‹ Le supplice de LouvainChapitre 10 sur 17 · AUX CIVILS · texte numérisé non relu

AUX CIVILS

« Le ministre de l'Intérieur recommande aux civils, si l'ennemi se montre dans leur région :

« De ne pas combattre ;

« De ne proférer ni injures ni menaces ;

« De se tenir à l'intérieur et de fermer les fenêtres afin qu'on ne puisse dire qu'il y a eu provocation ;

« Si les soldats occupent pour se défendre une maison ou un hameau isolé, de l'évacuer afin qu'on ne puisse dire que les civils ont tiré.

« L'acte de violence commis par un seul civil serait un véritable crime que la loi punit d'arrestation et condamne, car il pourrait servir de prétexte à une répression sanglante, au pillage et au massacre de la population innocente des femmes et des enfants. »

Enfin, peu de temps avant la prise d'Anvers, le 30 septembre 1914, a)prs que la partie du pays jusqu'alors inviolés semblait être menacée, le ministredel'intérieur adressa encore à toutes Jes communes une circulaire en français, flamand et allemand, afin que nul n'en ignore et que les autorités allemandes elles-mêmes puissent se rendre compte des recommar. dations qui étaient faites par le gouvernement aux autorités communales et aux populations.

Cela n'a pas empoché les journaux allemands de dire tout récemment encore que partout et toujours en Belgique (qu'on remarque cette précision), les populations civiles ont porté les armes contre les soldats allemands, et que depuis le début de la guerre le gouvernement n'a rien fait pour les en empêcher (1).

(1) De cette réfutation du gouvernement belge, il convient de rapprocher la note que vient de publier Mgr Heylen, évêque de Namur et qui répond, point par point, à un rapport adressé par le ministre de la Guerre de Prusse à M. de Bethmann-Holweg. Le prélat démontre la fausseté des allégations prussiennes, et il met au défi les autorités allemandes de prouver l'existence d'un seul groupe de francs-tireurs constitué soit avant, soit depuis la violation du territoire belge. « L'histoire des francs-tireurs est une légende, une invention, une calomnie », déclare Mgr Heylen, qui conclut ainsi :

« Les considérations ci-dessus établissent la légèreté des allégations contenues dans la note allemande. Il n'est pas un Bel^e qui

Toutefois, cette réfutation décisive provoqua une autre tentative d'explication supplémentaire, que le Temps (27 septembre) résumait ainsi :

Voici maintenant que Ton fait publier dans les journaux danois une dépêche de Berlin qui prétend qu'il résulte de l'enquête ouverte par les autorités allemandes à Louvain, que des troupes belges étaient cachées dans les maisons; que des soldats belges portaient des habits civils et qu'ils devaient, pendant la nuit, attaquer l'état-major allemand. Des mitrailleuses belges auraient été cachées aux environs de la gare, et des Belges, tués dans les rues de Louvain, auraient été trouvés porteurs d'uniformes sous leurs vêtements civils.

Cette explication allemande, reproduite à titre documentaire par les journaux danois, ne résiste pas à la discussion. Il n'y avait plus un seul soldat belge à Louvain, au moment de l'occupation allemande : toute la population belge avait été désarmée par les autorités allemandes ellesmêmes; il n'y eut jamais de complot belge contre l'étatmajor allemand, et ce sont des prêtres, des notables, des vieillards, des femmes et des enfants qui ont été fusillés dans les rues de Louvain. La vérité, énergiquement affirmée par des témoins oculaires, c'est que la tragédie de Louvain commença par une querelle entre soldats aliè-

ne les jugera fausses, outrageantes, calomnieuses et qui n'élèvera contre elles une protestation énergique et persévérante. Le peuple belge a beaucoup souffert d'une invasion injuste qui l'a opprimeetmeurtri.il a conscience de s'être abstenu de tout crime dans la résistance légitime qui a été opposée à l'envahisseur. Il est non moins décidé à garder une attitude correcte irréprochable, durant l'occupation Ce qu'il ne souffrira pas, c'est qu'on souille sa renommée par la calomnie. Il adresse un pressant et suppliant appel à l'impartialité et à la justice des consciences honnêtes et des nations neutres. »

mands ivres, et que les autorités militaires allemandes firent procédera la destruction de la vieille ville brabançonne pour essayer d'effacer la honte des crimes commis par la soldatesque impériale.

Malgré tous les démentis des faits, malgré l'absence de preuves, l'Allemagne tient à la commode légende des francs-tireurs. Celle-ci fait évidemment partie d'un système préétabli, propice soit à surexciter la brutalité naturelle de ses soldats, soit à lui permettre de travestir en répression sa méthode du terrorisme préventif.

Tout récemment, la Gazette de V Allemagne du Nord (13 mai) publiait un Livre blanc composé d'un « mémoire » accompagné de pièces soi-disant justificatives, dont quatre rapports de la Commission chargée par le ministre delà Guerre de procéder à une enquête sur les événements d'Aerschot, d'Andenne, de Dinant et de Louvain. Les rapports ne sont que des dénégations sans ombre de preuves (1). Mais le « mémoire » n'en déclare pas moins :

Immédiatement après la déclaralion de guerre, la Belgique a vu s'allumer, chez son peuple, une lutte sauvage contre les troupes allemandes, lutte qui fut une violation flagrante du droit des gens et a eu pour le pays et sa population les conséquences les plus terribles. Quand, après des combats opiniâtres, l'armée belge fut obligée de reculer devant les troupes allemandes, la population civile de la Belgique essaya, par tous les moyens possibles, d'entraver leur marche vers les parties non encore occupées du pays. Même dans les endroits qui l'étaient, elle n'a pas craint de porter préjudice à la puissance militaire allemande et de l'affaiblir par des attaques à la fois

'{) Voir Appendice III.

lâches et rusées. En l'occurrence, des hommes des conditions les plus diverses, ouvriers, fabricants, médecins, professeurs, ecclésiastiques, y compris des femmes et des enfants, ont été pris les armes à la main. Dans les combats, ont été employés des moyens qui ne l'auraient pas été par des troupes régulières. Nombreuses ont été les blessures faites par des chevrotines, du goudron brûlant, de l'eau bouillante. Les civils qui se livraient à ces acles n'avaient à leur tête aucun chef responsable et ne portaient aucun insigne militaire. Le fait que des soldats de l'armée régulière et des membres de la garde civique auraient pris part à ces entreprises ne change rien à la chose. Car, du moment que ces personnes ne portaient aucun signe distinct if militaire, mais se mêlaient, sous des vêtements civils, aux citoyens qui combattaient, il était également impossible de leur reconnaître les droits de soldats réguliers.

Non seulement les conditions conformes au droit des gens manquaient en Belgique pour la guerre populaire non organisée, mais celle guerre a été conduite d'une façon qui aurait suffi à faire mettre ceux qui l'ont faite en dehors des garanties du code militaire. Dans quantité de cas, la population civile belge accueillait les troupes allemandes avec des apparences d'amitié, puis, l'obscurité venue ou une autre occasion favorable se présentant, elle les assaillait, les armes à la main. Dans certains endroits, des soldats allemands ont été assassinés par derrière. De plus, la population belge n'a donné aucune attention au signe de la Croix-Rouge. Enfin, il n'est pas douteux que des blessés allemands ont été dépouillés, tués, et même horriblement mutilés, parla population belge, et que des femmes et des jeunes filles ont pris part à ces actes infâmes. C'était donc, de la part de l'armée allemande, un moyen de conservation propre que de prendre les mesures les plus rigoureuses contre ces francs-tireurs. Néanmoins, dans leur application, les formes juridiques ont été observées toutes les fois que des nécessités de guerre ne s'y opposaient pas.

Il eût pourtant été facile au gouvernement belge de

donner les instructions nécessaires pour réfréner ces passions populaires excitées artificiellement. Aussi est-ce lui qui porte tout le poids de la responsabilité du crime immense qui pèse sur la Belgique. Il a essayé de se décharger de cette responsabilité en rejetant la faute sur la fureur de destruction qui animait les troupes allemandes, lesquelles auraient commis ces actes de violence sans motif aucun. Il a institué une commission d'enquête et pris acte de ses constatations pour en faire 1 objet de plaintes diplomatiques; mais cette tentative de travestir les faits a complètement échoué. Les récits de fugitifs, qui sont donnés comme le résultat d'enquêtes impartiales, portent en eux-mêmes le caractère de l'invraisemblance, sinon d'un travestissement malveillant. Les accusations portées par la commission d'enquête contre l'armée allemande ne sont autre chose que de basses calomnies, qui perdent toute leur valeur en présence des documents ci-joints.

(Traduction de M. L. Collin, dans la Semaine religieuse de Paris du 5 juin 1915, p. 835.)

Qu'on ne s'attende donc point, à voir l'Allemagne exprimer des regrets.

Le 22 avril dernier, le Loi al Anzeiger publiait un récit du Dr Wieprecht qui, de retour d'un voyage en Belgique, donnait ses impressions sur Louvain. Voici ce qu'on y lit :

Avant que le train entre en gare, écrit-il, on voit déjà à droite et à gauche de la voie des monceaux de ruines qui recouvrent l'emplacement de tout un quartier. C'est en effet près de la gare qu'une bande de fanatiques sournois, agissant suivant un plan concerté, assaillirent traîtreusement les troupes allemandes qui faisaient leur entrée dans la ville, et c'est pourquoi notre artillerie réduisit cette partie de la cité en cendres et en poussière.

Les rapports entre les soldats et la population restent

très tendus. Ce n'est pas que nos postes soient assa'llis ou qu'une résistance ouverte se manifeste, mais les vainqueurs et les vaincus restent étrangers les uns aux autres et on peut clairement lire la haine sur le visage de tous les bourgeois.

L'opinion que les gens de Lôuvain peuvent avoir quant aux causes et quanta la justice du sort que nous leur avons infligé peut heureusement nous laisser aussi froids que les criailleries des journaux étrangers. S'ils ne peuvent oublier la sanglante leçon que nous avons imposée à leur ville, nous ne pourrons pas davantage oublier la basse lâcheté par laquelle ils ont provoqué notre vengeance.

b) Accusations contre le clergé.

Après les francs-tireurs, c'est le clergé qu'on mit eu cause, soit qu'on l'accusât, pour Louvàin comme pour d'autres localités, d'avoir suscité et dirigé la résistance, soit qu'on inventât de toutes pièces des témoignages d'ecclésiastiques avouant que des civils avaient tiré sur les Allemands.

Dans sa lettre pastorale (1), le cardinal Mercier l'ait justice de cette accusation :

Partout où je l'ai pu, écrit le primat de Belgique, j'ai interrogé les populations, le clergé, un nombre considérable de prêtres qui avaient été déportés dans les prisons d'Allemagne et qu'un sentiment humanitaire, auquel je me plais à rendre hommage, a remis en liberté. Or, j'affirme sur l'honneur, et je suis prêt à déclarer sous la foi/ du serment, que je n'ai pas, jusqu'à présent, rencontré un seul ecclésiastique, séculier ou régulier, qui ait excité la population civile à se servir d'armes contre l'ennemi.

Tous au contraire ont obéi fidèlement aux instructions

(1) Voir Pages actuelles, n° 8, p. 34.

épiscopales qu'ils avaient reçues, dès les premiers jours d'août, et qui leur prescrivaient d'user de leur influence morale auprès de nos populations, pour les porter au calme et au respect des règlements militaires.

De son côté la Commission officielle du gouvernement belge avait à deux reprises réfuté la calomnie.

Dans son troisième rapport, le 10 septembre, elle écrivait :

Un communiqué du grand état-major allemand, dont la Gazette de Cologne du 29 août nous a apporté le texte, affirme que le « châtiment » infligé à Louvain se justifiait par le fait qu'un bataillon de landwehr, laissé seul dans la ville pour garder les communications, aurait été attaqué par la population civile, agissant sous l'impression que le gros de l'armée allemande s'était retiré définitivement.

Le même journal a publié le récit d'un prétendu témoin de l'événement.

L'enquête a établi que cette affirmation doit être considérée comme fausse. 11 est acquis, en effet, que la bourgeoisie de Louvain, d'ailleurs préalablement désarmée par 1 autorité communale, n'a provoqué les Allemands par aucun acte d'hostilité (1).

Avec plus d'insistance, revenant sur ce point, le rapport dit encore :

Les Allemands, pour excuser leurs attentats, prétendent que, partout où ils ont fusillé, brûlé et pillé, c'est que les habitants leur avaientopposé une résistance armée. Que le fait ait pu se produire sur des points isolés, il n'y a là rien qui ne se rencontre dans toutes les guerres, et s'ils s'étaient bornés à en passer les auteurs par les armes, nous ne pourrions que nous incliner devant la rigueur des lois militaires. Mais, en aucun cas, ces agressions individuelles, qui sont restées absolument exceptionnelles, ne pourraient justifier la généralisation des mesures de répression qui

[{) Rapports sur la violation du droit des gens en Belgique, p. 54.

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