Protestation des Cardinaux français
Les Cardinaux français avaient adressé au cardinal Mercier l'adresse suivante, au lendemain des mesures entravant la liberté épiscopale du Primat de Belgique, prises par l'autorité allemande à la suite de la lettre pastorale Patriotisme et Endurance (1).
« Eminentissime Seigneur,
« Les cardinaux français se font un devoir d'offrir à Votre Eminence l'hommage de leur respectueuse admiration pour la noble attitude et le langage vraiment apostolique que lui ont inspirés le zèle de la vérité et de la justice et l'amour de son héroïque patrie.
« Ils s'associent à la douleur que causent à votre cœur d'évèque et de père l'injuste invasion de votre pacifique pays, les malheurs et les souffrances de votre peuple, la dévastationet le pillage de vos villes et de vos campagnes, l'incendie des églises, des écoles, de votre Université de Louvain, de sa bibliothèque et de ses collections, la destruction des monuments qui faisaient l'ornement de vos antiques cités, la dispersion de vos compatriotes, réduits à s'exiler pour échapper au joug et aux vexations de l'étranger, les sévices et les meurtres dont la population civile et le clergé ont été victimes.
« Ils applaudissent au témoignage, si juste et si éloquent, que vous rendez à la magnanimité de votre Roi, à l'héroïsme de votre armée, à la vaillance du peuple belge, qui personnifie, à l'heure actuelle, la défense du droit, de la liberté et du respect des traités.
« Ils tiennent à protester contre l'outrage fait à la
[ij Voir Pages actuelles ,n° 8 (Bloud et Gay, éditeurs.
dignité de votre personne et à la liberté de votre ministère.
« Ils unissent leurs prières aux vôtres, pour demander au Maître souverain des nations de ne pas permettre le triomphe de la force sur le droit, de conserver à la catholique Belgique son indépendance, de l'aider à réparer promptement ses ruines et à reconquérir, dans la paix et le travail, une prospérité que tous les peuples lui enviaient.
« Veuillez agréer, Eminentissime Seigneur, avec l'assurance de notre fraternelle sympathie, l'hommage de nos sentiments de profonde vénération. »
f Louis-Joseph, Cardinal Luçon, Archevêque de Reims.
f Paulin, Cardinal Andrieu, Archevêque de Bordeaux.
f Léon-Adolphe, Cardinal Amette, Archevêque de Paris.
f François-Marie-Anatole, Cardinal de Carrières, Evêque de Montpellier .
f Hector-Irénée, Cardinal Sevin, Archevêque de Lyon.
LOUVAIN. — Place Marguerite.
LOUVAIN. — Ecole communale.
eu
Ce n'est que peu à peu que furent connus, dans toute leur étendue et tous leurs détails les épouvantables excès dont Louvain avail été le théâtre du 26 août au 2 septembre. Ainsi s'explique, qu'effrayée du retentissement de l'événement, et redoutant l'effet de pareilles révélations sur l'opinion des neutres que sa propagande cherchait à capter, l'Allemagne ait pu opposer à la terrible accusation des moyens de défense savamment combinés et qui réussirent, çà et là, à balancer la force probante du réquisitoire dressé contre elle.
Suivre cette défense allemande dans toutes ses manifestations serait une tâche assurément utile, mais qui dépasserait de beaucoup les bornes de cette étude. Elle ne ferait d'ailleurs qu'ajouter de nouvelles preuves de cette fertilité d'invention dans la fourberie qui caractérise les plaidoyers allemands. La démonstration, pensons-nous, n'en sera pas moins forte pour ne résulter que de l'examen de quelques-uns de ses plus notoires essais de justification.
L'Allemand, au surplus, ne fait qu'apporter de la méthode et de l'opiniâtreté dans l'emploi de procédés peu nombreux : la dénégation, la contre-accusation, la déformation des faits. En somme, tout se ramène à la systématisation du mensonge. Mais le Germain l'utilise avec une impudence, une obstination telles qu'il parvient parfois à surprendre la bonne foi; et il le multiplie avec une telle fécondité qu'il faut une vigilance incessante pour n'en être pas la dupe.
Parfois, c'est la dénégation, ou la contre-accusation, ou l'altération des faits seulement qui est employée,
mais parfois aussi elles servent toutes trois alternativement ou simultanément. Et c'est précisément ce que Ton a vu se produire à propos de Louvain.
# I. — Explications officielles.
a) Les francs-tireurs.
Dès que les faits furent grosso modo signalés par la presse, c'est-à-dire dès le 4 septembre, voici l'explication officielle que, par l'intermédiaire de ses ambassades, l'autorité allemande fit propager dans les pays neutres :
La ville de Louvain a été remise aux Allemands par les autorités le 24 août. Ils ont commencé à Louvain le débarquement des troupes, les relations avec les habitants se développaient amicalement.
Le mardi 25 août, dans l'après-midi, les troupes, ayant reçu la nouvelle d'une sortie de l'armée belge d'Anvers, partirent de Louvain et le général commandant se rendit en automobile aii-devant des troupes ennemies. Seules quelques troupes restèrent pour la garde dès lignes de chemins de fer ainsi que le bataillon de landsturm de Neuss. Lorsque le deuxième échelon du commandant général voulut suivre le commandant avec ses chevaux, il essuya sur la place du Marché le feu de toutes les maisons avoisinantes. Tous les chevaux furent tués et cinq officiers blessés, dont un grièvement. A la même heure, le feu fut ouvert sur dix autres points de la ville, ainsi que sur les troupes qui venaient d'arriver à la gare. Un plan, convenu d'avanceavec les troupes d'Anvers, devait avoir été préparé soigneusement. Deux prêtres surpris en flagrant délit lorsqu'ils distribuaient dés cartouches ont été fusillés sur la place de la Gare. Le combat dans les rues a duré jusque dans l'après-midi du 2G août. Alors des renforts réussirent à maîtriser la révolte. La ville et le faubourg nord ont pris
l'eu en plusieurs endroits et ont probablement été incendiés.
Du côté du gouvernement belge, un soulèvement général du peuple contre l'ennemi étaitorganisé depuis longtemps. Des dépôts d'armes étaient installés où chaque fusil portait le nom du bourgeois auquel il était destiné. Il est vrai que la conférence de La Haye, sur la proposition des petits États, a reconnu conforme au droit des gens un soulèvement spontané de la population, à condition que les armes soient portées ouvertement et que les lois de la guerre soient observées. Un tel soulèvement n'est cependant admissible que pour combattre l'ennemi menaçant. Dans le cas de Louvain, la ville s'était déjà rendue et de ce fait la population avait renoncé à toute résistance. La ville était occupée par nos troupes. Néanmoins la population a attaqué les troupes d'occupation et celles qui suivaient et qui, vu l'attitude jusque-là pacifique de la population, arrivaient par chemin de fer et en autos. La population a assailli ces troupes de tous côtés et les a exposées à une fusillade meurtrière.
Il ne s'agissait donc plus d'un moyen de défense admissible au. point de vue du droit des gens, pas plus que d'une ruse de guerre permise, mais d'un infâme guet-apens de la population civile. Ce guet-apens est d'autant plus grave qu'il était projeté évidemment d'avance, et qu'il a de fait coïncidé avec une sortie d'Anvers. Les armes n'étaient pas portées ouvertement. Des femmes et des jeunes filles ont pris part au combat et ont crevé les yeux aux blessés.
La conduite barbare de la population belge dans presque toutes les parties du pays occupées par nous nous a donné non seulement le droit de prendre les mesures de répression les plus sévères, mais nous en a imposé la nécessité dans l'intérêt de la conservation de nos troupes. L'intensité de la résistance de la part de la population résulte du fait qu'il a fallu plus de vingt-quatre heures pour vaincre les attaques.
Que ces luttes aient pour conséquence la destruction en grande partie de la ville de Louvain, cela nous touche douloureusement. De telles circonstances n'étaient pas, naturellement, dans nos intentions, mais elles étaient
inévitables en raison de l'infâme guerre de francs-lireurs entreprise contre nous. Celui qui connaît le bon caractère de nos troupes ne saurait sérieusement prétendre qu'elles puissent avoir un penchant aux destructions inutiles ou même malveillantes. C'està la population belge elle-même, qui s'est placée en dehors du droit et de la loi, qu'incombe la pleine responsabilité des événements, ainsi qu'au gouvernement belge qui, avec une légèreté criminelle, a donné à la population des instructions contraires au droit des gens en l'incitant à la résistance et qui, malgré nos avertissements répétés, n'a rien fait après la chute de Liège pour engager la population à une conduite pacifique.
D'après cette version, les autorités allemandes n'auraient donc fait qu'user de représailles contre une population civile qui aurait fait acte de belligérant contre l'envahisseur.
11 convient d'abord d'observer :
1° Que la thèse allemande reconnaît que. aux termes des conventions de La Haye, cette résistance est légitime pour autant que les civils qui répondent à l'agresseur se conforment aux lois de la guerre et que dès lors les Allemands ne sauraient s'en prévaloir pour excuser leurs sauvages répressions. C'est pourquoi ils inventent de toutes pièces, à la fois une action armée des habitants de Louvain, mais une action qui se serait produite après la reddition de la ville, comme un guet apens. Signalons en passant qu'eux-mêmes ont invoqué les décisions de La Haye pour inviter officiellement les populations de la Prusse orientale à faire contre les Russes la guerre departisans et que, en 1870, le général Vogel von Falckenstein, commandant l'armée d'observation du Hanovre, faisait distribuer aux habitants des bords de la Baltique la proclamation suivante (1) :
(1) Rapporté par le général Canonge dans Histoire de P invasion allemande en 1870 (Perrin, éditeur, 1915, p. 13).
Nos côtes sont menacées; leur défense m'est confiée. Vos représentants, vos délégués au Reichstag m'ont dit que tel fut votre désir, et que vous demandez à y contribuer; j'accepte de bon cœur.
Armez-vous, vous qui demeurez sur les côtes de la mer du Nord et de la mer Baltique. Unissez-vous sous la direction des hommes d'expérience, dont vous trouverez bon nombre parmi les officiers en retraite.
Au commencement, vous n'aurez qu'à garder les côtes, afin de donner l'alerte, au besoin, aux troupes présentes pour qu'elles puissent venir en aide à un point menacé.
Vous ne devez pas manquer aux défenseurs de votre sol na'al. Chaque Français qui s'approchera de la côte sera perdu. Des renseignements plus détaillés vous arriveront de la part des commandants remplaçants.
2° Il faut remarquer, d'autre part, que l'article 50 de la convention de La Haye, signée en 1899, dispose :
Art. 50. — Aucune peine collective, pécuniaire ou autre, ne pourra être édictée contre les populations à raison de faits individuels dont elles ne pourraient être considérées comme solidairement responsables.
A supposer même que des civils eussent tiré sur des soldats allemands, cela n'eût donc pas autorisé leurs chefs à infliger à la ville le traitement impitoyable qui l'anéantit en partie.
Mais, comme bien l'on pense, les faits sur lesquels s'appuie l'autorité allemande sont absolument faux. C'est ce qui résulte du document officiel suivant communiqué par le gouvernement belge :
Réponse belge aux calomnies allemandes.
Pour justifier leurs méfaits en Belgique et excuser aux yeux du monde civilisé leur attentat indigne contre une puissance aussi manifestement pacifique que la Belgique, l'Allemagne cherche aujourd'hui par tous les moyens à répandre à l'étranger les pires légendes sur notre pays.
Après avoir violé notre neutralité avec le cynisme le plus effronté, elle essaye aujourd'hui d'accréditer dans l'Histoire celte absurde légende que notre pays avait pris parti contre l'Allemagne dès avant la guerre.
Toute l'histoire diplomatique de notre pays répond à cette calomnie.
Il n'est pas inutile cependant de rappeler avec quel soin le gouvernement se préoccupait de veiller au maintien le plus strict de noire neutralité encore à la veille de la guerre, au moment même où cette neutralité devait être violée par l'une des puissances qui l'avaienl formellement garantie.
Le samedi Ier août 1914, M. Berryer, ministre de l'Intérieur, adressait télégraphiquement aux gouverneurs des provinces la circulaire suivante :
Au milieu des événements qui se préparent, la Belgique est décidée à défendre sa neutralité: celle-ci doit être respectée, mais la nation a pour devoir de prendre à cet effet toutes les mesures que peut comporter la situation. Il importe donc que la population unisse ses efforts à ceux du gouvernement en évitant toute manifestation qui serait de nature à attirer au pays des difficultés avec Cun ou Vautre de ses voisins ; à cet effet, il convient que MM. les bourgmestres prennent immédiatement des arrêtes interdisant tout rassemblement qui pourrait avoir pour objet de manifester des sympathies ou des antipathies à l'égard de l'un ou Vautre pays. Il importe également que par application de l'article 'M de la loi communale |e collège des bourgmestres et échevins interdise tout spectacle cinématographique qui aurait pour objet de représenter des scènes militaires de nature à exciter les passions et à provoquer des émotions populaires dangereuses pour l'ordre public. Vous voudrez bien, monsieur le gouverneur, prendre immédiatement des mesures pour que ces instructions soient appliquées sans retard.
Le ministre de l'Intérieur,
Paul Berryer.
L'appel du ministre de l'Intérieur fut entendu. Les bourgmestres s'empressèrent de prendre des arrêtés conformes aux prescriptions de sa circulaire.
Le dimanche 2 août, quelques heures avant l'ultimatum, sur les instructions de M. Carton de Wiart, ministre de la
Justice, le procureur du roi de Bruxelles faisait saisir le journal Le Petit Bleu, coupable d'avoir pris nettement parti pour l'un des belligérants, la France.
Toutes les lois de la guerre ont été violées par l'Allemagne. Elle ne cherche même plus aujourd'hui à s'en défendre, mais se rendant compte qu'il est certaines lois d'humanité qu'on n'enfreint pas sans tomber sous la réprobation universelle, elle recourt encore à la calomnie. Sans aucune précision, sans l'ombre d'une preuve, elle affirme que tous les massacres, tous les pillages, les incendies se justifient par la participation de la population civile belge aux actes d'hostilités.
Et pour faire admettre sans preuves un fait aussi général, elle allègue l'existence d'un système organisé par ses adversaires et reproche purement et simplement au gouvernement belge d'avoir armé les populations civiles et de les avoir incitées à prendre part à la lutte. A celte allégation facile qui aurait l'avantage, si les esprits superficiels voulaient bien l'admettre, de dispenser les accusateurs de toute preuve de faits précis, il suffit d'opposer des réalités.
Le 4 août, alors que la guerre nous était déclarée et que l'ennemi avait déjà foulé aux pieds notre sol, le ministre de l'Intérieur, M. Berryer, adressait aux 2.700 communes du pays une circulaire explicite concernant les devoirs des autorités et l'attitude des populations civiles.
En voici un extrait :
D'après les lois de la guerre, les actes d'hostilités, c'est-à-dire la résistance et l'attaque par les armes, l'emploi des armes contre les soldats ennemis isolés, l'intervention directe dans les combats ou rencontres ne sont jamais permis à ceux qui ne font partie ni de Varmée ni de la garde civique, ni des corps volontaires observant les lois militaires, obéissant à un chef et portant un signe distinctif apparent.
Si la population d'un territoire qui n'a pas encore été occupé par l'eiinemi prend spontanément les ' aVmes à l'approche de l'envahisseur sans avoir eu le temps de s'organiser militairement elle sera copsidérée comme belligérante si elle porte les armes ouvertement et si elle se conforme aux lois de la guerre.
L'individu isolé qui n'appartiendrait à aucune de ces catégories, et qui commettrait un acte d'hostilité ne serait pas considéré
comme belligérant. S'il était pris, il serait traité plus rigou reusement qu'un prisonnier de guerre et pourrait même être mis à mort.
A plus forte raison, les habitants du pays seront-ils tenus de s'abstenir des actes qui sont défendus, même aux soldats ; ces actes notamment : employer du poison ou des armes empoisonnées, tuer ou blesser par trahison des individus appartenant à l'armée ou à la nation de l'envahisseur, tuer ou blesser un ennemi qui, ayant mis bas les armes ou n'ayant plus les moyens de se défendre, s'est rendu à discrétion.
Les autorités allemandes qui ont pénétré les premières dans la ville de Liège ont certainement lu les affiches placardées par le bourgmestre de cette ville, M. Hleyer, dès le 5 août, lesquelles reproduisaient textuellement la circulaire du minisire de l'intérieur.
Voici encore, à titre d'exemple, le texte de l'affiche que le bourgmestre de Bruxelles, M. Max, faisait apposer sur les murs de la ville :