Delius, Macbeth, p
sur le spectre, elle lui dit rudement : « Êtes-vous un homme ? » Elle se moque de ses terreurs, lui affirme qu'il ne voit ici qu^un siège vide. Gela rend peu à peu sa présence d'esprit au roi qui parle au fantôme avec plus de résolution, sur quoi celui-ci disparaît.
Délivré de la vision, Macbeth s^indigne encore quelques instants, mais seulement à Toreille de sa femme, de Faffront que le spectre vient de lui faire. « Ce n^est pourtant pas la première fois », murmure-t-il, « qu'on a répandu le sang ; oui, dans tous les temps il s'est commis des crimes dont le récit fait horreur ; mais, jadis, dès qu'un homme avait la tête brisée, il mourait et tout finissait là... Aujourd'hui ces morts assassinés se relèvent de leurs tombeaux et reviennent... nous chasser de nos sièges. C^est plus étrange que le meurtre même !» Enfin, complètement rassuré, il continue son jeu hypocrite, prend un verre et propose à ses convives de boire à la santé de ce cher Banquo, « qui se fait attendre ». En ce moment, comme pour lui répondre, le spectre reparaît... Macbeth tombe en démence et pousse des hurlements de fureur et d'effroi.
« Que la terre s'entr'ouvre et te dérobe à ma
vue », crie-t-il. « Tes os sont desséchés, ton sang est glacé, et tu ne peux voir par ces yeux que tu fixes sur moi... I Loin de moi, ombre horrible ! Disparais de mes yeux, vain fantôme ! » Et le spectre s'évanouit de nouveau ; mais la fête est troublée, les convives ont le sentiment qu^on ne peut pas festoyer dans ces lieux ; la reine d'ailleurs ne les retient plus, car son mari perdant tout sang-froid discute avec elle à si haute voix que la curiosité des lords commence à être excitée : on laisse donc partir les convives tard dans la nuit, presque vers le point du jour.
Presque tous les commentateurs de Shakespeare s'accordent à reconnaître que, dans cette scène, il a voulu seulement peindre une hallucination née de la surexcitation des sens de Mac beth, donner une forme visible à ses remords ; ce qui prouve que la vision est purement subjective, c^est que le spectre reste muet et qu^il n'est visible que pour lui, quoique l'assemblée soit fort nombreuse ^
l.Tieck,ouv. cité, p. 69. Mézières, ouv, cité, p. 383. Bucknill. ouv. cité, p. 19 et suiv. Ankenbrand, ouv. cité, p. 49 et suiv. Wurth, ouv. cité, p, 296. Hudson, art. cité, p. 455 et suiv. Goleridgc, ouv. cité, p. 369 et suiv.
Mais quelque explication qu^on en donne, il est certain que cette apparition n'a pas uniquement pour but d'éveiller Tintérêt du spectateur, de remplir son âme de terreur, mais qu'elle a sa cause psyciiologique dans les événements qui précèdent ; elle marque aussi que l'action est arrivée à un tournant et qu^elle va se précipiter vers le dénouement. Jusqu'ici tout a réussi à Macbeth, toutes les prédictions des sorcières se sont accomplies; ses mérites sont reconnus de tous, son courage et sa victoire ont été récompensés ; son crime est demeuré secret. Maintenant le héros du drame perd l'équilibre moral ; il a versé le sang, mais cela ne suffit pas : la famille de Banquo vit encore, et dans le trouble où Ta jeté la vue du spectre, il a laissé échapper d'affreux secrets devant
.les grands du royaume. Macbeth perd tout repos, toute confiance en soi ; craignant l'avenir, il veut le connaître et se livre entre les mains des sor-
:f cières qui le poussent à sa perte par leurs trompeuses prédictions.
Passons enfin à Hamlet. La fiction de cette tragédie, celle que Shakespeare a remaniée le plus de fois et qui était déjà fort populaire de son temps^ ne rappelle qu'en apparence les sources
de la légende d'Hamlet qui sont parvenues jusqu^à nous ^ ; cette pièce est aussi, quant à son inspiration et sa psychologie, une des œuvres les plus originales du poète \ 11 n^y a de ces apparitions qui ont tant d'importance au point de vue de Tintrigue ni dans la vieille chronique danoise de Saxo Grammaticus que Shakespeare ne connaissait probablement pas^ ni dans la nouvelle française de Belforest écrite au xvr siècle et qu'il a utilisée. En revanche, on sait que peu avant la représentation de la pièce de Shakespeare un drame d'Hamlet, dont le sujet n'est qu'imparfaitement connu, jouissait d'une grande faveur sur les scènes londoniennes et qu'il y avait dans ce drame un spectre qui criait : « Hamlet, revenge I» Il est probable que cette pièce a eu quelque influence touchant les apparitions de spectres dans VHamlet de Shakespeare, lesquelles ne rappellent les vieux clichés des mélodrames anglais imités de Sénèque qu'en tant que le spectre apparaît dès le commencement de la pièce. Mais quelle différence entre ces croquemitaines bavards qui ne