Tieck, ouv. cité, p. 67 et .suiv
2. Bernard Alexander : L'Hamlet de Shakespeare (en hongrois), p. 427.
Dans la scène suivante, nous faisons la connaissance d'Hamlet, un jeune homme à Tâme généreuse, dont le cœur est plein d'amertume. Il est navré de la mort subite de son père adoré survenue pendant qu^il étudiait à Wittenberg ; il est indigné, scandalisé de la conduite de sa mère, qui, sitôt après les funérailles de son noble époux, a donné sa main à son beau-frère, le dissimulé Glaudius, pour qui Hamlet éprouve une antipathie insurmontable et qui a aussi usurpé la couronne. Le couple royal exhorte en paroles onctueuses Hamlet à poser le deuil, à se résigner à rinévitable, à rester à la cour, et à montrer de l'amour et de la confiance à son nouveau père et roi. Le prince fait à contre-coeur cette promesse à sa mère, puis il se retire à Técart des courtisans en fête et se livre à de sombres réflexions.
C'est dans cet état d'esprit que le trouvent Horatio et ses compagnons qui viennent lui annoncer leur vision nocturne. Le poète choisit admirablement le moment propice à cette communication. Nous avons déjà noté Tégarement passager d^'Hamlet qui lui fait voir son père « avec les yeux de son âme ». C^est ainsi qu'il amène lui-même la conversation sur le sujet dont ses amis vien-
nent l'entre tenir. Il parle de son père avec enthousiasme. « C'était un homme, en tout point; je ne reverrai jamais son pareil. » Horatio lui dit alors avec hésitation : « Je crois l'avoir vu hier la nuit. » Et Hamlet : « Vu, qui ? » Alors on lui raconte l'apparition. Le prince écoute le récit avec une incrédulité voilée ; il fait questions sur questions, s'efforce de découvrir des contradictions dans les paroles des soldats ; « il soupçonne un vilain, un méchant piège », comme il le dit plus tard dans son monologue, mais il est résolu à tout et promet d'être de garde la nuit prochaine.
Maintenant que le spectateur a Tesprit tendu vers ce qui arrivera, le poète, comme pour rendre son impatience encore plus vive, le conduit dans la maison de Polonius et le fait assister à une touchante scène de famille : les adieux de Laërte à son père et à sa sœur Ophélia.
Nous nous retrouvons enfin sur la terrasse du château ; c'est une nuit d'été, mais froide ; des lucioles traversent Tair ; dans le fond, les fenêtres du palais sont brillamment éclairées ; on entend un bruit de trompettes et des salves de coups de canon, car le roi boit et s'amuse «comme c'est l'usage en Danemark». Péniblement impres-
sionné par ce vacarme qui trouble le silence mystérieux de la nuit^Hamlet,tout en parcourant l'esplanade à pas agités pour tromper la longueur de l'attente, se livre à des réflexions sur le vice de rivrognerie, sujet bien éloigné de Tapparition à laquelle le spectateur et les personnages s'attendent, comme si Shakespeare tenait à prévenir une fois pour toutes les objections des personnes qui tenteraient d'attribuer la vision d^Hamlet à l'état d'excitation de son esprit et non à un phénomène surnaturel.
Soudain Horatio coupe la parole à Hamlet au beau milieu de ses raisonnements : « Regardez, seigneur : le voilà ! » Hamlet est saisi d'effroi, mais aussi d'une douce émotion ; il tombe à genoux, donne au spectre les noms de roi, de père, le supplie de lui répondre, et cette vision lui arrache des paroles qui, à elles seules, produisent un effet de terreur tel que tous les truc^ de théâtre ne sauraient en produire.
« Dis-moi pourquoi tes vénérables ossements, inhumés dans la terre, ont déchiré leurs linceuls funèbres ? Pourquoi la tombe, où nous l'avons vu paisiblement enseveli, a-t-elle soulevé le poids de ses marbres pour te rejeter à la vie ? Quelle
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est la cause de ce prodige, que toi, corps trépassé, de nouveau revêtu de fer, tu revisites encore les pâles rayons de la lune, redoublant rhorreur de la nuit? Et nous, jouets de la nature, pourquoi sommes-nous agités par toi de si horribles secousses et affligés de pensées qui passent les bornes de notre esprit ? »...
Le spectre fait signe à Hamlet de le suivre ; le prince surmonte la résistance de ses amis qui le retiennent par ses vêtements, car — conformément aux idées du temps sur la démonologie — ils croient qu'un esprit du mal a pris la forme d^une personne aimée pour mener à sa perte celui qui le suivra' ; il s'arrache à leurs étreintes et, presque hors de lui, tant il est impressionné, il marche sur les traces du fantôme.
On revoit les deux personnages à l'extrémité de la terrasse ; Hamlet ne veut pas aller plus loin, car il a atteint un endroit où il peut s'expliquer sans témoins ; le spectre s^arrête et parle; il fait un récit de sa mort et de ses souffrances dans Pautre monde. Hamlet apprend avec hor-
1. Démonologie du roi Jacques, p. 100, 138 et suiv, Spalding, ouv. cité, p, 55 et suiv.
reur — ce dont il avait déjà un vague pressentiment — que son père a été empoisonné par le nouveau roi, son propre frère, qui lui a pris sa femme et Ta dépouillé de son trône. Le spectre demande à son fils de le venger et, aux premières lueurs de l'aube, s'évanouit.
Cette scène émouvante montre à quel point Shakespeare tenait compte des idées de son temps sur le rôle des spectres au théâtre. Tous les siens sortent de leur tombe pour crier vengeance ; c'est pour cela que Jules César apparaît à Brutus, et Tombre muette de Banquo à Macbeth, mais c'est encore le revenant d'Hamlet qui fait l'impression la plus profonde. Ce qui donne à cette apparition une ressemblance particulière avec celles des drames contemporains, ce sont les propos un peu déclamatoires de l'ombre do père d'Hamlet, Le goût public Texigeait alors ainsi ; nous autres, nous sommes un peu déconcertés par cette prolixité et surtout par la description de ses tourments en enfer — ou plutôt au purgatoire — dans < les flammes de soufre».
La scène suivante témoigne du trouble où ce phénomène surnaturel a jetéTesprit d'Hamlet et les propos vagues, bizarres, sans suite qu'y tient
le héros sont Tobjet de commentaires sans fin. Hamlet s'efforce d'abord de cacher son trouble, son agitation en prenant un ton dégagé ; il appelle à la manière des fauconniers ses amis qui le cherchent ; un moment, il est sur le point de révéler ce qu^il a appris du spectre, mais il se ravise soudain et se tait à cause de Marcellus en qui il n'a pas confiance, semble-t-il, car il ne révèle son secret qu'à Horatio, ainsi que nous l'apprendrons plus tard S II fait jurer à ses deux compagnons de garder le silence sur ce qu'ils ont vu et, lorsque le spectre parlant de dessous la terre réclame de nouveau le serment, il raille d'abord pour égarer leurs soupçons, puis il dit solennellement avec une émotion profonde : «Calme-toi, âme troublée, calme4oi 1 » Les propos incohérents qu'il tient à ses amis en prenant congé d'eux font l'impression qu'il s'essaye déjà à simuler la folie ^