‹ Le supplice de LouvainChapitre 3 sur 17 · Le récit d'un témoin · texte numérisé non relu

Le récit d'un témoin

Dans leur sécheresse documentaire, les rapports de la Commission d'enquête, que nous venons de citer, suffiraient à soulever l'indignation universelle contre ces faits abominables; ils n'en épuisent pas toute l'horreur.

Entendons maintenant la déposition publique d'un témoin oculaire.

M. Grondijs, dans la brochure à laquelle nous avons

déjà fait allusion, a consigné, jour par jour, et presque heure par heure, nous Lavons dit, les événements auxquels il a assisté.

Il note, le 2o août :

Peu à peu la ville apprend l'approche des troupes

belges et anglaises, dont elle a depuis le commencement de la guerre espéré le secours. Peut-être la population montre-t-elle une certaine joie qui mécontente les soldats allemands.

De loin on entend des coups de canon et des fusillades nourries. Pendant le souper, vers 8 heures, les coups de fusil approchent, secs et brefs. Nous croyons toujours que ce sont des escarmouches entre la garnison et les troupes belges. Cependant, ces coups isolés, qui semblent provenir de tireurs habiles et qui ont bien choisi leur but, me semblent bizarres. Je m'apprête à sortir dehors pour voir, mais tout à coup des soldats allemands arrivent et se mettent à crier aux habitants qui sont aux fenêtres de rentrer dans les maisons et que, sous aucun prétexte, ils ne doivent sortir dans la rue sous peine d'emprisonnement ou pire. L'autorité militaire avait déjà proclamé depuis une semaine que, de 9 heures du soir jusqu'au lever du jour, personne ne devait se trouver dans la rue. Nous ne voyons dans cet avertissement aucune raison d'inquiétude; il nous semble seulement qu'on avance l'heure de la clôture. Nous montons au grenier et nous nous mettons à la lucarne. Au loin, une lueur rouge. Provient-elle d'un petit incendie ou bien est ce le reflet des lumières de la ville dans le brouillard 1 Nous sommes convaincus des intentions paisibles du public et ne pouvons donc nous imaginer même la possibilité d'un désastre comme celui qui à ce moment même est en train de s'abattre sur la malheureuse cité (1).

Le lendemain, mercredi 26 août, M. Grondijs va en

ville se rendre compte de ce qui s'est passé (2) :

(1) L.-H. Grondijs : Les Allemands en Belgique, p. 48 et suiv.

(2) L.-H. Grondijs, Op. cit., p. 50.

Seul dans la rue, je vois blottis contre les vitres les visages anxieux des habitants qui ont veillé pendant loule la nuit pour être prêts à fuir aussitôt que leur vie et leur propriété seraient menacées. A voix basse, on me demande des nouvelles ou on me communique les pires bruits. Je ne réponds que par des gestes évasifs.

Les environs de l'Hôtel de ville sont en flammes ainsi que la Krakenstraat, la Drie Engelenbuurt et le marché aux légumes. Je me rends chez les amis de M. Scharpé. Cinq soldats allemands m'arrêtent. Ils ont une tout autre figure que pendant les jours précédents. Les yeux hagards, ils marchent comme ivres. Ils me menacent et m'ordonnent de ne pas rester dans la rue...

M. Grondijs observe quelque part que les Allemands manœuvrent des pompes à incendie (1) :

Au premier abord je trouve remarquable que les Allemands empêchent les progrès de l'incendie qu'ils ont allumé eux-mêmes. Mais en parcourant le marché aux légumes, je vois que les pompes sont placées de telle sorte qu'elles empêchent le feu de se propager dans la direction de 1 Hôtel de Ville. L'incendie continue à gagner lesmaisons du quartier dans toutes les autres directions. Les Halles avec l'ancienne bibliothèque de l'Université sont déjà entièiement détruites. On y a probablement mis le feu très lôtdans la nuit. L'une des deux maisons voisines est encore intacte ; si je ne me trompe, c'est la maison des étudiants espagnols de l'Université, placés sous la direction du Père Catala.

Dans nombre de maisons les murs sont encore debout, mais à travers le toit que l'incendie commence à percer les flammes s'élèvent en mugissant. D'autres maisons s'effondrent en craquant, avec des bruits de tonnerre. Personne dans les rues, si ce n'est quelques soldats chargés de

(1) L.-H. Grondijs, Op. cit., p. 51

proléger l'Hôtel de Ville coDtre l'incendie (1), et d'autres qui circulent sans but déterminé, le regard affolé.

Dans une rue, près du marché aux légumes, je vois des soldats tirer dans une maison en feu. Veulent ils empêcher quelqu'un de sortir du brasier 1

Je passe devantune boutique dontlaportea étéenfoncée. Un soldat qui est posté devant la maison me tire par le bras et me montre quelque chose dans le fond. C'est le cadavre du boutiquier, en vêtements de nuit, avec un petit trou noir au front.

Je lui demande : «C'est vous qui avez tué cet homme ?

— Non, mais j'étais avec ceux qui l'ont tué. Nous apprendrons à ces cochons de chiens [Schweinehunden) à tirer sur des soldats allemands.

— Comment savez-vous que c'est celui-là qui a tiré sur vous? »

L'homme riposte par une autre question :

« — Comment voulez-vous que nous fassions, dans la nuit obscure, de longues recherches1? »

Dans cette courte réplique est comprise la logique entière des représailles des militaires contre les civils.

Je me propose justement de retourner vers la famille Scharpé pour lui faire connaître le refus de leurs amis, quand je vois une flamme s'élever de la tour de l'église Saint-Pierre — église collégiale et non pas cathédrale, comme on dit d'ordinaire. Toutes les maisons qui environnent ce monument sont intactes. L'église a donc été incendiée intentionnellement.

(1) Dans des revues et journaux allemands on a relevé le mérite du commandant de Louvain, qui aurait sauvé l'Hôtel de Ville du désastre. Cette limitation des incendies aurait été accomplie au moyen d'explosion de dynamite dans les maisons avoisinantes. Le mérite du commandant aurait été plus grand s'il avait évité l'incendie de la bibliothèque, d'où le feu s'est propagé dans la direction de l'Hôtel de ville. Et s'il l'a fait éteindre dans la proximité de ce magnitique bâtiment, le fait que les bureaux de la Kommandautur y étaient installés, et qu'une grande partie de la garnison y logeait, suffit pleinement pour l'explication de cet acte de magnanimité. (Note.de M. Grondijs.)

M. Grondijs apprend qu'un certain nombre de femmes ont été emmenées par les soldats (1) :

Je me rends vers la porte de Bruxelles pourvoir si je puis trouver la trace de ces femmes. Rue de Bruxelles, je vois à terre partout des tas de cadavres, ici trois, plus loin un, encore deux, encore trois, etc. ..Pendant que je me promène, toujours seul, dans la rue, je regarde derrière moi. La tour entière de la Collégiale brûle ; le feu est activé par le formidable courant d'air qui passe à traversées ouvertures du carillon. Bientôt après, la tour s'effondre et déjà aux environs de petites llammes commencent à jaillir du toit.

Je rencontre dans la rue des soldats qui me regardent sans rien dire. Les habitants dont je m'approche m'apprennent qu'en effet de petits groupes de femmes ont été conduits dansla nuit de ce côté et ne sont pas revenus. Maintenant je me résous à porter plainte. En retournant, je rencontre une colonne dont j'aborde les officiers pour leur rapporter ce que j'ai observé. Ils me répondent qu'ils viennent juste d'arriver d'Aerschot et que les prétendus malfaiteurs nepeuvent donc pas appartenir à leur compagnie. Les soldats sont hors d'eux à la vue des cadavres et leur crient : Schweinehunde, Schweinehunde. Ils me regardent avec des yeux menaçants. Je continue mon chemin.

A\& Kominandantur, oiiïl se rend, M. Grondijs entend une parole bien grave et qu'on peut, dès maintenant retenir, car elle détruit par avance les explications que l'autorité allemande donnera des forfaits de Louvain et atteste qu'ils furent prémédités et commandés (2).

Les hommes de la garde, au moins une trentaine, sont assis sur ies marches ou se tiennent en bas debout contre les murs. En haut, un grand et assez élégant lieutenant, assis sûr une chaise, parle avec les gens. Le sujet de la

(1) L.-H. Grondijs, Op. cit.. p. 5:;.

(2) L.-H. Grondijs, Op. cit.., p. 60.

conversation est constitué par les accidents de la dernière semaine. Sur une question, posée par l'un des hommes, l'officier répond d'une voix claire : « Jusqu'ici nous n'avons brûlé que des villages. Par exemple Tongres ; c'était bien fait. Il est rasé tout à fait. Maintenant nous commençons avec les villes. Louvain sera la première qu'on détruira (1). »

Au monastère des Prémontrés, on a vu flamber l'Université (2) :

A Parc, le monastère était plein de réfugiés. Les Prémontrés m'apprennent que pendant toute la nuit ils ont assisté à l'incendie. A 2 heures, ils ont remarqué une recrudescence des lueurs ; de brillantes étincelles voltigeaient dans une immense colonne de feu. C'étaient les incunables, les très précieux livres d'heures, de rares manuscrits du bas moyen âge, qu'on venait de découvrir, qui brûlaient. Ainsi ce couvent savait-il avant la ville que l'incomparable bibliothèque, la gloire et l'orgueil de nombreuses générations, était perdue pour tout jamais.

L'autorité militaire fait crier dans les rues la proclamation suivante (3) :

« Toutes les armes doivent être tout de suite remises à l'Hôtel de ville. Si, pendant les perquisitions que l'autorité

(1) Ailleurs, M. Grondijs fournit une preuve plus générale de cette préméditation de l'Allemagne d'une guerre qu'elle prétend cyniquement « lui avoir été imposée » :

« Si des civils belges ont peut-être parfois commis des imprudences, la faute en est, dans les pays flamands, aux Allemands qui ne les ont pas assez avertis et aux autorités qui n'ont pas expliqué les proclamations. Les premières affiches placardées dans les rues des villages étaient rédigées en allemand et en français. J'ai même ramassé une affiche sur papier rouge, où les menaces bien connues, contre les habitants vivant autour du lieu où des fils télégraphiques seraient coupés, étaient conçues en allemand, français et russe. Qu'on prétende maintenant que ces précautions n'aient pas été prises avant la guerre!. » Op. ct£.,p.6ô.

(2) L.-H. Grondijs, Op. cit., p. 62.

(3) Id., p. 64.

fera entreprendre aujourd'hui même, une seule arme était trouvée dans une maison quelconque, toute la rue serait punie des plus sévères mesures. Toutes les portes doivent rester ouvertes pendant la journée et pendant la nuit. Pareillement la nuit, les volets resteront ouverts. Toutes les chambres de l'entresol doivent être éclairées, afin que les patrouilles puissent à chaque instant regarder dans la maison. Les gardes civiques, désarmés à l'approche de l'ennemi, comme dans plusieurs villes de Belgique, devront à 2 heures, se présentera l'Hôtel de ville en vêtements civils. »

C" était le prologue de leur arrestation comme prisonniers de guerre, en violation flagrante de conventions internationales.

Lorsque je rentre, la nuit est déjà tombée. D'énormes lueurs s'élèvent au-dessus de la ville. Dans la ruede la Station, les maisons brûlent l'une après l'autre. Le feu est attisé (1) par des soldats dont je vois les silhouettes nettement dessinées sur le fond de flammes.

Enfin, le 27, la ville est décidément condamnée à la destruction et sa population à l'exil (2; :

...Tout à coup, une troupe de soldats à la démarche chancelante, accourt en vociférant. Un Allemand à cheval, à la figure aristocratique et hautaine, les arrête et semble leur poser des questions et leur donner des ordres. Après cet entretien, les soldats reviennent vers nous et veulent nous pousser vers la gare. « Vite, allez-vous-en, nous crient-ils, la ville sera bombardée. » Ils avaient l'air tellement menaçant que mon institutrice, en poussant un cri

(1) A Louvain, comme ailleurs, pour incenJier les maisons on a fait usage d'instruments spéciaux dont certains s-ous-officiers étaient pourvus. Ces instruments étaient : des grenades incendiaires, des pompes à pétrole, des boîtes nickelées à benzine, des pastilles à nitrate de coton, des pastilles à résidu de pétrole.

(2i L.-H. Grondijs, Op. cit., p. 70.

rauque, s'enfuit dans la direction de la gare. Je prends la direction opposée pour satisfaire à la prière de M. Scharpé.

Des Allemands me disent que le bombardement commencera à midi, et que la ville avant cette heure devra être évacuée. .

Dans la rue des Moutons règne une indescriptible confusion.

Pales, les orphelins marchent en troupeau irrégulier. Sur une brouette, poussée par un petit vieillard, est étendue une religieuse nonagénaire. La foule manifeste un immense effroi etune folie inquiétante.

Les Allemands ordonnent que la population tout entière se rende vers la gare. La plupart font juste le contraire et fuient dans la direction de Malines et de Bruxelles. Tous ceux qui prennent la voie qui leur est indiquée par les Allemands seront, hommes et femmes, emprisonnés et transportés en Allemagne. Tandis quej'aide M. Scharpé à transporter ses objets les plus précieux dans sa cave, le professeur m'apprend qu'il a en vain supplié le commandant d épargner notre quartier, où il ne s'est rien passé de répréhensible. Le major von Manteuffel a refusé net. La ville entière doit payer pour les prétendus méfaits commis par quelques citoyens...

C'est, en effet, le motif invoqué par les Allemands pour expliquer leurs atrocités. Nous discuterons plus loin leurs moyens de défense.

Dans son numéro du 20 décembre dernier, le Daily Mail publiait ce récit de son correspondant :

L'horreur de Louvain est indescriptible. On se croirait à Pompéi. Aussi loin que l'on puisse voir il n'y a que des ruines.

La signature du Teuton est marquée là avec plus d'arrogance qu'ailleurs. A la gare, les anciens noms en français et flamand de Louvain, Leuven, ont été remplacés par une immense inscription allemande Loven.

En dehors de la ville, sur la roule de Tervueren, on voit quelques maisons de campagne avec, sur une carte clouée à la porte, celte inscription en allemand : « Cette maison doit être préservée, ne doit être ni saccagée, ni brûlée. » Dans ce quartier beaucoup de portes d'habitations ont la notice « Heverlé Terbauk », l'explication est que ces maisons appartiennent au duc d'Arenberg lequel est membre de la Chambre des seigneurs de Prusse et officier dans les gardes.

Ces inscriptions montrent avec quelle méthode la destruction de Louvain était préparée et fut accomplie. Je dois ajouter que l'incendie de Louvain a été retardée de vingtquatre heures en attendant les instructions précises de Berlin.

Aujourd'hui chacun sait pourquoi l'empereur et l'étatmajor général voulaient détruire une ville entière dans laquelle l'armée avait passé quatre jours en parfaite tranquillité; les officiers allemands le confessent eux-mêmes, l'intention était de terroriser Bruxelles, terroriser le roi et le gouvernement d'Anvers et alors amener le peuple belge à réclamer la paix et peser sur les autorités pour ne pas prolonger plus longtemps la résistance d'Anvers.

En brûlant Louvain, Guillaume II espérait sauver 100.000 hommes et gagner trois semaines de temps précieux.

Le joli petit jardin décorant la place de la gare de Louvain est maintenant un cimetière couvert de croix de bois. Ici, on se rappellera que furent enterrés un grand nombre de civils massacrés par les Allemands dans les rues de Louvain, au cours de la nuit tragique. Mais les Allemands ont planté dans le centre du jardin une grande croix de bois portant les mots (Deutsche Krieger guerriers allemands), de façon à faire entendre que là sont enterrés les meurtriers et non les victimes.

Au moment des massacres de Louvain, en effet, le correspondant d'un journal hollandais avait signalé que plusieurs personnes fusillées avaient été enterrées place de la gare, sous le terre-plein qui entoure la

statue de Sylvain Van de Weber. Aussitôt la Kôlnische Zeitung publia un démenti de l'autorité allemande à Bruxelles. Mais le commandant de Louvain estima qu'ii était aisé de mettre lin à tout débat en procédant à une exhumation. Le correspondant du Tijd (4 février) a donné le récit de cette lugubre cérémonie; en voici les passages essentiels :

Par bonheur, il ventait frais ce jour-là, car l'odeur dégagée par la tombe ouverte était irrespirable. Les objets trouvés sur les cadavres étaient aussitôt glissés dans un sac numéroté. Vingt corps furent exhumés, après un travail épouvantable, vingt corps entassés dans un trou qui ne mesurait pas plus de quatre mètres carrés!

Il fallut prendre d'infinies précautions pour ne pas ramener des jambes ou des bras appartenant à d'autres corps, tant les membres étaient mêlés...

L'émotion étreignait tout le monde. Même le colonel allemand Lubbert ne put s'empêcher de dire au bourgmestre : « Aboutir à un tel résultat, c'est incompréhensible lorsqu'on sait combien notre peuple est instruit, cultivé! » Et l'aide de camp d'ajouter : ce Je suis heureux de ne m'être point trouvé à Louvain en ces moments tragiques. >•> Paroles qui ont leur prix et montrent bien que les honnêtes gens d'Allemagne regrettent à présent l'acte inqualifiable que leurs dirigeants ont ordonné, au mépris des loisde l'humanité la plus élémentaire.

Le professeur Maldague, qui s'était trouvé parmi les pauvres prisonniers qu'on choisissait l'un après l'autre, froidement, pour les massacrer, et qui avait miraculeusement échappé à la mort, ne put maîtriser l'émotion profonde qui l'étreignait. En ce jour fatal, il était défendu au troupeau humain de regarder les cruautés commises par les soldats, mais une femme qui se trouvait à côté du professeur Maldague se risqua quand même et vit que les victimes choisies en expiation devaient se coucher à plat ventre sur les pavés. On les tuait alors d'un coup de l'eu dans la nuque, le dos ou la tête.

La plupart des victimes gisaient donc le crâne fracassé,

non seulement par suite de coups de feu, mais de coups de crosse! Et cela ne suffisait pas. Tous les corps retrouvés — les rapports médicaux en font foi — oui été transpercés de coups de baïonnette. Certains avaient les bras et les jambes brisés. Seuls, deux corps ne portaient aucune blessure. Une autopsie sera faite afin de se rendre compte des causes de la mort.

Mme Van Ertrijck reconnut ainsi, au bord de la fosse, son mari âgé de soixante ans, fabricant de cigares, et sou tils âgé de vingt-sept ans, puis apparurent le corps d'un soldat belge qu'on n'a pu identifier,, enfin celui d'un petit garçon qui n'avait pas quinze ans.

Les victimes furent ensuite reconnues: Charles Munkemer, époux d'Amélie Marant, né en 1885; Edgard Bicquet, brasseur à Boort-Meerbeek, et dont la famille, connue de tout Louvain, habite rue de la Station; le major pensionné belge Erckhorn, âgé de soixante ans (inventeur de cartouches pour le tir réduit); A. Van de Gaer, 0. Candriès, Mme A. Bruyninckx, née Aug. Mariën; M,ne Périlleux, âgée de soixante ans environ.

En remuant la terre, on découvrit une seconde tombe qui contenait sept autres cadavres, dissimulés sous trente centimètres de terre.

Le lendemain, la funèbre besogne reprit. D'une toute petite fosse, on mit encore à jour deux cadavres : celui de Henri Decorte, ouvrier à Kessel-Loo ; celui de M. Van Bladel, curé de Hérent. Pas un bruit, quand on exhuma le grand corps de l'infortuné prêtre. Seul, le.R. P. Class laissa tomber ces mots : « Le curé de Hérent. » Le pauvre homme était âgé de soixante et onze ans.

Le vénérable curé de Hérent a été honoré de funérailles solennelles. Elles ont eu lieu le 2 mars, sous la présidence du cardinal Mercier. On ne lira pas, sans une religieuse émotion, les passages suivants del'allo-

L0UVA1N AUX OUTRAGES 45

cution prononcée par le Primat de Belgique sur la tombe de celui dont il salue le martyre :

« La sainte liturgie, a dit notamment le Cardinal, applique aujourd'hui au bienheureux Charles le Bon, ces plaintes du prophète Jérémie : « Dieu, qui éprouve les justes, qui scrute les reins et les cœurs, fera éclater sa justice sur ceux qui m'oppriment; louez le Seigneur, glorifiez le Seigneur ! »

« Dans le même sens notre cher vieillard Van Bladel disait à ceux qui levaient leurs armes vers lui : prenez garde! prenez garde! Dieu est juste 1 il vous punira! la justice doit triompher!

« Lorsqu'on l'exhuma, il portait au cou son scapulaire, une médaille de la Sainte Vierge, et il avait en poche son rituel, qui, durant trente-trois ans, lui avait servi à préparer à leur dernier moment ses chers enfants de Hérent.

« Oui, tout comme le martyr Charles le Bon, le curé Van Blaiel est tombé victime de sa charité, en défendant la justice.

« Il peut et doit être vénéré comme un confesseur de la foi, chers paroissiens, comme un protecteuret un intermédiaire auprès du Juge des vivants et des morts.

« Vous savez que, aux premiers temps du christianisme, les marlyrs et les coufesseurs étaient particulièrement vénérés par le peuple chrétien; leurs noms étaient inscrits sur des listes d'honneur et lus publiquement dans les églises; encore maintenant, vous les trouvez dans le canon de la messe, avant et après la Consécration. La Sainte Eglise permettait que de grands pécheurs obtinssent la rémission de leurs péchés par l'intermédiaire de ces héroïques confesseurs.

« Dorénavant vous aussi, vous avez un héros, dont le nom est inscrit en lettres d'or dans vos archives. Priez-le, invoquez-le, il est puissant devant le trône de la justice de Dieu et soyez assurés qu'aucun d'entre vous n'ira en vain implorer son assistance.

« Comme le prophète Elie, lui aussi a laissé une pièce de son manteau à Elisée. Votre dévoué et énergique vicaire

aussi a dû gravir son calvaire. Ses souffrances, ses privations, les dangers auxquels il a été exposé pendant des semaines et des mois, tout cela, il a dû me le raconter, obligé par son devoir d'obéissance; et je n'hésite pas à avouer ici en public que, pendant que je l'écoutais, j'avais envie de tomber à ses pieds pour lui exprimer mon respect et mon indicible gratitude. »

Après avoir exhorté les paroissiens de l'héroïque curé à prier pour leur pasteur, le cardinal Mercier a rappelé ses vertus et ses mérites :

« Aujourd'hui même, dit-il, nous célébrons la fête du martyr Charles le Bon, qui, d'après l'histoire, fut tué à Bruges à cause de la Justice, dans l'exercice même de la piété et de la charité.

a N'est-ce point là l'image de votre regretté pasteur?

« Partout il était connu pour sa dévotion et tous ses collègues le considéraient comme un saint prêtre.

« Son amour envers vous, son dévouement pour vos intérêts spirituels et moraux, il en a fait preuve durant trentetrois ans ; c'est par amourpour vous qu'il est allé, en compagnie de son cher vicaire, au-devant des soldats étrangers, qu'il s'est incliné respectueusement devant eux, qu'is'est agenouillé même, autant qu'il le pouvait, priant et suppliant,non pourlui-même, mais pour quel'armée épargnât sachère paroisse, préservât vos maisons, d'incendie et de destruction, et vos corps, de meurtre. Son presbytère, son jardin étaient votre asile, pendant que lui-même fut saisi et poussé sur une charrette, emmené à Louvain, de Louvain à Rotselaer, de Rotselaer à Wesemael, reconduit de Wesemael, parPutkapel et Wilsele, à Louvain, où il passa toute la nuit, debout et souffrant, jusqu'au moment terrible où, après un calvaire de trois jours, criant à haute voix : « Injustice! Injustice! » il fut emporté par quatre soldats au lieu de son martyre.

« Par la Croix, le Christ a racheté le monde. Par la souffrance, II nous sauve.

« La paroisse de Hérent, qui a déjà tant souffert, prou-

vera, par sa fidélité à la grâce, qu'elle a compris les intentions de la divine Providence : elle s'y conformera avec la soumission et la générosité que les témoins de son passé héroïque sont en droit d'attendre d'elle dans le futur.

« Hâtez, chers paroissiens, par votre patience et votre courage, l'heure où la sagesse divine délivrera notre Patrie.

« Accordez-nous, Seigneur, par l'intercession des confesseurs qui nous ont offert le spectacle de leurs luttes, de rester fermes dans la patience, et de nous réjouir dans la victoire prochaine, par Jésus-Christ notre Seigneur. Ainsi soit-il. »

c^dsD

Page 1