Ouv. cité, p
il faut la replacer dans le temps et le milieu social où le poète a vécu. Cela est d'autant plus nécessaire que Shakespeare était, comme dramaturge, en tout l'homme de son temps, qu'il se conformait entièrement au goût régnant et que c^est en travaillant exclusivement pour son public habituel qu'il a, guidé par Tinstinct de Thomme de génie, écrit des chefs-d'œuvre immortels*.
L^influence de son époque sur le drame de Shakespeare vaut, au point de vue de notre sujet, d'autant plus la peine de fixer Tattention que cette époque a été, comme toute la Renaissance, le véritable âge d'or de la démonographie ; la terre semblait alors fourmiller de divinités, de bons et de mauvais génies. L^humanité avait à la fois tous les dieux, les démons et les esprits de l'antiquité classique, des peuples du Nord et du moyen âge chrétien. A vrai dire, on ne croyait pas à la plupart de ces divinités : la mythologie gréco-romaine n'était, pour les écrivains et la société lettrée de la Renaissance, qu'un moyen commode et à la portée de toutes les personnes
]. Ceci est mis en lumière d'une manière intéressante par Georges Brandes {William Shakespeare^ Paris, Leipzig, Munich, 1896; p. 159).
cultivées de personnifier les abstractions. Cest ce que nous voyons dans les pièces de Shakespeare ; on y constate aussi le prodigieux chaos que produisaient, en s'y mêlant, les figures de la mythologie, les idées chrétiennes, les croyances anciennes et la symbolique populaire *.
Dans le Songe d'une nuit d'élé^ c'est une flèche d^Amor qui a fait une blessure à la fleur dont le suc sert aux fées de la légende anglaise à allumer en elles et dans les hommes la passion de Famour, Dans la même pièce, Oberon voit des Syrènes, des Dauphins et des Nymphes. Le sujet du Conte d'hiver, dont Taction se passe dans les temps modernes,estun oracle de Delphes. Dans /fé^nry VI, le roi Charles de France appelle Jeanne d'Arc fille d^'Astrée, et compare sa promesse au jardin d^Adonis. Les sorcières de Macbeth obéissent aux ordres d'Hécate ; sur le poison régicide qui figure dans rintermède à'Hamlet^ pèse aussi la « triple malédiction d'Hécate ». Dans Comme il vous plaira^ c'est Hymen qui marie Orlando (Roland) à Rosalinde ; dans Cymheline^ les Rretons du temps
1, Par exemple la figure de la « Renommée» toute couverte de langues peintes, dans le prologue de la seconde partie de Henry VI ,
r Auguste rendent un culte à Zeus, et Jupiter apparaît en rêve à Posthuinus; dans la Tempêtetes génies au service de Prospero et d'Ariel prenaent sur la scène des figures de mythologie.
Mais cette confusion des idées sur la démonographie n'a pas pour cause unique la culture littéraire de cette époque : elle était aussi la résultante l'une suite d'évolutions historiques sans la conaaissance desquelles on ne pourrait comprendre Le monde d'idées dans lequel vivaient les contem porains de Shakespeare.
On sait que le christianisme ne fit pas dispa- :*aître d'un coup les figures de la mythologie ^réco-romaine non plus que celles des my thologies les peuples du Nord et de l'Orient, mais qu'il les laissa coexister longtemps sous forme de génies redoutés, devenus ennemis des hommes parce qu'ils s'étaient détournés de leur culte et ne leur offraient plus de sacrifices. De là vient le sens nouveau qu'on donna alors au « démon ». Les apôtres de la nouvelle religion laissèrent volontiers le Barbare, lequel voyait en tout l'action de puissances supérieures, dans la croyance que ce qui lui arrive de mal, de fâcheux, venait de ces méchantes divinités, tandis que du nouveau dieu
il ne peut lui venir que du bien. Le mauvaii; génie révolté contre Dieu, l'éternel ennemi donl la religion chrétienne reconnaissait Texistence tout en luttant contre lui, prit tout à coup mille formes fantastiques; les âmes timides cherchaient ! parfois à apaiser ces puissances redoutables par' des sacrifices clandestins, en « brûlant un cierge devant le diable », comme on dit maintenant. C^est ainsi que les vieilles croyances s'infiltrèrent dans la religion chrétienne ; les traces de leur action subsistèrent longtemps et se retrouvent même aujourd'liui çà et là. Nous citerons comme exemples certains rites, superstitions et préjugés dont on peut démontrer les origines païennes ; nous citerons la croyance en la possession diabolique et aux exorcismes si répandue dans l'antiquité, au moyen âge et môme au commencement des temps modernes ; les maléfices et sortilèges en vue de tromperies hommes et de leur faire du mal ; tous les genres de magie, le culte médiéval d'Hécate ; enfin les rôles que les bons et les mauvais génies des bois, des monts, des eaux et des champs jouaient dans les contes et les croyances populaires du moyen âge, où les poétiques figu res de la mythologie grecque s'associent d'une
manière si bizarre avec celles qu'enfanta Timagination naïve des peuples du Nord^
Les lumières que répandit la Renaissance élargirent considérablement l'horizon intellectuel de l'homme, mais elles furent impuissantes à détruire complètement toutes les superstitions du moyen âge, à déraciner la croyance au merveilleux ; on sait que les esprits les plus éminents de cette époque avaient une foi aveugle dans les uperstitions les plus absurdes ; les astrologues, les nécromanciens et les sorciers survécurent longtemps à Shakespeare ^ La connaissance de la mythologie et de la littérature classique enrichit la démonographie de nouvelles fîgures,mais a'en bannit pas une seule.
Nous avons dit que Shakespeare débuta dans la littérature anglaise à la fia du xvi' siècle au
1. Voir dans l'ouv. cité de Walter Scott plusieurs passages les lettres 2, 3 et 4, Symoads, ouv. cité, p. 503; H. Heine : jeschichte der Religion u. Philosophie in Deiitschland, Ele^ nentargeisler ii. B'àmonen et Die Gôtter im Exil du même luteur ; Eug. Miînz : L histoire de V art pendant la, Renaissance^ talie, t. I, p. 207 et suiv. ; Thom. Alfred Spalding : Elisabethan Oemonolocjy, London, 1880 ; p, 21 et suivantes.
2. Voir Touv. cité de Spalding, surtout la p. U et les suivantes.
moment de la lutte entre le drame à tendance-; classique et le drame à tendance populaire et romantique ; il ne cultiva d'une manière exclusive ni Tun ni Tautre de ces genres, mais, en fini de compte, c'est pourtant la victoire de ce dernier qu'il a assurée par les perfectionnements qu'il apporta à sa technique et à ses sujets trop simples, souvent puérils même, mais doués dei vitalité, par son étonnante connaissance du cœui humain, par sa langue plus expressive et plus harmonieuse que celle de tous ses prédécesseurs et de ses contemporains, et c'est ainsi qu'il esl devenu le créateur du drame moderne \
Pour ce qui concerne particulière nient notre objet, il est facile de démontrer que Shakespeare s'est inspiré des deux tendances et qu'il n'a fait usage dans ses drames que du surnaturel dont h littérature classique ou contemporaine lui avaient fourni des exemples. Les littérateurs anglais de l'époque connaissaient fort bien les tragédies de Sénèque ; lord Brook, Thomas Hughes, Thomay. Kid et les auteurs des drames universitaires met-
1. Symonds, ouv. cité, p. 37-39, 263 et suiv., 502 et sui>r Dr. Hans Ankenbrand : Die Figur des Geistes im Brama, deii engl. Renaissance, Leipzig, J906, p. 9 et suiv.
taieut souvent en scène des revenants. L'emploi des figures de la mythologie était fort usité dans les divertissements masqués de la cour, surtout dans les comédies de Lyly. Oberon avec son monde de fées, les artifices des magiciens et des nécromants se retrouvent dans les pièces de Ben Jonson et de Green ; Peele et nombre d'auteurs anonymes de mélodrames avaient depuis longtemps introduit les sorcières sur la scène ; enfin Fauteur de génie contemporain de Shakespeare, Marlowe, qui mourut si jeune, avait exploité la croyance à Tastrologie, les prédictions, les songes, le rôle des bons et des mauvais génies, en un mot tous les genres d'apparitions.
Shakespeare n'a donc point tiré du néant des matériaux nouveaux, mais il s'est montré un maître inimitable par l'art consommé avec lequel il a mis en œuvre ceux qu'il avait sous la main. Son exemple prouve aussi que les limites imposées à rhomme de génie par les traditions, l'usage, les règles héritées de ses devanciers sont souvent ses meilleurs guides, car elles Fempêchent de tomber dans l'excès \ Suivant la tradition natio-