‹ Le supplice de LouvainChapitre 6 sur 17 · D. Gard. Mercier, arch. de Malines · texte numérisé non relu

D. Gard. Mercier, arch. de Malines

Et, dans le rapport qu'il présentait à l'Assemblée générale annuelle de l'Institut catholique, le 25 novembre 1914, Mgr Baudrillart annonçait que la vieille maison des Carmes avait accueilli les séminaristes de Gand et il ajoutait :

De même que nous ouvrons de plein cœur nos portes à des séminaristes de Gand, de même nous recevrons, sans réclamer d'eux nulle rétribution scolaire, les étudiants de

(1) Dans la séance du 8 novembre 11)14 de V Académie des Sciences morales et politiques, son président M. Bergson annonçait, d'autre part, la formation d'un Comité en vue de contribuer à une restauration de la Bibliothèque de Louvain.

Louvain qui, n'étanl pas pris par le service militaire et ne pouvant rentrer chez eux, voudraient venir à nous. Trop heureux serions-nous de témoigoer ainsi nos sentiments fraternels à l'égard de la grande Université catholique et de contribuer de toutes manières à panser les plaies que lui ont faites les barbares, en un jour qui restera pour les siècles l'opprobre de l'Allemagne !

L'Université de Cambridge et Louvain. — Les journaux du 25 octobre publiaient la « communication » suivante :

« Dans une lettre aux autorités académiques de l'Université de Cambridge, M. le professeur Van den Ven, fait savoir que S. E. le cardinal Mercier, archevêque de Malines et le « recteur magnifique » de l'université de Louvain ont décidé de donner suite à l'invitation généreuse de l'Université de Cambridge, et pour autant que possible rétablir immédiatement à Cambridge les cours de Louvain.

« Tous les professeurs de Louvain sont priés de se rendre aussitôt que possible à Cambridge, où une hospitalité cordiale les attend.

Dr John G. Vance. »

Protestation de V Université de Neuchâtel (Suisse). « Monsieur le Recteur et Messieurs les Professeurs,

« Chers collègues,

« Le Sénat de l'Université de Neuchâtel en Suisse, réuni, pour la première fois depuis la guerre, le 19 décembre 1914, a décidé à l'unanimité de ses membres, de vous adresser l'expression des sentiments qui remplissent leurs cœurs.

a C'est avec la plus douloureuse sympathie que nous avons appris les malheurs sans nom qui se sont abattus sur la Belgique, plus particulièrement sur la ville de Louvain et sur sa glorieuse et florissante Université.

a Ce n'est pas la Belgique seulement qui a été atteinte parla deslruetion des précieux trésors que contenait votre célèbre bibliothèque; c'est la haute culture dans le monde entier qui en porte le deuil avec vous. Tous les pays où l'intelligence est honorée ne peuvent que se sentir étroitement solidaires d'une telle infortune, et tous souffrent quand un seul d'entre eux en est victime.

« Nous déplorons votre injuste malheur avec une sensibilité d'autant plus vive et profonde, que nous ne saurions oublier les relations fraternelles qui nous ont liés à vous lors des fêtes du 75e anniversaire de l'Université de Louvain. Vous avez tenu à associera ce jubilé l'Université de Neuchâtel, la plus modeste des hautes écoles suisses.

« Le délégué que nous avions chargé de vous porter nos félicitations et nos vœux trouva auprès de vous l'accueil le plus cordial; il revint plein d'admiration pour l'activité et l'éclat du foyer de lumière qu'il avait eu le privilège d'approcher et qui constitue le trésor et l'honneur de votre cité.

« Aujourd'hui, nous Suisses, citoyens d'un peuple libre et neutre, nous pleurons avec vous sur la dispersion et la ruine de tant de richesses morales. Mais nous avons aussi, avec la certitude que l'âme et l'esprit d'un peuple ne sauraient périr, le ferme espoir que l'heure viendra où la Belgique, rendue à elle-même, reconstituera, par un magnifique elfort national, sa vie intellectuelle momentanément suspendue par les horreurs d'une guerre dont elle est innocente.

« Neuchâtel, le 4 février 1915.

« Au nom du Sénat de l'Université de Neuchâtel.

Le Recteur. »

Protestation de la Société des études historiques . — La Société des études historiques, réunie sous la présidence de M. Lacour-Gayet, membre de l'Institut, s'est associée d'un vœu unanime à la vigoureuse protestation des antiquaires de France contre le vanda-

fcsme des armées allemandes, et a nommé membres d'honneur, en expression d'admiration pour l'héroïsme des Belges : MM. Fr. Gumont et H. Pirenne, professeurs à l'université de Gand, Gh. Michel et Màhaim, professeurs à l'université de Liège, et Van der Linden, professeur à l'université de Louvain.

Protestation de V Association des Bibliothécaires français. — L'Association des bibliothécaires français, réunie en assemblée générale, le 11 avril 1915, dans l'Hôtel des Sociétés savantes, a voté à l'unanimité la motion suivante :

L'Association des bibliothécaires français s'associe aux protestations qui ont été formulées par les corps savants contre le vandalisme commis par les armées allemandes.

C'est aux bibliothécaires que sont confiées la conservation et la garde des plus précieux trésors de l'humanité civilisée. Us s'élèvent avec indignation contre les incendies de Reims, d'Ypres et de Louvain, et tant d'autres attentats méthodiques, commandés et prémédités, que ne justifiait aucune nécessité militaire. Ces crimes demeureront une honte ineffaçable pour un peuple qui s'enorgueillit de sa puissante organisation scientifique, de sa culture intellectuelle et de sa prétendue moralité.

Protestations dans les pays neutres.

Elles furent innombrables et elles sont continues. Impossible de songer même à une énumération. Bornons-nous à signaler quelques dépêches qui, dès le lendemain de l'attentat allemand, attestèrent l'indignation universelle :

Italie. — La destruction de Louvain a provoqué à Rome et dans toute l'Italie une profonde émotion. Les journalistes italiens ont signé une lettre invitant les citoyens à porter leur carte de visite à la légation de Belgique à Rome. Parmi les signataires, on remarque MM. Bergamini, directeur du Giornale d'Italia; Falbo, directeur du Messagyero ; Scarfoglio, du Maitino; Cossola. directeur du Secolo; Amendola et Civinni, correspondants du Corriere délia Sera; Coen, correspondant de la Perseveranza; Volpe, du Piccolo de Trieste ; Giccoti, rédacteur politique à YAvanti, et autres publîcistes des journaux de tontes nuances, depuis les conservateurs jusqu'aux socialistes.

A la suite de cet appel, la légation belge a reçu également des cartes provenant de toutes les classes de la société. L'Avanti publie un article indigné se terminant ainsi : « M. G. Hauptmann peut désormais monter en chaire pour célébrer la civilisation germanique ; les faits lui donnent un démenti. »

Le Giornale d'Italia publie sur le même sujet une lettre de l'illustre professeur d'anthropologie Sergi, qui proteste également contre le jet de bombes destructives sur Anvers.

M. Corrado Ricci, directeur des beaux-arts, qui avait pour Louvain une admiration spéciale, a manifesté sa grande douleur pour les ravages commis. {Figaro.}

Portugal. — On mande de Lisbonne que M. Oliveira Leone a adressé au secrétaire de l'Académie des sciences du Portugal une lettre dans laquelle il rappelle la protestation faite par cette académie contre la destruction de l'université de Louvain et émet l'idée qu'un tel attentat contre la civilisation a besoin d'une protestation permanente qui peut être, par exemple, la reconstitution de la bibliothèque de la même université. Quiconque, ayant publié des ouvrages imprimés, en offrirait un exemplaire à la ville de Louvain, signé et daté du jour de l'attentat (26 août 1914).

Les académies du monde entier recevraient les œuvres offertes et enverraient, après la guerre, les collections à la ville de Louvain.

Le conseil de l'Académie, adoptant l'avis proposé dans la leitrede M. Oliveira Leone, a résolu de convier les académies des sciences de tous les pays à ouvrir des souscriptions publiques, en livres, pour la bibliothèque de l'Université de Louvain, comme protestation permanente et solennelle contre la criminelle destruction de ce notable établissement scientifique. (Temps.)

Suisse. — Le mouvement de protestation contre l'incendie de Louvain se fait de plus en plus énergique dans la Suisse allemande. Le Dr Trog, le critique bien connu, déclare dans la Nouvelle Gazelle de Zurich, après avoir décrit les merveilles d'art qui se trouvaient à Louvain, que l'Allemagne regrettera un jour ce qui s'est passé dans cette ville.

Le Dr Trog rappelle qu'en des circonstances semblables, en 1870, les Allemands s'étaient contentés de frapper le Mans d'une forte contribution de guerre, et il ajoute qu'on peut toucher du doigt les « progrès » accomplis depuis un demi-siècle.

Un autre journal, la Zùricher Post publie un article de protestation plus énergique encore, émanant d'une personnalité très connue, et dans lequel on fait ressortir que la Belgique subit les horreurs de la guerre sans qu'il y ait eu vraiment un casus belli entre elle et l'Allemagne. Il est impossible aux autres Etats neutres d'assister à de tels actes sans éprouver un sentiment de révolte.

Quelle responsabilité encourra devant l'histoire legénéral qui donna l'ordre de détruire Louvain ! L'opinion des journaux zurichois est particulièrement intéressante à ce point de vue, Zurich étant la ville de Suisse où l'influence allemande passe pour être la plus puissante. Cette opinion prouve quel changement s'est produit dans les esprits. (Journal des Débats.)

On sait, au surplus, comment la sympathie des Suisses pour la cause des alliés — hautement affirmée dans d'importants quotidiens comme le Journal de Genève et la Gazette de Lausanne, dans des organes catholiques comme Y Echo Vaudois — s'est traduite

par les nobles interventions de la Croix-Rouge Helvétique, et témoignée par le généreux accueil fait par nos voisins aux réfugiés et aux rapatriés. Nous avons déjà invoqué, d'autre part, le témoignage d'un Neuchatelois, M. Fiiglister (1), établi depuis plusieurs années à Louvain, et qui assista au sac de la malheureuse cité (2). Enfin, il ne faut pas oublier la courageuse attitude prise par l'illustre poète Spitteler (3).

États-Unis. — Les protestations ont été innombrables, dans la grande République américaine; elles ont pris parfois le caractère de véritables manifestations, notamment dans les conférences données, dans les principales villes, par les délégués belges. Parmi les protestations les plus retentissantes, bornons-nous à signaler, car nous ne les connaissons pas toutes, celles de M. Samuel Harden Ghurch, président de l'Institut Carnegie à Pettsburgh, et de l'éminent philosophe Raldwin. Ces deux protestations sont des ripostes cinglantes au « manifeste » des intellectuels allemands qu'on osait leur demander de propager.

Une adresse des femmes russes aux femmes belges.

Sur l'initiative de Mme Goremykine, femme du président du Conseil des ministres de Russie, et de Mlle Rutzof, demoiselle d'honneur de l'impératrice Alexandra Feodorovna, les femmes russes ont envoyé aux femmes belges l'adresse suivante :

C'est à vous, mères, sœurs, épouses et filles des héros de Liège, Louvain et Anvers, que les femmes russes, dans un

(1) Voir Appendice I.

(2) Voir p. 55.

(3) Carl Spitteler : Notre point de vue suisse, Rascher et Gie, éditeurs à Zurich.

irrésistible élan d'admiration pour la défense héroïque de la Belgique, adressent leur salut fraternel, au moment suprême de votre lutte contre les hordes des nouveaux barbares qui envahissent le beau pays des Flandres et du Brabant.

Dans un affolement sanguinaire, au mépris des traités par lui-même signés, oubliant toutes les lois humaines et foulant aux pieds toute idée d'humanité, l'oppresseur allemand a fait irruption en Belgiqne, mettant tout à feu et à sang, pillant^ tuant les femmes et les enfants; il a porté une main sacrilège sur vos églises et vos foyers.

Puisant une force invincible dans son droit, la Belgique, sous la conduite de son vaillant roi, s'est levée tout entière contre l'agresseur et a provoqué par sa valeur épique l'admiration du monde civilisé.

Nous adressons au Tout-Puissant nos ferventes prières, pour que le triomphe définitif du droit sur la force vous rende le calme et le bonheur dans vos foyers, et pour qu'il vous donne, en attendant, le courage de supporter jusqu'au bout les épreuves terribles par lesquelles vous passez.

Nous vous apportons du fond de nos cœurs, à vous toutes, qui, comme votre reine sublime si pleine de courage et d'abnégation, vous êtes dévouées aux soins des blessés et au secours des malheureux, notre sincère affection, nos sympathies les plus ardentes. Nous tenons à vous dire en ce moment d'horreur et d'angoisse : « Courage, avec l'aide de Dieu, nous triompherons! »

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