‹ Le surnaturel dans le théâtre de ShakespeareChapitre 79 sur 102 · Hamlet le dit dans la scène précédente · texte numérisé non relu

Hamlet le dit dans la scène précédente

exécuté Tordre qui lui est venu de par delà la tombe : Tassassin vit et, à sa place,il a versé du sang innocent, celui de Polonius. Il éprouve le besoin d'épancher sa colère et accable sa mère de reproches mérités, mais cruels, sortant de la bouche d'un fils, ce qui le met de nouveau en opposition avec les ordres du spectre qui lui ordonnait d'épargner sa mère. Tout en parlant et pour donner plus de poids à ses reproches, il montre les tableaux du roi mort et du roi vivant qui ornent la muraille, relève ce qu'il y a de majesté sur le visage de l'un et de bassesse sur celui de l'autre, et, au moment où il accablait d'injures l'usurpateur du trône et de la femme de son frère, l'ombre du roi mort lui apparaît tout à coup. L'é- ► pouvante lui fait si brusquement changer de ton et de maintien que la reine qui ne voit pas le spectre, dit en soupirant : « Hélas ! il est insensé ! » Aux pressantes questions d'Hamlet, le spectre répond qu'il est venu ranimer son ardeur presque éteinte, mais il l'exhorte aussi à montrer plus de douceur pour sa mère. Les paroles qui suivent peignent admirablement le désarroi d'une âme troublée par une vision surnaturelle. Le spectre ayant dit : « Parle-lui, Hamlet! » celui-ci ne trouve

rien autre à dire que :«Eh bien, comment allezvous, madame ?» A quoi la reine répond : « Hélas ! comment vas-tu toi-même, toi qui fixes ainsi tes regards sur le vague de l'air et adresses tes paroles à un fantôme qui n'existe pas ? ... O,mon cher fils, tempère par la patience Tardeur qui te dévore. Sur quoi attaches-tu ainsi tes yeux ? » Et Hamlet réplique : « Sur lui ! sur lui ! Voyez comme son visage pâle est tourné fixement vers moi ! Son aspect et sa cause pourraient seuls, sans qu'il parle, attendrir les roches ! Oh ! cesse du fixer sur moi tes regards: ce triste et touchant aspect pourrait déconcerter mes atroces projets; la vengeance que je suis chargé d'accomplir ne serait pas marquée de sa véritable couleur. Des larmes, peut-être au lieu de sang... »

La reine ne sait toujours pas à qui parle Hamlet, « Eh quoi, ne vois-tu rien là ?> lui demande son fils. € N'as-tu rien entendu ?... Tiens, regarde là! Vois, il s'éloigne ! C'est mon père, ses vêtements, sa démarche. Vois, il se retire^ il passe à présent la porte ^ ! »

1. Voir pour cette scène Lœning,ouv. cité, p. 364 et suiv., et Bucknill, ouv. cité, p. 84 et suiv.

Au sujet de cette dernière apparition^ un détail quisemble de peu d'importance préoccupe depuis Gœthe les dramaturges,

Shakespeare n^a pas donné d^instructions touchantlecostumequelespectredevaitportcraupremier acte, mais le texte de la tragédie nous apprend que le roi défunt était sorti de la tombe € vêtu de pied en cap de son armure de fer » ; c'est pourquoi il est d'usage de le faire apparaître toujours sous la même figure, même dans la scène du III" acte. Cependant on lit dans la première édition in-quarto à^Hamlet au sujet de cette scène Tinstruction suivante : « Enter the ghost in bis nigbtgown ». Le spectre devrait donc apparaître ici en robe de chambre et c'est peut-être à ce costume que se rappellent les paroles d^Hamlet : € C'est mon père sous les mêmes vêtements qu'il porta pendant sa vie ' I » Cette instruction ne se trouve plus dans les éditions subséquentes. Gœthe dit à ce propos ^ qu^il fut d'abord choqué de ce changement de costume, mais qu'il finit par en reconnaître la raison. Aujourd'hui tous les criti-

1. Dans l'original : « My father, in his habit as he liv'd I »

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