La civilisation et la guerre
Il est certain que la morale, que la simple humanité tracent des règles à l'emploi de la force, et imposent des conditions limitatives même à cette ultima ratio qu'est l'appel aux armes.
Il est notoire qu'au cours des temps l'effort de la civilisation a constamment tendu, sinon tout à fait à « moraliser la guerre », du moins à lui faire perdre de plus en plus le caractère d'un simple retour à la barbarie primitive et à la soumettre à des obligations communément acceptées.
Tel est l'objet, précisément de la Convention de Genève et de ce que l'on nomme les Conventions de La Haye.
La dernière de ces Conventions, celle de 1907, qui codifie les stipulations de toutes les précédentes, a été élaborée et acceptée solidairement par quarante-quatre Etats, au nombre desquels figurent l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie.
Cette Convention du 18 octobre 1907 qui fixe, pour
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les nations signataires les droits et les coutumes de la guerre contient, entre autres, les dispositions suivantes :
Art. 25. — Il est interdit d'attaquer ou de bombarder, par quelque moyen que ce soit, les villes, villages, habitations ou bâtiments qui ne sont pas défendus.
Art. 26. — Le commandement des troupes assaillantes, avant d'entreprendre le bombardement et sauf le cas d'attaque de vive force, devra faire tout ce qui dépend de lui pour en avertir les autorités.
Art. 27. — Dans les bombardements, toutes les mesures nécessaires doivent être prises pour épargner, autant que possible, les édifices consacrés aux cultes, aux arts, aux sciences et à la bienfaisance, les monuments historiques, les hôpitaux et les lieux de rassemblement de malades et de blessés, à condition qu'ils ne soient pas employés en même temps à un but militaire.
Art. 28. — Il est interdit de livrer au pillage une ville ou localité même prise d'assaut.
Art. 44. — Il est interdit à un belligérant de forcer la population d'un territoire occupé à donner des renseignements sur l'armée de l'autre belligérant ou sur ses moyens de défense.
Art. 46.* — L'honneur et les droits de la famille, la vie des individus et la propriété privée... doivent être respectés.
Art. 50. — Aucune peine collective, pécuniaire ou autre, ne pourra être édictée contre les populations à raison de faits individuels dont elles ne pourraient être considérées comme solidairement responsables.
Rien de plus formel.
Entre nations civilisées, l'état de guerre n'autorise pas tout, et interdit expressément certains actes. Le bombardement de villes non défendues, l'incendie, le pillage, le viol, le meurtre, l'oppression, l'exaction des non combattants sont des atrocités que les « hautes puissances contractantes » se sont retirées le droit de
permettre, à plus forte raison de commander à leurs troupes.
Des officiers allemands ont d'autant moins le droit de les donner comme des extrémités inévitables, qu'en adhérant, au nom de l'Allemagne, aux textes que nous venons de rappeler, l'un de ses mandataires, le baron Marshall de Bieberstein avait même cru devoir dire :
Les actes militaires ne sont pas régis uniquement par les stipulations du droit international; il y a d'autres facteurs. La conscience, le bon sens et le sentiment du devoir imposé à l'humanité seront les guides les plus sûrs. Nos officiers, je le dis hautement, rempliront toujours, de la manière la plus stricte, les devoirs qui découlent de la loi non écrite de V humanité et de la civilisation.
C'est même ce qui explique la tranquille assurance avec laquelle les intellectuels et les universitaires allemands proféraient leurs II n'est pas vrai que... et comment, chez les neutres, en dépit des faits, on a été si longtemps dupe de leurs dénégations : il ne paraissait pas vraisemblable que « l'armée la plus disciplinée du monde » ait commis de telles violations du droit des gens.
Elle les a cependant successivement accumulées toutes ces « invraisemblances », par une logique de l'impunité que met ironiquement en lumière une lettre de M. Richard Harding Davis au directeur du New York Times reproduite par le Journal des Débats du 13 avril 1915 :
« Il y a déjà quelques mois, écrit-il, quand les Allemands violèrent la neutralité de la Belgique, brûlèrent Louvain, fusillèrent les habitants inoffensifs, pendirent des otages, levèrent d'énormes contributions, le monde entier s'écria : « Mais ils ne peuvent avoir fait ça! c'est contraire aux
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traités, aux conférences, aux lois internationales et aux usages des peuples civilisés. »
« Comme réponse, les Allemands bombardèrent lacathédrale de Reims, sur laquelle flottait le drapeau de la Croix- Rouge et tuèrent, par erreur, un certain nombre de blessés : ce Ils ne peuvent avoir tiré sur un édifice religieux, ni sur le drapeau de la Croix-Rouge », tel fut le cri général, et les architectes, les historiens et les amoureux des monuments pensèrent la même chose.
« Alors les Allemands envoyèrent des aéroplanes audessus de Paris, de ses merveilles d'art, de ses musées, ils laissèrent tomber des bombes sur Notre-Dame, sur une petite fille qui eut la jambe broyée : « Ne parlez pas à ma mère de la gravité de ma blessure, dit l'enfant sur son lit de douleur. »
a Puis les zeppelins passèrent sur Pont-à-Mousson, Nancy, tuant d'autres enfants et des vieillards. A Remiremont, ils poussèrent l'esprit de prévoyance plus loin en lançant des bombes sur la Maternité, c'était supprimer des générations futures. Le Grand Etat-Major de Berlin a de la méthode et le monde civilisé murmura : « Mais l'Univers est d'accord pour ne pas toucher aux villes ouvertes, aux hospices; ils ne peuvent avoir fait ça! »
« Aussitôt les Allemands expédièrent des navires pour bombarder Scarborough, plage d'été où les seuls forts sont ceux que les enfants, pendant les vacances, construisent avec le sable. A Scarborough, dans une prairie, ils tuèrent avec un projectile quatorze écoliers ; ce fut un magnifique tableau de chasse. Le monde entier se trouva indigné et fit remarquer qu' « ils n'avaient pas le droit de faire ça » en raison des lois universelles et des traités ou chiffons de papier. Cependant aucune nation ne fit la moindre observation à l'Allemagne.
« En conséquence, elle envoya ses sous-marins dans des eaux neutres pour détruire des bateaux marchands neutres et les nations qui ne sont pas aux prises avec elle, disent : « Ils ne peuvent pas couler des non combattants, capitaines, chauffeurs et passagers innocents ! »
« La réponse ne se fit pas longtemps attendre; de nombreux navires, sans armements et parmi ceux ci des neutres, allèrent réfléchir au fond de l'Océan sur la beauté de de la Kxiltur allemande. »
Et M. Richard Harding Davis conclut que, dès le début de tous ces manquements répétés de la part des Allemands aux lois des peuples civilisés, les neutres grands ou petits et sur tous les points du globe auraient dû montrer les dents.
Mais ils ne pouvaient pas croire les Allemands vraiment et volontairement coupables d'une pareille conduite de la guerre, et il a fallu l'évidence des faits pour les convaincre.
Car, enfin, ce n'est pas la guerre.