bosniaques et des Arabes ont composé l'état-major du khalifat et se sont attribué toutes les fonctions du Divan. Naguère, prince dévot, Abd-ul-Hamid avait été la proie des mollahs errants et des derviches voyageurs. Leur pauvre théologie, leurs prédications et leurs oracles avaient rempli ses heures désœuvrées au sortir d'une crise de jeunesse. Ces inspirés, venus des contrées les plus lointaines de TEmpire, n'ont pas cessé de rôder autour de lui, de lui insuffler leur fanatisme. Les portes d'Yildiz s'ouvrirent d'abord à quelques cheiks, réputés sages et pieux. Du fond de leurs obscures tribus, des centaines de marabouts partirent pour Gonstantinople. Dès lors un mouvement mystérieux s'est établi. Tout l'Islam envoie des personnages religieux prendre des ordres chez le Sultan, qui tient bureau de panislamisme. Un célèbre prédicateur, le cheik Aboul-Houddah, est le chef incontesté de ce département, le grand ministre de l'agitation religieuse.
Cette gent enturbanée s'est emparée du Sultan par tdutes ses faiblesses. Il avait peur : on le terrorisa. Il était assez sottement vaniteux : on restaura pour lui la langue des courtisans-poètes de l'Iran et de la Bokkharie. Il aimait le pouvoir : on lui montra le sien menacé sans cesse et on lui laissa l'illusion de tout faire par lui-même.
Certes, il lui était loisible de se débarrasser de l'un ou de l'autre de ses conseillers ; mais il ne pouvait pas, il ne peut