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L'exode

C'est encore au témoignage de M. Grondijs que nous devons de connaître dans le détail le traitement barbare appliqué à la population civile expulsée de Louvain, et principalement au clergé.

En compagnie de M*r Ladeuze et du chanoine Cauchie, M. Grondijs quitte la ville (1) :

...Nous arrivons bientôt sur la route de Tervueren au milieu d'un énorme train de fuyards. Un professeur de l'Université fuit en costume de matin sans col. Dans de pauvres charrettes gisent et sont cahotés des êtres humains d'une vieillesse invraisemblable. Plus loin, on emporte de jeunes femmes récemment accouchées, pâles et en danger de mort. Au sortir de la ville, nous rencontrons un poste de quatre soldais avec un sous-officier. Ils insultent les fugitifs: « Sie, Lumpe Schweinehunde / » (chiens de cochons), braquent leurs revolvers sur eux et crient: « Que tout le monde lève les bras en l'air! » Religieuses et enfants, professeurs et paysans, tous mettent leurs bagages par terre pour satisfaire à l'ordre. J'agite mon passeport et montre, sans les lever, mes mains vides.

Les troupes allemandes traversent la foule des fugitifs en la divisant en deux courants qui marchent de chaque côté de la route. Les prêtres sont particulièrement insultés par les soldats. On leur crie sans cesse : « A bas le catholicisme! Mort aux prêtres! Tous les prêtres doivent être fusillés! » Nous subissons des molestations, d'ailleurs peu dangereuses. Un soldat sort des rangs, arrache à une

(I) L.-H. Grondijs : Lrs Allemands en Belgique, p. 81 et suiv.

UNIVERSITÉ DE LOUVAIN. — Une salle de la Bibliothèque.

UNIVERSITÉ DE LOUVAIN. — Salle des Promotions.

UNIVERSITÉ DE LOUVAIN. — Le Hall, avant l'incendie.

UNIVERSITÉ DE LOUVAIN. — Après l'incendie.

femme un gros et lourd paquet et le jette sur l'épaule du professeur Giuchie. Gomme j'accompagne deux prêtres en soutane, on me prend pour un prêtre déguisé: « A mort toi aussi, 1 homme au chapeau de paille! » Quelques instants après, ou jette un gros paquet sur mon pauvre chapeau...

Nous nous proposons de prendre à Tervueren le tramway qui conduit à Bruxelles. En obliquant lentement à travers les champs, nous nous approchons du village. Avant de regagner la grande voie, nous nous retournons. Au-dessus de Louvain s'élève une immense colonne de fumée.

Aux premières maisons nous sommes arrêtés par un poste allemand, composé de dix hommes commandés par un sergent major. Après avoir examiné mon passeport, ils me laissent passer, mais ils retiennent les deux ecclésiastiques. Leurs papiers ne sont même pas regardés. Malgré mes vives protestations, quelques soldats les emmènent derrière une palissade. Le sergent-major allègue des ordres d'un oberlieulnant. Je sollicite, et puis j'exige, de parler à cet officier, mais le sous-officier me le refuse. J'ai beau montrer tous les papiers que j'ai sur moi, et invoquer des droits réels ou imaginaires, je ne réussis pas. Je me rends à l'endroit où j'ai vu disparaître les deux vieillards, et derrière la palissade je vois environ vingt-cinq prêtres, étendus dans un pré, gardés par huit soldats et un caporal qui leur prodiguent des propos blessants. Je demande aux Allemands quelles raisons motivent cette étrange captivité. Ils me répondent par des phrases générales: « Les prêtres ont excité la population à tirer sur nous », etc.. Accusation insensée!

M. Grondijs s'emploie généreusement au service de ces malheureux qui « subissent, sans rien répondre, une pluie d'injures ». 11 s'adresse en vain aux officiers, il se heurte à leur hostilité et à ce mot d'ordre : « Les prêtres belges ont en chaire excité le peuple. »

Parmi tous les habitants de Louvain qui fuyaient vers Bruxelles, ceux là seuls furent arrêtés qui portaient l'habit

ecclésiastique. Le poste de Tervueren se saisit tout d'abord dune trenlaine de prêtres, parmi lesquels M*1' de Beeker, recteur du Collège américain à Louvain, et M"r \\ illemsen, ancien recteur du même collège, depuis nommé à Rome, mais de passage à Louvain, et plusieurs Pères jésuites. On fouilla leurs poches et leurs valises. Hien de suspect, sinon sur un des plus jeunes jésuites, le H. P. Dupierreux, un petit calepin portant, en français, la note suivante : « Lorsque, autrefois, j'ai lu que les Huns, sous Attila, ont dévasté des villes, et que les Arabes ont brûlé la bibliothèque d'Alexandrie, j'ai souri. Maintenant, j,e ne souris plus, depuis que j'ai vu de mes propres yeux les hordes de ce temps incendier les églises et la célèbre bibliothèque de Louvain. » Ce Père jésuite avait la louable coutume de noter ainsi ses remarques. En temps de guerre, garder sur soi cette phrase désobligeante constituait une imprudence. On la lui fit expier tragiquement. Devant les troupes rassemblées, les trente prêtres prisonniers furent rangés en demi-cercle autour du malheureux jésuite, la phrase fut lue en français d'abord, puis traduite en allemand. La lecture faite par un des prêtres fut interrompue par les exclamations des soldats. Le lieutenant annonça que, l'excitation au meurtre étant prouvée, le Père serait fusillé tout de suite. On lui permit de se confesser. Après la confession, on lui banda les jeux. On fit faire demi-tour à tous les prêtres. Le peloton d'exécution s'avança. L'ordre fut donné et les détonations retentirent. Aussitôt on obligea tous les prêtres à contempler l'agonie de ce malheureux. Quand il eut expiré, on le fit enterrer sur le lieu même. Ensuite le lieutenant leur adressa l'allocution suivante : « Au nom de l'Empereur, je vous fais prisonniers comme otages, pour être emmenés avec notre colonne à travers la Belgique. Si un seul coup de fusjl est tiré sur les troupes par la population, vous serez tous fusillés. »

Les ecclésiastiques furent ensuite hissés sur des camions ouverts et envoyés à Bruxelles...

Au total on s'est saisi d'environ quatre-vingt-dix prêtres. Quelques jours plus tard, on a vu beaucoup de ces mal-

heureux accompagnant des troupes en marche. Nul ne pourrait dire ce qu'ils sont devenus (1).

Ajoutons que, ne renonçant pas, malgré le danger, à sa charitable médiation, M. Grondijs fit à Bruxelles de pressantes démarches jusqu'auprès du gouverneur allemand et finit par lui arracher l'élargissement des infortunés ecclésiastiques arrêtés. Mais ce ne fut pas sans peine qu'il parvint à les retrouver. Empruntons eucore, au récit. de M. Grondijs, ce qui concerne M8r Ladeuze, recteur de l'Université de Louvain et le chanoine Gauchie :

J'ai raconté qu'à la prière de Mgr Ladeuze j'avais insisté auprès de leurs gardiens pour qu'un soldat lût envoyé chez le major l'informer que le recteur de l'Université en appelait au duc d'Arenberg pour lui-même et pour ses compagnons de inalheur. Le caporal avait, en riant, satisfait à ma prière. Après mon départ, le soldat était revenu répondre, de la part du major, qu'il n'avait rien à l'aire avec ce duc, et qu'il refusait de transmettre la demande. Quelque temps après, un officier était venu dire à mes deux compagnons: «Au nom de l'Empereur, je vous fais prisonniers, comme otages. Vous serez emmenés par noire troupe à travers la Belgique. Si un civil tire sur nous, vous serez fusillés. » Les deux prêtres furent alors conduits, dans une grange dépendant de la caserne. On leur ordonna de se coucher par terre. Les fusils furent braqués sur eux et, d'une voix tonnante, on leur cria : c< Si vous bougez, vous serez fusillés. Si vous proférez une seule parole, vous serez fusillés. » Les deux vieillards passèrent toute la nuit l'un à côté de l'autre, sans oser se parler une seule fois. Quand l'un d'eux devait satisfaire à des besoins naturels, on ne lui permettait pas de faire usage d'un cabinet d'aisances. Il était conduit entre deux

1) L.-H. Grondijs : Op. cit., p. 90.

arbres où il devait se soulager, entouré de soldats ricanant. Il leur semblait d'ailleurs que leur dernière heure avait sonné. En me contant ces incidents, le professeur Gauchie me disait : « A vingt ans, j'ai renoncé aux plaisirs de la vie; à trente ans, j'ai renoncé aux richesses, et hier soir j'ai renoncé à la vie, et fait un acte de contrition (1). »

C'est d'ailleurs un fait général, excellemment mis en relief par M. Mélot, député de Namur (2), que l'autorité allemande s'est montrée systématiquement persécutrice à l'égard du clergé belge. Néanmoins, devant le mauvais effet des révélations laites à ce sujet, et la responsabilité qu'elle encourt après tant de massacres de prêtres, elle a fini par s'émouvoir. Nous en signalerons, au chapitre des « explications », un exemple piquant. Mais nous pouvons, dès maintenant, relater la diversion recherchée par le « Kreischef » Wengersky, commissaire allemand de l'arrondissement de Malines qui adressait au cardinal Mercier une lettre ainsi conçue :

a D'après une note parue dans un journal, de nombreux prêtres auraient été tués, quoique innocents, dans l'évêché de Malines. Pour pouvoir commencer une enquête, je prie Votre Eminence de bien vouloir me faire savoir si des prêtres ont été tués, quoique innocents, et quels prêtres ont été tués Je désire beaucoup apprendre dans quelles conditions ces faits se seraient produits, quelles troupes peuvent être mises en cause éventuellement et à quelles dates ces événements se seraient produits. »

Wengersky.

(1) L.-H. Grondijs : Op. cit., p. 105.

(2) Voir Pages actuelles, n° 12, Aug. Mélot, Le Martyre du clergé belge.

La réponse ne se fit pas attendre ; la voici :

« Monsieur le Kreisghef,

« J'ai riioaneur de vous accuser réception de voire lettre datée du 20 janvier, que vous avez bien voulu me faire parvenir. Les noms des prêtres et des religieux du diocèse de Malines qui, à ma connaissance, ont été mis à mort par les troupes allemandes sont les suivants: Dupierreux, de la compagnie de Jésus; les Fr. Sébastien et Albert, de la congrégation des joséphistes; le Fr. Candide, de la congrégation des frères de la Miséricorde ; le P. Maximin, capucin ; le P. Vincent, conventuel; Carette, professeur; Lolbaerts, Goris, de Clerck, Dergent, Wouters, Van Bladel, curés.

« A la date de Noël, lorsque je publiai ma lettre pastorale je ne savais pas encore avec certitude quel sort avait subi le curé de lièrent; depuis lors, son cadavre a été retrouvé àLouvain et identifié. D'autres chiffres, cités dans ma lettre pastorale, devraient être aujourd hui majorés ; ainsi, pour Aerschot, j'avais donné le chiffre de 91 victimes : or, le total des Aerscholois déterrés s'élevait, il y aquelques jours au chiffre de 1 13. Mais le moment n'est pas venu d'appuyer sur ces faits particuliers; leur relation trouvera place dans l'enquête que vous me faites espérer, et ce me sera une consolation de voir la pleine lumière se faire sur les événements que j'ai dû rappeler dans ma lettre pastorale et sur d'autres du même ordre.

« Mais il estessentiel que les résultats de cetteenquète apparaissent à tousavec une indiscutable autorité. A cet effet, j'ai l'honneur de vous proposer, monsieur le comte, et de proposer aux autorités allemandes que lacommission d'enquête soit composée, en parties égales, de délégués allemands et de magistrats belges, et qu'elle soit présidée par le représentant d'un pays neutre.

« Je me plais à penser que S. Ex. M. le ministre des Etats- Unis ne refuserait pas d'accepter cette présidence, ou de la confier à un délégué de son choix.

c< Agréez, je vous prie, Monsieur le kreischel', les assurances de ma haute considération. »

D. J., cardinal Mercier, Archevêque de Matines.

Le Primat de Belgique attend encore la suite officielle donnée à sa proposition. Mais, Ton sait cependant que les autorités allemandes ont tenté de faire procéder, seules, aune enquête et Ton sait également, par un exemple typique cité dans le TLdj du 9 avril, de quelle manière ont été conduites ces investigations intéressées.

Voici ce que rapporte le Tidj:

Deux officiers allemands et un fonctionnaire viennent chez les témoins, qui sont pour la plupart d'humbles gens, et leur disent d'un ton militaire : « Wahreit sagen. » Les réponses, faites en flamand ou en français sont recueillies en allemand, dans une langue que la plupart des habitants ne comprennent pas. Les petites gens doivent ensuite certifier la soi-disaiite exactitude de pareils protocoles.

La façon de procéder des Allemands dans leurs enquêtes judiciairesémanantde l'autorité militaire résulte également de leur enquête faite à Louvain. On posa entre autres à Mgr Ladeuze, recteur de 1 Université, la question suivante:

— Savez-vous qu'à Louvain on a collé sur les murs de la ville des affiches s'adressant aux femmes et aux jeunes filles de Louvain dans les termes suivants :

« L'ennemi approché, défendez-vous courageusement ; arrachez lui les yeux de la tête ; signé : Albert, roi des Beiges. »

M»1 Ladeuze ne put que rire et ne répondit pas. Ensuite on lui demanda :

— Est-il à votre connaissance qu'à Louvain, des femmes ont été odieusement maltraitées par les agents allemands?

— Jo lésais, en ce qui concerne les faubourgs de Louvain mais non en ce qui concerne Louvain même.

— Nous ne vous demandons rien au sujet des faubourgs.

Et le fait ne fut pas noté.

Après l'interrogatoire, M-' Ladeuze, communiqua aux enquêteurs le fait suivant:

— Le jour de la destruction de Louvain, j'ai vu de ma maison comment deux soldats allemands liraient de l'institut d'Arenberg dans les rues delà ville.

— L'avez-vous vraiment vu?

— Je l'ai parfaitement vu, alors qu'un des vice-recteurs de l'Université se trouvait avec moi dans la chambre située du côté de la rue.

— En somme, ce fait de tirer n'a pas d'importance et ne doit pas être retenu. »

Et cette déclaration, malgré son importance, par rapport au fait que l'on continuait à fusillerdes bourgeois, que l'on disait tirer des maisons, ne fut pas mentionnée dans le procès-verbal.

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