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La vérité sur Louvain

Confirmations de témoins oculaires.

Le témoignage de M. Grondijs s'est trouvé depuis confirmé et enrichi — si l'on ose dire — de détails nouveaux par les récits concordants d'autres témoins oculaires, neutres également.

1° Témoignage de M. Fiiglister.

M. Fùglister, originaire de Neuchâtel, habitait Louvain depuis six ans, lorsque la guerre éclata. Il n7a

quitté la ville martyre que le 28 février dernier. Il a donc pu, pendant les sept mois de l'occupation allemande, réunir une importante documentation. De retour en Suisse, M. Fiïglister a voulu, par des conférences accompagnées de la projection des photographies prises par lui, apprendre à ses compatriotes la vérité sur Louvain. L'émotion causée par ses révélations fut telle qu'on crut devoir lui interdire de les continuer. Cependant, après d'assez vives polémiques, l'autorisation de poursuivre ses conférences lui fut partiellement rendue et c'est ainsi que, le 9 mai dernier, il parlait à Genève devant un auditoire considérable où l'on comptait plusieurs personnages officiels et de nombreux professeurs de l'Université. Nous empruntons au Journal de Genève (5 mai) le compte rendu de cette conférence :

M. Fùglister a raconté hier le sac de Louvain, en témoin oculaire, dans la salle de Réformation archi-bondée. Il a fait l'impression d'un très honnête homme qui se sent pressé de rendre hommage à la vérité en exposant des faits qu'il a vus et en s'efforçant de détruire les mensonges par lesquels on a cherché à travestir la vérité.

Pendant les premiers jours de l'occupation allemande, du 19 au 25 août, Louvain avait été soumis et calme. L'autorité municipale avait désarmé la garde nationale. On nourrissait les envahisseurs. On se prêtait en silence à leurs exigences. Ils l'avaient reconnu si bien, qu'ils avaient donné un témoignage public de satisfaction à la ville en faisant annoncer dans les églises que, vu la conduite exemplaire de la population, on libérerait les otages.

C'est le 25, à 8 heures du soir, que l'orgie sanglante s'est déchaînée.

Les Allemands ont prétendu que des civils avaient tiré

sur eux. M. Fi'iglister est sûr que non. Aucun fait de ce genre ne s'est produit, sur aucun point de la ville et de ses faubourgs. La population n'avait pas une arme ; aucun conciliabule n'était possible et des exemples précédents avaient assez montré ce qu'on pouvait attendre de l'envahisseur, pour que la consigne de calme passif, donnée avec insistance par les autorités belges, fût respectée.

M. Fi'iglister dément aussi la version d'après laquelle un détachement, battu par les Belges au bord du canal, aurait été rejelé en désordre dans la ville, pris par la garnison pour l'ennemi, une fusillade entre Allemands s'en serait suivie et on aurait cru ou feint de croire qu'elle était le fait d'habitanlsde Louvain. La bataille de ce jour là s'est livrée à plus de trente kilomètres de la ville et ne pouvait avoir de contre-coup jusque dans ses rues.

En revanche, notre eompatrioteaffirme aveccertitudeque, dans un village voisin, une bataille s'était livrée entre Bavarois et Prussiens, qu'on tenait à dissimuler. D'ailleurs, il est évident pour lui que le sac était prémédité. Plusieurs soldats en ont donné à l'avance avis à des habitants auxquels ils voulaient du bien, les engageant à se mettre à l'abri. M. Fùglister les nommerait, s'il ne craignait de les exposer à d'impitoyables représailles.

Le massacre et l'incendie ont commencé aune heure fixée d'avance, sur un signal. Un régiment s'est mis à tirer sur des bourgeois qui étaient en train de lui donner à boire et à manger. Les compagnies incendiaires dont on a parlé ne sont pas un mythe. M. Fùglister les a vues opérer, dans un uniforme spécial, po m^ues abondamment d'engins destinés à leur emploi et de matières inflammables. L'horreur fut indicible. Bientôt, abominablement ivres, les troupes s'abandonnèrent à des actes sans nom. Les officiers commandaient, M. Fùglister les a entendus : « Tuez et brûlez tout. » Plusieurs d'entre eux ont du reste été abattus par leurs hommes qui avaient quelque grief à venger et le désordre était tel qu'un très grand nombre d'Allemands sont tombés sous des balles allemandes, comme les autopsies l'ont prouvé. Des civils inoffensifs, hommes, femmes,

âfi LE SUPPLICE DE LOUVAIN

enfants, bébés oui. été tués; Il est impossible encore d'établir les ehillYes. mais la population était de 43.000 habitante et il ne reste plus c}ue 21.000 personnes à Louvain. Quelle est la proportion dès fugitifs et celle des morks? On le saura peut-être un jour.

Il est faux que Louvain ait été bombardé. Apres le premier soir de tuerie, on a ordonné à toute la population d'évacuer la ville, puis on a tiré trois coups de canon à blanc. Le vrai but était de permettre le pillage sans témoins. Il a été opéré d'une façon radicale et complète. Louvain est unevieille ville flamande. Beaucoup de familles nobles et bourgeoises possédaient des trésors artistiques, qui faisaient ressembler leurs maisons à de riches musées. Tout a été enlevé, chargé sur des trains spéciaux et emmené en Allemagne.

La ville n'a pas été entièrement détruite. Les agences allemandes qui seules, d'abord, Lavaient annoncé pour s'en vanter, l'ont démenti ensuite avec indignation. Il n'y a guère que 1.800 maisons incendiées. L'incomparable bibliothèque et la cathédrale de Saint-Pierre, dont les toitures avaient été badigeonnées d'un liquide inllammable, ne sont plus que ruines. On a attribué au major de Manteuffel l'honneur de ce que l'hôtel de ville a été sauvé. C'est à tort. Les Allemands ont tout fait pour y mettre le feu. L'édifice en porte des traces indéniables. Mais il était exclusivement en pierres : les tablettes incendiaires sont restées sans effet.

Le témoin suisse a raconté toute une série de faits spéciaux atroces dont il possède et garde les preuves. Ce qui s'est passé recule les bornes connues de l'horreur. Quatre régiments d'infanterie et le 7e hussards opéraient. A un certain moment l'autorité des chefs semblait perdue. Ils buvaient aux mêmes fioles que les hommes. On ne prenait plus la peine de les déboucher, mais on cassait les goulots à coups de sabre ou contre les murs. Certaines rues étaient jonchées de bouteilles vides. Et c'est vraiment la seule excuse possible de ce qui s'est passé, à supposer que c'en soit une.

M. Fiïglister., qui a recueilli des documents, des témoi-

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gnages et des photographies, compte publier un livre racontant de façon complète ces journées et ces nuits effroyables. Il faut qu'on sache et il faut que justice soit faite un jour... L'enquête à laquelle un magistrat allemand, accompagné d'un secrétaire, a feint de se livrer, fut une comédie. M. Fiiglister met au défi les Allemands de permettre une instruction impartiale, opérée par des neutres, en garantissant aux témoins qu'ils ne seront pas inquiétés s'ils disent la vérité.

Quant au but du sac de Louvain, notre compatriote ne cherche pas à discerner. Il se borne à affirmer ce qu'il a ni, ce qu'il a entendu, ce qu'il sait, avec un courage et une loyauté de vrai Suisse. « J'estime, a-t-il dit, qu'ayant été émoin oculaire et auriculaire du sac de Louvain, ne pas évéler ce que je sais eût été de ma part une malhonnêeté. »

L'effet de ces conférences a été tel, que, d'une part, un excès de scrupule neutraliste a déterminé le gouvernement de Berne à les interdire de nouveau, -t que, par ailleurs, M. Fiiglister a été l'objet de tentatives de corruption pour lui acheter ses documents. Et voilà qui est, semble-t-il, assez significatif. (1)

2° Témoignage de l'abbé G amarra

D'autre part, le Courrier de la Plata du 4 mars dernier publiait la traduction française du document suivant paru le jour même en espagnol dans la Argentina. Il s'agit du témoignage de l'abbé Gamarra, prêtre du Paraguay, et étudiant de l'Université de Louvain, qui fut à la fois témoin et victime des atrocités allemandes. Ce document avait été officiellement adressé, par ses signataires, à M. Renoz,

1) Voir Appendice I.

ministre de Belgique à Buenos-Ayres. En voici le texte :

CONGREGACION DE LA MISSION Fundada por San Vicente de Paul.

(Lazaristats.) Calle Cochabamba 1467.

Buenos-Aircs, 21 février 1915.

Monsieur le Ministrk,

J'ai l'honneur de vous transmettre le rapport que m'a laissé à son passage, pour vous être remis, M. Manuel Gamarra, prêtre du Paraguay, étudiant de l'Université de Louvain.

Cet ecclésiastique a quitté Louvain à la fin de décembre. Son témoignage sur les atrocités commises par les Allemands en Belgique aura peut-être quelque valeur pour certains esprits de ces pays américains.

Veuillez agréer, Monsieur le Ministre, l'expression de mes sentiments les plus respectueux et dévoués.

(s) N. Battembourg, Supérieur des Lazaristes.

Monsieur le Ministre de Belgique,

J ai lu dans La Nacion et dans d'autres journaux du samedi 6 février courant, une communication de la Légation de Belgique relative à la manière dont a été traité le clergé catholique belge par les Allemands dans laprésenle guerre.

On y cite, entre autres nombreux faits, celui d'un groupe de 70 civils, où se trouvaient un prêtre américain et un espagnol, qui furentmaltraités de toutes façons depuis Louvain jusqu'à Campenhout. Ce prêtre américain, c'est moi. Arrivé récemment de Belgique, dont j'ai réussi à sortir le 31 décembre dernier, j'ai vu de mes propres yeux quel-

ques unes des atrocités épouvantables commises systématiquement par l'armée allemande envers les prêtres, les femmes, les enfants et toute la population civile belge. Je désire donc les retracer à grands traits, afin de confirmer par mon témoignage les faits mentionnés dans la communication publiée par La Nation, en y ajoutant quelques notes personnelles. De tout ce que je vais dire, je prends l'entière responsabilité et j'engage ma parole d'honneur.

Et d'abord j'affirme qu'il n'y a nulle exagération dans tout ce qui a été rapporté des fusillades isolées ou en masse, des incendies systématiques, des viols, des vols et autres crimes perpétrés par les soldats de Guillaume II.

L'Allemagne n'est pas seulement une nation civilisée : elle prétend marcher à la tète de la civilisation . Sa culture scientifique et sociale, son commerce, son industrie, tout y est de premier ordre, tout admirable. Et voilà justement pourquoi le monde demeure perplexe et stupéfait au récit de ce débordement inouï de sauvagerie chez les soldats allemands; à tel point que beaucoup de gens refusent d'y ajouter foi, incapables qu'ils sont de concevoir qu'un peupleaussi civilisé puisse ainsi dépasser en horreur les Vandales et les Huns.

Mais les faits sont là. Et ce ne sont pas des faits isolés, plus ou moins inséparables de l'état de guerre, et tels qu'il peut alors s'en commettre partout. Il s'agit d'actes exécutés méthodiquement, selon un plan général tracé à l'avance par une direction suprême.

On sait que l'état-major général de l'armée allemande a depuis longtemps adopté la théorie brutale de von Bernhardi et d'autres chefs, d'après laquelle on doit terroriser les populations ennemies et les rendre moralement et matériellement incapables de nuire aux opérations de l'envahisseur. D'ailleurs, ajoutent-ils, « la guerre ouvre la porte à tous les excès, qui sont en ce cas plus ou moins excusables », et « l'on doit prévenir les officiers et les soldats contre un humanitarisme exagéré ».

Imbus de ces théories, et engagés comme ils le sont dans une lutte colossale contre les ennemis puissants qui met-

lent en danger l'existence même de leur empire, les Allemands usent donc de tous les moyens à leur portée, et font abstraction complète de toute considération sentimentale et des prescriptions même des conventions de La Haye et de Genève. .

J'en arrive aux faits mentionnés dans l'article de La Nation, faits dont j'avais moi-même pleine connaissance, et auxquels j'en ajouterai quelques autres non moins atroces. Oui, les prêtres ont été particulièrement poursuivis pendant ces journées de terreur d'août et de septembre, sans que, du reste, d'autres non-combattants, hommes, femmes et enfants, en aient été moins cruellement martyrisés.

l°Le cas du curé de Bueken (village proche de Louvain) est absolument vrai. Le martyre de ce pauvre vieillard a eu lieu, le 21 août, en présence de plusieurs de ses paroissiens, qui avaient été forcés d'y assister. Tout ce qu'en rapporte la communication faite au journal est vérifié. Mais je dois ajouter qu'avant de le mettre à mort ses bourreaux lui coupèrent le nez et les oreilles et lui arrachèrent les ongles, ce qui a été constaté lorsqu'on l'exhuma pour lui donner une sépulture chrétienne.

2° Le martyre du curé de Gelrode (près de Tirlemont), le 24 août, est également vrai. Seulement, la communication ne porte pas les raffinements de cruauté et de basse perversité qui accompagnèrent son assassinat. L'infortuné (il s'appelait Dergent) fut emmené à Acrschot, où on le dépouilla de tous ses vêtements et on voulut le contraindre à abjurer sa foi. Comme il s'y refusait, on l'attacha à une croix en face de l'église et on lui broya la pointe des doigts des mains et des pieds à coup de crosse. Puis, on amena tous les habitants, qu'on fit défiler en les obligeant à uriner sur lui, chacun à son tour. Après l'avoir fusillé, on le jeta dans le canal Demer, d'où son cadavre fut retiré plusieurs jours plus tard et déposé dans |a Barraque de Werchter.

3° Le curé de Schatfen, près de Diest, qui a pu se sauver en faisant le mort et dont la déposition est consignée dans

la communication, a négligé de dire qu'il fut pendu et dépendu trois l'ois devant lout le peuple aMcrré. On ne voit plus maintenant à Schafï'en que des ruines et des familles dans la misère, pleurant la mort cruelle de plusieurs de leurs membres. J'y ai été et je l'ai vu.

4° Le 20 août, le vieux prêtre Tielemans, ancien curé de Saint-Joseph de Louvain, et iin autre prêtre, furent mis à nu et enfermés vingt-quatre heures en une loge à cochons. ce Schwain bei schwein », leur criaient les Allemands. Cela s'est passé sur la chaussée de Tirlemont, à Corbeek-Loo (Louvain). Ce fait n'est pas rapporté dans la communication.

5° Le 26 août, on a fusillé le P. Maximin, récollet, curé de I> >ven-Loo, qui prêtait ses services dans une ambulance de la Croix-Rouge. Il fut mis à nu avant d'être tué. Ce fait non plus n'est pas mentionné dans la communication.

0° Autre fait encore non rapporté :

À Blauwput (Louvain), le 28 août, on arrêta cinq religieux, frères de la Miséricorde, et on les promena tout nus dans les rues. Plusieurs feinmes furent traitées de même.

71 Le Père Vincent, de l'ordre franciscain, vicaire de Werten (?), paroisse à côté de Louvain, a été fusillé le 27 août. Un soldat allemand, monté dans le clocher, tira quelques coups de fusil au passage de troupes allemandes, puis il accusa le prêtre d'avoir fait feu. Le malheureux fut saisi aussitôt et exécuté contre le mur du presbytère.

8° Un jeune jésuite a été fusillé le 20 août à Tervueren, (entre Louvain et Bruxelles), pour avoir été trouvé porteur d'un cahier de notes où il avait consigné quelques-unes des atrocités allemandes.

Ce sont là des cruautés sur lesquelles aucun doute n'existe, leurs victimes étant très connues à Louvain, où e me trou-

vais alors. D'autres semblables furent commises sur les membres du clergé d'autres villes et d'autres provinces. Les cas que j'ai cités sont ceux que je connais particulièrement, mais les autres ne sont pas moins certains. Les curés sont toujours des personnes très connues et leur mort ou leur disparition ne saurait passer inaperçue. L'authenticité de ces martyres est prouvée parles témoignages lesplusdignes de foi. Un des motifs de la grande fureur des Allemands contre le cardinal Mercier est que le sage et vertueux archevêque a publié les noms de ses prêtres fusillés ou pendus. Des évêques aussi ont été maltraités. On cite les noms de près de cent prêtres belges assassinés ; ceux dont parle l'article de La Nation sont les plus connus. Les diocèses dé Namur, de Luxembourg, de Liège et de Malines en comptent le plus grand nombre.

On me demandera peut-être pourquoi ces violences spéciales contre les curés. La raison en est certainement dans la grande influence qu'ils exercent sur leurs paroissiens. Les Allemands, fidèles à leur principe de la terreur, n'ont rien de plus pressé dès qu'ils occupent une localité, que de prendre pour otages le curé et les notables, qu'ils fusillent sous le premier prétexte venu, en présence de la population, afin de la terroriser. Cet esprit brutal, inculqué par les chefs à leurs soldats bien disciplinés, explique seul tous les excès de cruautés inouïes dont se sont souillés les Allemands en Belgique, quoique, probablement, des haines et des perversités particulières y soient aussi pour quelque chose. Mais, somme toute, les vrais coupables sont les chefs militaires. Le peuple allemand ne sait rien de ce que ses soldats ont fait en Belgique ; si on lui parle des atrocités commises, il se figure que tout cela n'est qu'inventions et que calomnies. Je ne le crois pas coupable : il s'unirait au monde civilisé pour réprouver de tels attentats, s'il connaissait la vérité. Mais comme il est trompé ! Pauvre peuple, qui va rester à jamais déshonoré, à cause du militarisme effréné qui le domine!

Je vais maintenant raconter en peu de mots ce que j'ai eu à souffrir dans la catastrophe de Louvain. J'en ai envoyé

la relation plus détaillée à mon gouvernement au Paraguay, peu de jours après les événements. Cet article serait interminable sije voulais tout rapporter.

Plus tard je prouverai que l'incendie de Louvain et le massacre de ses habitants furent prémédités ; je veux seulement rappeler ici que. delacélèbre bibliothèque de l'Université, qui contenait plus de 200.000 volumes, il ne reste pas un morceau de papier, que, dans la partie centrale seulement de la ville, 1.400 des plus belles maisons ont été la proie des flammes, que, dans les environs, tout est en ruines, et qu'à peu près cinq cents hommes, femmes ou enfants, ont été fusillés ou brûlés vifs.

Et tout cela, pourquoi? Rien, absolument rien, ne saurait le justifier. Accuser cette population pacifique d'avoir tiré sur les Allemands, c'est calomnier d'innocentes victimes...

L'avant-garde de l'armée de von Klùck occupa Louvain sans coup férir, le 19 août à midi. Première erreur à rectifier : Louvain n'a pas été bombardée. Il n'y eut de combats que du côté de Tirlemont et de Diest, au Nord et à l'Est de Louvain. La destruction de cette ville a été expressément exécutée par une compagnie incendiaire, sept jours après son occupation. Le commandant de la place qui l'ordonna, se nommait Manteuffel, et c'est le 52e régiment d'infanterie qui s'y trouvait pendant ces premiers jours.

L'incendie commença à 7 heures et demie du soir, le 25 août. Pendant que la ville brûlait de toutes parts, les Allemands fusillaient les malheureux qui fuyaient de leurs logis en flammes. Ce fut une nuit d'une horreur inimaginable. La plupart des habitants réussirent néanmoins à échapper par les cours et les jardins. C'est ce que je fis moi-même, quand vers minuit commencèrent à flamber les maisons voisines de celle que j'habitais rue Juste-Lipse.

Le lendemain matin, je fus fait prisonnier et emmené à la gare vers 10 heures.

Avec moi se trouvait un Espagnol, le Père Catala, viceconsul d'Espagne, depuis peu, et supérieur d'un collège rue de la Station, qui fut incendié malgré le drapeau espagnol placé au-dessus de sa porte. Ce premier groupe de

prisonniers, au nombre de soixanfe-dix à quatre-vingts, renfermait des personnes très distinguées, avocats, médecins, etc. Nous étions cinq étrangers : le Père Catala, trois jeunes gens espagnols et moi. On nous mit en files de quatre, encadrées par des soldats qui nous insultaient et nous brutalisaient. A l'entrée de la rue (Je la Station, il y avait un cadavre en partie carbonisé; dans les corridors de la gare gisaient quinze ou vingt cadavres de civils fusillés. Et la ville, surtout dans ce quartier, était enveloppée de fumée et de flammes. Jours de terreur indescriptible !

Je tenais à la main mon passeport, prouvant ma condition d'étranger. Je cherchais à me sauver, par quelque moyen, de la mort que je sentais menaçante, car les Allemands, soldats et officiers, n'étaient plus en ce moment des hommes, mais des bêtes féroces. Dieu seul, par un miraçlej pouvait nous sauver. On ne voulait rien savoir de mon passeport. Chaque fois que j'essayais de prouver mon innocence et ma nationalité américaine, les officiers me menaçaient et me frappaient. Quand je vis que tout était inutile, je me résignai et me préparai à la mort; mes compagnons firent de même...

Vers, onze heures on nous mit en marche vers Malines, dans les environs de laquelle se battaient Belges et Allemands. A droite et à gauche de la route tout était en flammes. A Hérent, cinq kilomètres, de Louvain, je vis dans un coin ,de mur le cadavre 4' une fillette c|e douze à treize .ans, brûlée vive. On nous maltraita terriblement tout le long du chemin. On nous faisait courir, nous arrêter, aller pas à pas, sous les coups de sabre, de crosse et de lance. JNous, recevions des coups de pied, et des crachats. Et quelles injures, ô mon Dieu ! Je soutenais un vieillard malade 3 qui se traînait à mes bras pour échapper à la mort, car on l'eût percé d'une baïonnette ou d'une balle s'il se fût arrêté. Et, Jous, i^ous nous regardions de temps en temps, stupéfaits de tant de barbarie. Enfin, nous arrivâmes à un champ, à neuf pu dix kilomètres de Louvain. On fit halte et un officier nons dit qu'on aUait nous fusiller. Lui ayant répété que j'étais sud-américain, ainsi qu'en

témoignait mon passeport, il s'écria, les yeux flamboyants, que c'est moi qui serais fusillé le premier, « parce que j'avais tenu cachés dans mon église des fusils, des mitrailleuses et autres armes », et il m'ordonna de me taire. Puis on nous attacha les mains derrière le dos avec nos propres mouchoirs; les soldats se rangèrent et l'on fit tous les apprêts de l'exécution, nous laissant ainsi pendant un quart d'heure dans les affres de la mort.

On nous répartit ensuite en groupes, toujours emmenottes, devant les soldats déployés en tirailleurs, et l'on nous fit marcher ainsi par les champs, de village en village, vers les lignes belges. Partout, les Allemands se sont comportés aussi làçhemenjt avec leurs prisonniers, avec des enfants et des femmes, pour aborder les lignes ennemies.

A la tombée de la nuit nous arrivâmes à Campenhout, où nous passâmes la nuit enfermés dans l'église pendant qu'on se battait tout autour. Le lendemain, le Père Catala, les trois jeunes Espagnols et moi fûmes mis en liberté. Après, mille difficultés nous pûmes gagner Bruxelles le 27 août à midi. Quant aux autres prisonniers, tous Belges, i\s continuèrent toujours devant les tirailleurs jusqu'à Malines, qvi on les libéra enfiji,.,, , (

Les autres habitants de Couvain n'o^t pas été mieux traites. Beaucoup furent emmenés prisonniers dans, l'intérieur de l'Allemagne (Munsterlagen); plusieurs milliers furent traînés jusqu'à Tirlemont, des milliers d'autres pas: sèrent toute une semaine dans les bois, nourris seulement des pommes de terre qu'ils allaient arracher dans les champs. Louvain resta vide de ses habitants pendant les 27, 28 et £9 août, et les Allemands en profitèrent pour piller méthpdiquement, maison par maison, ce qui n'avait pas été incendié, de sorte que les familles qui rentrèrent ensuite, dont les logis étaient encore debout, n'y trouvèrent plus que les murs.

Ce que les Allemands ont fait à Louvain et dans toute la Belgique est inqualifiable. Le récit en remplirait des volumes. Pour moi, puisque Dieu m'a sauvé la vie, je suis content d'avoir été à même de voir ou de contrôler tant d'actes

iniques qui couvrent d'opprobre le militarisme allemand, et auxquels ont assisté d'ailleurs, quand ils n'en ont pas été eux-mêmes victimes, nombre d'étrangers et entre autres desSud-Américains, Uruguayens, Brésiliens, Colombiens, etc., qui peuvent en attester également la vérité.

Manuel Gamarra,

Prêtre paraguayen, étudiant à Louvain.

3° Nouveau témoignage oculaire.

Le témoignage de M. Grondijs, ceux de M. Fûglister et de M. l'abbé Gamarra sont des témoignages directs. M. René Chambry en a recueilli personnellement un autre dont il s'est fait l'éditeur dans V Echo belge d'Amsterdam et qui a paru depuis peu en brochure sous le titre : La Vérité sur Louvain (1).

La relation de M. René Chambry ajoute h ce qu'on sait des détails nouveaux, de ces épisodes « qu'on n'invente pas ». Son ensemble vient corroborer d'une manière frappante les divers récits déjà connus et la version de l'enquête officielle.

Quelques citations attesteront cette concordance dont aucune dénégation allemande ne saurait diminuer la force probante :

Le confident de M. Chambry a raconté jour par jour les faits depuis le mardi 18 août au soir :

...Le mercredi 26 août, au matin, un soldat allemand, accompagné d'un agent de police etprécédé d'un tambour, parcourut les rues, à un des rares moments d'accalmie. Il faisait office de crieur public, annonçant :

« Personne ne doit quitter la ville. Il n'y a plus de dan-

1) René Chambry, La Vérité sur Louvain, Payot, éditeur.

ger : on ne brûlera plus ! Mais la garde civique doit se réunir à 2 heures de l'après-midi. »

Peu après, la fusillade recommençait, ce qui ferait croire que, parfois, les soldats agissaient à leur guise. Mon frère qui était garde civique voulut aller consulter un ami. Il dut bientôt rebrousser chemin. On tirait, en etfet, de tous les côtés à la fois et il paraissait matériellement impossible de passer. Deux camarades lui dirent qu'on avait convoqué la garde civique pour enterrer les victimes de cette tuerie. Il rentra un instant, décidé, malgré tout, à se rendre à l'appel. Notez que tous les gardes étaient en civil et sans armes. Mon frère nous souhaita l'au-revoir et nous quitta. Depuis, nous ne l'avons plus jamais revu. Il a été emmené en captivité en Allemagne.

Les gens, tous les gens, étaient comme fous. La fusillade, l'incendie, l'incertitude d'événements qu'on essayait vainement de comprendre, l'incohérence des ordres donnés aux soldats allemands et qui se manifestait tantôt par l'accalmie la plus complète, tantôt par une recrudescence dans le meurtre et la destruction, nous affolaient littéralement.

Le boulevard de Tirlemont, la plus grande partie de la rue de la Station, de la place du Peuple, la place de la Station, les Halles et la Collégiale de Saint-Pierre continuaient de brûler. Il faut croire que le résultat auquel visaient les Allemands n'était pas atteint car (un exemple entre cent) la maison de l'infortuné M. David Fisbach ne flambant plus (peut-être les murs insuffisamment calcinés cachaient-ils des indices révélateurs) fut arrosée de benzine. L'incendie reprit de plus belle. C'est la preuve que la destruction de la ville n'a pas été le résultat d'un ordre spontané qui devait seulement épouvanter la population. Devant notre maison, des soldats défilaient sans cesse, tiraillant de droite et de gauche, suivant leur bon plaisir. Une figure effrayée se montrait-elle aux croisées, aussitôt une grêle de projectiles sifflait, atteignant parfois le but. Les morts ne se comptaient plus (1).

(1)Uené Chambry, La Vérité sw Louvain, p. 22.

^e lendemain 27 août, le lugubre exode des habitants de Louvain est ordonné (1) :

... Nous nous coucertions sur la conduite à tenir en cas d'alerté',' lorsqu'un coup de crosse ébranla la porte. Des soldats nous ordonnaient de quitter' là" maison sur-lechamp, la ville, disaient-ils, devant être bombardée. Ils se renflaient ainsi de porte en portëj porteurs de cette épouvantable nouvelle ! Il allait donc falloir tout abandonner, tout ce qui nous était cher, que peut-être nous ne reverrions* jamais' fîlus et,' ruinés, courir" au "devant d'un sort misérable. Devant l'avenir tragique qui nous attendait vraisemblablement, nous eussions, mille fois, préféré attendre là mort, stoïquement, sous notre foitl'Mais Tordre était formel. Il fallait obtempérer. Des soldats y' veillaient d'ailleurs et nous' fuîmes/' sans pouvoir rien emporter, mes vieux parents crises par l'émotion et' Ta douleur! Voyant notre indécision sur'le chemin qu'il convenait de suivre, le LVT.', nôtre voisiii, prit sur lui dé nous conduire à l'ambulance de l'Institut Saint-Thomas, rué de Tirlemorit". L'incendié consumait lentement la place du Peuple dont le terre-plein, lorsque nous y passâmes, était encombre de chaises dé salons, de tables, d'objets hétéroclites. Une charrette était abandonnée, le cheval niort, en travers du pavé. 'Bientôt1 nous atteignîmes l'ambulance où nous nous imaginions être en sécurité. Nous y vîmes notamment M±c la baronne de t).,'s'a mère, ses enfants et ses domestiques, M; T.' et ses enfants, un professeur d'université dont j'ignore le nom,' une dàrrie, un ecclésiastique, lès docteurs Tits, de Coninck, Paul Debaisieux et le professeur Neerincx, qui demanda'âuh officier si les ambulances seraient respectées'.' Là réponse fut qu'il était impossible de rien garantir, et qu'un obus égaré pouvait atteindre une bâtisse protégée par ïe drapeau de la Croix-Rouge. Nous croyions tous à un' bombardement. Les blessés, parmi lesquels l'ingénieur À. /'de la rue des Joyeuses-

(1) René Chambry, La Vérité sur Louvain, p. 26 et suivantes.

Entrées, atteint la veille, furent descendus dans les caves. Nous reçûmes l'ordre de nous remettre en route et de nous diriger vers la gare.

Ceux qui ont vu la place de la Gare vous diront que c'était la désolation. Tous les immeubles étaient en ruines et fumaient encore. Nous apercevions, dans la station, des milliers de gens parqués comme du bétail. Il y avait là des personnes de tout âge, de toute condition, depuis de simples ouvriers jusqu'aux plus riches bourgeois. On m'affirme y avoir même vu la famille de M. M., secrétaire communal, poussée de force dans des vagbns qui partaient pour l'Allemagne. Tous les carreaux du grand hall étaient brisés. De loin, nous distinguions distinctement des soldats qui mettaient en joue ces pauvres gens san3 armes, inoffensil's'et tremblants de peur.

Nous regardions, atterrés, incapables de prendre une décision, le regard perdu.

Quel chemin devions-nous prendre, arrivés à l'intersection du boulevard Tirlemont et de la place de la Gare !

Ni ous hésitions, lorsqu'un soldat près de nous fit un signe

discret, un seul signe presque imperceptible. Du doigt, il

nous indiquait la route à suivre : c'était le boulevard. Je

regardai un instant cet homme, notre sauveur : pas un

muscle de son visage ne bougeait, mais ses yeux, ses

pauvres yeux, étaient d'une indicible tristesse. Son geste,

c'était le salut. Un petit geste de rien du tout et qui

allait sauver toute une famille! Je m'explique : si nous nous

étions rendus à la gare, ainsi que nous en avions reçu

i'ordre à notre départ de l'ambulance de la rue de Tirle- ■ i * i . * ' • i

mont, c'était la séparation suivant une consigne inflexible :

les hommes à gauche, les femmes à droite. Nous serionsnous jamais revus? Peut-être mon père, malgré ses soixante-dix ans, eût-il été envoyé en Allemagne, comme tant d'autres. Tous les vingt mètres, le long du boulevard, des sentinelles étaient échelonnées, l'arme chargée dirigée vers la foule. La grande majorité se moquait et ricanait, bousculant le troupeau en marche vers des destinées iourdes de larmes. Et cependant, je remarquai la profonde tristesse que certains ne parvenaient pas à cacher. 0<n

sentait qu'ils auraient voulu venir en aide à tous ces malheureux qui avaient perdu, en une heure, le fruit d'années de labeur.

Mêlés à la foule grouillante, nous montâmes le boulevard. Il était midi. Le spectacle était triste, triste à pleurer. Des maisons flambaient encore le long de cette artère, allumées par un ordre implacable, ni plus ni moins que s'il se fût agi d'un travail urgent de désinfection !

J'y ai vu des cadavres de civils, exsangues parmi des 11aques de sang et tout gonflés d'être restés en plein air si longtemps. Gomment oublier ces visions d'horreur 1 Des gens qui marchaient à nos côtés racontaient qu'au coin de la rue Marie-Thérèse, devant un groupe de maisons en conslruction, sept malheureux, dont un Père capucin, liés ensemble, furent enterrés sous la chaux vive...

Ah! les récits entendus au cours de cette marche forcée, et que j'ai tout lieu — sans en avoir été moi même témoin — de croire véridiques. Ici, c'est M. de Flandre qui aurait été fusilllé avec son fils; là, l'architecte Lenertz, un Luxembourgeois, emmené tout à coup, après avoir ouvert sa porte aux Allemands qui frappaient à coups redoublés. Lorsque sa femme se rendit sur le pas de la porle, anxieuse de n'avoir pas vu revenir son mari, elle se trouva brusquement en présence d'un cadavre étendu sur le trottoir. Mais elle ne le reconnut pas : il était déjà méconnaissable ! Ce fut son frère qui l'identifia. Ceux qui n'avaient pas été massacrés étaient prisonniers. A preuve ce récit que m'a confié Mme H., lorsqu'elle nous rencontra quelques semaines plus tard. Elle se trouvait avec son mari à l'intérieur de sa maison lorsqu'un violent coup de crosse secoua la porte. Son mari, sans défiance, ouvrit. Il fut arraché littéralement de chez lui. Sa femme, atterrée, entendit crier son nom comme un appel désespéré, et ce fut tout ! Elle se réfugia dans sa cave, car déjà les soldats pénétraient dans la maison. Us se mirent aussitôt à tout démolir ; les bahuts étaient renversés, les chaises cassées, les lustres arrachés, les glaces brisées à coups de feu. Un tapage infernal ! La malheureuse ne bougea plus, vivant là

des heures angoissantes. Bientôt, elle s'aperçut que sa maison était en feu, et alors passèrent des heures et des heures, un jour et tout une nuit, de terreur. Le lendemain, à moitié asphyxiée et mourante de faim, Mme H. appela au secours. Un homme qui passait vint la délivrer, mais la pauvre femme, les cils et les paupières brûlés, avait momentanément perdu la vue. Je l'ai rencontrée, comme je le disais, trois semaines plus tard, et elle commençait seulement à recouvrer l'usage de ses yeux !

Que de tortures, que de supplices ! Et partout des maisons achevaient de brûler, commodes flambeaux. Tout le côté droit du boulevard a été détruit, à Pexception d'un seul immeuble. Par contre, le côté extérieur a moins souffert.

Une constatation me surprit aussi : le bas des portes des maisons était défoncé. Des témoins affirmaient que, le panneau inférieur soulevé, les incendiaires lançaient par cette ouverture de petits barils de matières inflammables ou des pastilles incendiaires, que nous avons eues entre les mains, et qui allaient fournir un élément précieux à l'incendie...

Enfin, nous atteignîmes la porte de Tirlemont. Il fallait obliquer à gauche. Mais l'encombrement était tel qu'on piétinait sur place. On ne voyait que des tètes, un océan de têtes. Oh! les pauvres figures désolées, les malades poussés dans de petites voitures, les mères qui ralliaient autour d'elles des familles nombreuses, et jusqu'à un paralytique qu'on poussait tant bien que mal, dans un fauteuil de salon !

Des deux côtés de la route, les Allemands formaient une haie ininterrompue. On aurait voulu se jeter sur eux, les mordre ou les griffer, ces féroces exécuteurs d'ordres abominables et tels qu'il faut remonter loin dans la nuit des temps pour en trouver de semblables.

A ce moment, il faisait grand vent, une pluie implacable nous fouettait. Alors le pauvre troupeau, tremblant, livide, malade et endurant mille souffrances, se mit péniblement en marche vers Tirlemont qui nous apparaissait comme l'oasis rêvée où nous pourrions enfin respirer, loin de la cohue qui nous pressait, nous étouffait, et parfois

nous soulevait littéralement comme une vague, nos pieds ne touchant plus terre !

On avançait avec peine et il fallait s'arrêter tous les 10 mètres. Parfois, un Allemand nous demandait si nous n'avions pas d'armes ! La question eût été vraiment grotesque, en un moment moins douloureux. Ceux qui marchaient avec trop de difficultés étaient poussés à coups de crosse. Par coutre, quelques soldats, écœurés probablement de la brutalité d'un chef, offraient à boire aux femmes et aux enfants. Ils étaient les témoins impuissants de ce douloureux exode. Ils regardaient avec une expression de désolation que je n'ai pu oublier. Mais c'était une minorité, à peine quelques-uns... Les autres exprimaient une joie féroce, comme s'ils eussent éprouvé le plus cruel plaisir à voir chasser de chez eux des vieilles femmes et des vieillards, des petits enfants et des malades! Oh! le saisissant, le poignant spectacle, inoubliable!

Sur lés accotements de la chaussée, des canons étaient braqués, comme si la soldatesque redoutait encore que ce troupeau pût lutter, ongles et dents, contre de rudes gaillards armés de pied en cap. Fameuse manifestation, en vérité, et bien faite pour provoquer la colère de ces vaincus, si ces vaincus avaient encore été capables d'un sursaut d'énergie, de révolte! Mais non! Ceux-là qui avaient tout perdu, leurs parents et leur biens, anéantis par les multiples émotions de cette soudaine catastrophe, n'étaient plus capables de redresser la tête. C'était une capitulation tacite et unanime de toutes les énergies !

Brusquement, on entendit trois coups de canon qui semblaient avoir été tirés de la plaine des manœuvres, pour faire croire que le bombardement de la ville commençait. Sinistre plaisanterie, poudre brûlée aux moineaux.

A peine avions-nous dépassé la villa des Conifères, appartenant à M. A. Garnoy, que, d'une ferme abandonnée, des soldats nous appelèrent : « Kommen Sie mal hier : Gastfreiheit, Gastfreiheit 1 » (Venez donc ici : hospitalité! hospitalité!)

Des malheureux, croyant au salut, entrèrent sans mé-

fiance. Mais, seuls les hommes purent ressortir, jetés du reste à la porte, sans discussibii. Les soudards gardaient les feirïmes... Voilà comment ils comprenaient l'hospitalité!

Ce guet-apens nous'avait fait hâter le pds, d'autant que les soldats criaient atout instant : « Nach'Tirlèniont! Jeder nach Tirlemont ! »

Pour la deuxième fois, la chance nous sourit. Nous n'allâmes pas plus loin ! Un chemin de traverse s'offrait à nous. De braves paysans nous aidèrent à quitter la cohue. Nous étions sauvés! Or, comme nous résidions à Bierbeeck, quelques jours après l'exode de la ville entière, les Allemands ordonnèrent à tous les Louvanistes de regagner leurs maisons. Ordre était donné aux citadins de se rendre à la maison communale et les paysans ne pouvaient plus recevoir qui que ce soit. Terrorisés, la plupart d'entre eux fermèrent donc leurs portes aux gens sans abri !...

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De nombreux témoignages, pareillement confirmatifs, pourraient encore être relevés ici. Nous devons nous borner. Signalons, du moins, le « récit » d'un bourgeois de Louvain publié, au lendemain des événements, dans la Flandre libérale de Gand et dont M. Roland de Mares cite les passages les plus topiques dans son remarquable livre : La Belgique envahie (1).

On trouvera également de nombreuses précisions et d'utiles commentaires dans La Belgique sanglante du poète Emile Verhaeren (2) ; dans La Belgique neutre et loyale de M. Emile Waxweiler, membre de l'Académie royale de Belgique (3) ; dans La Guerre de Flandre, par M. Alexandre Powell (4); dans Le Crime

{[) Grès, éditeur.

[2) Editions de la Nouvelle Revue française.

{"à) Payot, éditeur.

[4) Larousse, éditeur.

de Guillaume II et la Belgique par un témoin oculaire, Paul Van Houtte (1). Les Cruautés allemandes, réquisitoire d'un neutre, par M. Léon Maccas, docteur en droit de l'Université d'Athènes (2) sont également un recueil de faits, très précieux à consulter. Enfin, nous ne saurions passer sous silence les pages émouvantes que M. Pierre Nothomb a consacrées à Louvain dans son livre : Les barbares en Belgique (3).

(1) Aug. Picard, éditeur.

(2) Nouvelle Librairie nationale.

(3) Perrin, éditeur.

i. — Les protestations.

Un corn mimique du ministère des Affaires étrangères de Belgique, en date du 29 août, annonçait à tous ses représentants le forfait de Louvain et les chargeait de dénoncer, aux gouvernements auprès desquels ils étaient accrédités, les violations du droit des gens et des conventions internationales dont les armées allemandes venaient une fois de plus de se rendre coupables.

Concurremment avec cette notification diplomatique, la presse révélait, dans tous les pays, le vandalisme et l'atrocité germaniques et ces révélations soulevaient partout une véritable stupeur. Au fur et à mesure que les premiers récits des faits recevaient de nouvelles confirmations, la stupeur fit place à l'indignation et, de tout le monde civilisé, s'éleva un cri unanime d'horreur et de pitié.

Sans doute, plus tard, après la défaite totale de l'odieux agresseur, pourra-ton rassembler les innombrables témoignages de la réprobation universelle, et en constituer le Livre d'Or de Louvain.

Il est actuellement fort difficile même de connaître toutes les protestations qui ont en quelque sorte un caractère officiel et par lesquelles les dignitaires ecclésiastiques, les Académies, les corps savants, les représentants qualifiés de l'intelligence, des arts et des lettres, dans toutes les nations, ont tenu à signifier le sentiment de révolte des consciences droites à l'égard de l'Allemagne que sa conduite de la guerre met au ban de l'humanité.

Ajoutons que, parmi ces protestations, il en est un certain nombre qui ne se sont produites qu'après de nouveaux attentats et ont dans une même formule réprouvé les destructeurs de Reims, d'Ypres, d'Arras et les incendiaires de Louvain.

C'est donc simplement à titre d'indication^ sur un point dont la documentation reste à faire, que nous signalons ici quelques protestations notoires.

Protestation de V Académie française. (Séance du 22 octobre 1914.)

« L'Académie française proteste contre toutes les affirmations par lesquelles l'Allemagne impute mensongèrement à la France ou à ses alliés la responsabilité de la guerre.

«EJ.le proteste contre toutes les négations opposées à l'évidente authenticité des actes abominables commis par les arniées allemandes.

«Au nom de la civilisation française et de la civilisation humaine, elle flétrit les violateurs de la neutralité belge, les tueurs de femmes et d'enfants, les destructeurs sauvages des nobles monuments du passé, les incendiaires de l'université de Louvain, de la cathédrale de Reims, qui voulurent aussi incendier Notre-Dame de Paris.

« Elle exprime son admiration aux armées qui luttent comme nous contre la coalition de l'Allemagne et de l'Autriche.

K Avec une émotion profonde, elle envoie un salut à nos soldats qui, anjmés des vprtuscje nos ancêtres, démontrent ainsi l'immortalité de la France. »

Protestation de V Académie des sciences morales et politiques. (Séance du 31 octobre 1914.)

« L'Académie des sciences morales et politiques vouée plus particulièrement à l'étude des questions juridiques, psychologiques, morales et sociales, rappelle la protes-

tation portée devant elle dès le 8 août par son président ainsi que la déclaration insérée sur sa demande dans le mémoire lu par M. Louis Renault le 26 octobre à la séance des cinq Académies.

ce Elle affirme de nouveau qu'elle croit accomplir un devoir de sa fonction en signalant dans les actes du gouvernement allemand et dans son mépris de toute justice el de toute vérité une régression à l'état barbare.

« De nouveau, elle flétrit la violation des traités et des attentats de tous genres contre le droit des gens, commis depuis la déclaration delà guerre par le gouvernement impérial et par les armées allemandes. »

Protestation de Ç Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. (Séance du 30 octobre 1914.)

« L'Académie des inscriptions et bpljes-lettres, qui représente dans l'Institut de France l'étude des grandes civilisations historiques, a été profondément émue, depuis l'ouverture des hostilités, des actes de barbarie disciplinée, exécutions d'otages, massacres de non-combattants, de femmes et d'enfants, commis en Belgique et en France par les armées allemandes, en violation des lois de la guerre.

« Si e|le n'a pas protesté déjà contre ces actes abominables ni contre des destructions impies, que ne justifiait aucune raison militaire, telles que l'incendie de Louvain, le bombardement des cathédrales de Malines et de Reims, la tentative criminelle dont Notre-Dame de Paris a été l'objet, c'est que ces violenceslui paraissaient assez hautement réprouvées et flétries par l'indignation qui s'élevait de toute part.

« Mais aujourd'hui, l'appel (1) qui vient d'être adressé à l'opinion publique, en vue de l'égarer, par un certain nombre de savants allemands, ne lui permet plus de garder le silence.

(1) Voir à ce propos, ch. v, p. 144,

« Elle a été douloureusement surprise de voir que des hommes illustres, quelques-uns même de ceux qu'elle avait associés à ses travaux et à qui elle avait cru pouvoir confier ainsi une part de son honneur, n'ont pas craint, pour excuser ces crimes, de nier les faits les plus certains; et cela, sans enquête personnelle, au mépris de tous les témoignages et de l'évidence même, sur la foi et peut-être sur l'ordre d'un gouvernement qui a fait profession de n'attacher aucune valeur à la parole donnée.

« En conséquence, elle déclare que ceux qui ont mis ainsi l'autorité de leur nom au service de la violence, pour l'aider à se déguiser, lui paraissent avoir manqué gravement à un devoir d'honneur et de loyauté. »

Protestation de l'Académie de médecine. (Séance du 27 novembre 1914.) — Du rapport de la commission chargée de répondre aux dénégations des intellectuels allemands, nous extrayons ce passage :

« Depuis trois mois et demi, la France soutient héroïquement la guerre la plus cruelle, sur son territoire et sur celui de l'admirable Belgique. Ce qu'a été dès le premier jour cette guerre, nous le savons tous, et nul d'entre nous n'ignore qu'il faut remonter bien loin dans l'Histoire, jusqu'aux temps lointains des invasions des barbares pour trouver les mêmes scènes de dévastation et d'horreur. Par le feu, par les bombes incendiaires, la destruction a été portée partout où pouvait atteindre l'ennemi ; le volet le pillage ont été pratiqués par ordre, la cruauté disciplinée est devenue une méthode allemande. L'Histoire a déjà recueilli tous les faits, elle n'oubliera ni Louvain, ni Malines, ni Arras, ni Senlis, ni tant d'autres villes dévastées ; elle dira que notre sanctuaire national le plus sacré, la cathédrale de Reims, cette merveille de notre art français, a étédétruite froidement, sans motif militaire, etdans le seul but de nuire et d'anéantir un trésor de souvenirs et de beauté. »

Protestation de la Société des antiquaires de France. (2ij septembre.)

« Dans la journée du 19 septembre 1914, l'armée allemande, sans aucune nécessité militaire, a incendié et détruit intentionnellement la cathédrale de Reims. Notre glorieux sanctuaire historique, merveille incomparable de l'art français du moyen âge, s'est écroulé dans les flammes ! L'univers civilisé a été saisi de stupeur en apprenant ce forfait monstrueux dont la honte retombera à jamais sur ceux qui l'ont froidement prémédité. La lueur des incendies de Louvain et de Reims demeurera ineffaçable et vengeresse ; elle éclairera la postérité.

« La Société nationale des antiquaires de France proteste avec indignation contre les outrages répétés de l'armée allemande aux droits les plus sacrés de la science, de Part, de la foi et de l'humanité. Elle convie instamment les sociétés françaises ou étrangères avec lesquelles elle entretient de3 relations à joindre leurs protestations motivées à la sienne. »

Protestation de la Société française d'archéologie. (2 octobre.)

« La Société française d'archéologie adresse à ses quarante-huit membres belges, à l'Académie royale d'archéologie de Belgique et à la Fédération historique de l'héroïque nation l'expression de sa douloureuse sympathie pour les ruines accumulées à Louvain, à Malines et à Termonde par la fureur incendiaire des armées allemandes... »

Protestation de V Académie royale et de la Société des antiquaires de Londres. — Ces corps savants ont adressé à l'ambassadeur des Etats-Unis une requête pour « prier son gouvernement d'user de sa puissante influence auprès du gouvernement allemand pour mettre un terme à la destruction inutile des monuments anciens et des reliques inestimables de l'histoire de

Tari entreprise par les armées allemandes ». Les protestataires concluent ainsi :

«... La destruction poursuivie par l'armée allemande méthodiquement et conformément à des ordres supérieurs, des magnifiques monuments, bibliothèques, universités et œuvres d'art de Louvain, Malines et autres villes belges, et de la cathédrale de Reims, dépasse la licence ordinaire des opérations de guerre, et tend à montrer que, à défaut d'une protestation effective, aucun monument, malgré son intérêt archéologique et artistique, aucune relique sacrée de l'histoire ne peuvent être considérés comme en sûreté dans les régions envahies par l'armée allemande. »

Manifestations des Universités françaises. — Non contentes de répondre, comme on le verra plus loin, aux incroyables manifestes des intellectuels et des Universités d'Allemagne, les Universités françaises avaient tenu à donner, à la Belgique éprouvée, un témoignage encore plus explicite de solidarité. C'est ainsi que plusieurs de ses maîtres, privés de leur chaire, ont été invités à reprendre leur enseignement parmi leurs collègues français. L'Université de Bordeaux s'est ouverte pour M Wilmotte, de Liège, celle de Poitiers pour M. de Wulf, l'éminent professeur de philosophie de Louvain; et deux autres professeurs de Louvain, MM. Delannoy et Doutrepont, donnèrent au collège de France des cours fort suivis. D'autre part, plusieurs Universités s'étaient offertes à recevoir les étudiants de Louvain.

L'Institut catholique de Paris et V Université de Louvain. — L'Institut catholique de Paris ne pouvait pas rester indifférent aux tragiques événements dont l'Université de Louvain est la victime. Mgr Baudrillart,

L,ALLEMA(JNE AU PILORI 83

recteur, s'était empressé de se mettre à la disposition du cardinal Mercier qui répondait à ses offres par la lettre suivante:

Malines, le 24 octobre 1914.

« Gher Monseigneur,

« La sympathie que vous voulez bien me témoigner en cette crise douloureuse m'a profondément touché.

« La destruction de notre vieille Aima mater est un désastre dont mieux que personne vous mesurerez l'étendue. A lire votre lettre si cordiale, je devine votre émotion.

« Merci pour le réconfort que vous m'apportez. Merci aussi pour l'initiative généreuse que vous vous proposez de prendre, à l'effet de nous aider à reconstituer notre bibliothèque incendiée (1).

« Soyez-en assuré, l'annonce de votre démarche sera accueillie par le corps académique de Louvain et surtout par Mgr le Recteur de l'Université, avec une vive reconnaissance.

« Dès que j'aurai le moyen d'atteindre M°r Ladeuze, je lui ferai part de vos condoléances et de votre projet.

« Veuillez agréer, cher Monseigneur, les assurances de ma gratitude et de mon affectueux dévouement.

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