‹ Le surnaturel dans le théâtre de ShakespeareChapitre 72 sur 102 · G LE SURNATUREL · texte numérisé non relu

G LE SURNATUREL

La grande âme de Brutus est péniblement affectée du sentiment de sa complicité dans le meurtre de son bienfaiteur César. Il ne peut effacer de sa mémoire le souvenir angoissant du regard chargé de reproches et des dernières paroles du mourant: « Et toi aussi, Brutus 1 » Il a agi par conviction, par sentiment du devoir, mais voilà que cet acte paraît avoir été une faute : le peuple, dans Tintérêt duquel il l'a accompli, glorifie le dictateur assassiné et maudit ses meurtriers ; Bome est déchirée | par une guerre civile, et sa femme, le plus ferme! soutien de son courage, s'est suicidée. Gassius, sans les excitations duquel il n^aurait jamais levé! le poignard sur César, cause des querelles par ses emportements lorsqu'on aurait le plus grand besoin de concorde. C^est obsédé de fâcheux pres4 sentiments qu'il s'apprête à livrer une bataille | décisive près de Sardisà Antoine et aux triumvirs. ) Ainsi tout conspire à exciter le repentir, les regrets | tardifs, le sentiment angoissant de la crainte pour ! l'avenir dans Fâme courageuse de Brutus. Surpris par la nuit au milieu d'une délibération avec Cassius et les chefs, il quitte ses compagnons pour aller se coucher, mais il ne trouve pas le repos; il appelle Varron et Claudius pour ne pas

rester seul dans sa tente ; il essaye de lire ; enfin il demande à Lucius de chanter et de faire de la musique pour le distraire, car il ne peut pas dormir. Le chant et la musique de son serviteur ne font que rendre plus solennel, plus mystérieux le silence de la nuit. Le chant s'endort peu à peu sur les lèvres de Lucius... Brutusse retrouve donc seul; il reprend son livre, mais, en levant les yeux, il lui semble voir quelque chose dans un coin obscur de la tente. Le flambeau brûle si mal qu'il se demande d^'abord s^il voit réellement iquelque chose ou si c'est une vision de ses yeux affaiblis ? Mais oui, c'est bien le regard triste et plein de reproches, le visage pâle qu^il a toujours devant les yeux depuis quelque temps... Dans son saisissement il s'écrie : « Es-tu quelque chose?... Qu^es-tu? » à quoi Tombre répond : « Ton mauvais génie 1 » « Que me veux-tu? » reprend Brutus. « Te dire que tu me verras à Philippes. » Et Brutus, comme pour le renvoyer : « Eh bien, nous nous reverrons encore ! » « Oui, à Philippes », répète Tombre et elle s'évanouit. Brutus reprend courage; il regrette d'abord de n'avoir pas parlé plus longtemps au spectre pour en apprendre davantage, puis il commence à

douter de la réalité de la vision, et pour s'en assurer, il réveille ses serviteurs, les accuse d'avoir crié dans leur sommeil, et leur demande s^'ils n'ont pas eu, eux aussi, quelque vision. Shakespeare a pris mot pour mot dans Plutarque le bref dialogue entre Brutus et Tombre de César, mais l'historien fait de celle-ci seulement le mauvais génie de Brutus et non un revenant ^ Se conformant au récit de Plutarque, le poète fait dire à Brutus que le spectre lui est apparu une seconde fois, comme il Tavait promis, la nuit suivante dans la plaine de Philippes ^ et que cette seconde apparition lui a fait comprendre que « son heure était arrivée. » Voyant la bataille perdue et ne voulant pas tomber vivant dans les mains de ses ennemis, il se donne, en stoïcien qu'il était, le coup mortel. C'est ainsi que meurt le véritable héros de la tragédie qui devrait porter son nom au lieu de celui de Jules César \

Bien qnHamlet ait été écrit avant Macbeth^ nous garderons pour la fin les scènes d'apparition

1. Édition gréco-latine de Firmin-Didot de 1847, t. II, p. 854,

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