‹ Le surnaturel dans le théâtre de ShakespeareChapitre 82 sur 102 · Fin du second acte · texte numérisé non relu

Fin du second acte

de ses ordres redoutables \ » Quelle serait sa con» duite si le spectre ne lui était apparu et ne lui avait parlé que dans la solitude de sa chambre ? N'est-il pas certain qu'il n'y aurait vu qu'une chimère « de son cerveau débile et mélancolique », qu'il se serait plaint d'être tourmenté de visions, mais ne se serait pas cru obligé d'obéir à leurs ordres, tandis qu'ainsi il est bien forcé de croire à la réalité du spectre qui a été vu de plusieurs autres personnes et, par conséquent, il ne peut pas se dérober à Texécution de Tordre d'outretombe que ce fantôme lui a apporté \

Après ce que nous venons de dire, nous pensons qu'il ne peut plus subsister de doute sur la question de savoir si Shakespeare a voulu mettre en scène dans les apparitions d'/Tam/e^ un être surnaturel qu'il faut considérer comme doué de vie,, donc quelque chose d'objectif, ou bien une vision purement subjective. Pour ce qui concerne les

1. Acte III, scène 4. Voir à ce sujet : Dr. Hans Laehr : Die Darstellunff krankhafter Geisteszustaende in Shakespeare's. Dramen. Stuttgart, 1898, p. 72.

2. Tieck, ouv.cité, p, 73-74. Dissertation de Berger citée par Wurth dans son article touchant cesujet,p. 299. Goleridge, ouv., cité, p. 159.

scènes de la terrasse nous sommes tous à peu près d^accord S mais les personnes qui se placent à un point de vue essentiellement moderne pour juger les conceptions dramatiques de Shakespeare, revendiquent pour le moins Tapparition du troisième acte en faveur de leur théorie de la vision subjective. Ici le spectre n'est visible qu^à Hamlet, c'est donc le produit de son imagination. Hamletest au comble deTagitation ; il vient de montrer le portrait de son père, n'est-il donc pas bien compréhensible que son imagination surexcitée le lui fasse aussi voir sous forme de spectre ^ ?

Il est difficile de s'imaginer pourquoi un per-

1. L'hypothèse de la vision subjective est défendue, dans un article anonyme intitulé : Shakespeare' s Ghosts, Witches and FairieSy paru dans la Quarterly Review^ année 1890, p. 101 et suiv. Bœthy penche aussi pour cet avis ; Bucknill (ouv. cité, p. 44 et suiv.) ne croit pas que ce soit une vision ; Gyulai (ouv. cité, p. 22) y reconnaît l'élément merveilleux ; Lœnin^ (ouv. cité, p. 215 et suiv.) y voit quelque chose de vraiment surnaturel ; Brandes (p. 595 et suiv.) ne croit pas impossible que Shakespeare ait lui-même ajouté foi aux apparitions. Voir encore Ankenbrand,ouv. cité, p. 5; Mézières, ouv. cité, p. 398, et Goleridge, ouv. cité, p. 356.

2. I. H. Hudson partage cette manière de voir (art. cité, p. 449 et suiv.) et il va même si loin qu'il pense découvrir dans Hamlet deux spectres distincts.

sonnage figurerait ainsi de deux manières dans la j même pièce, tantôt comme personnage surnaturel, tantôt comme vision subjective ou hallucination. On le comprendrait encore si cette dernière n^était que Timage réflexe des préoccupations du héros ; mais, ici, la situation, le milieu, sa disposition d'esprit ne permettent guère d'attribuer la vision à une idée réflexe. Hamlet accable son beau-père d'injures et sa mère de reproches au moment où le spectre apparaît ; il en est tellement surpris qu'il perd contenance. Si notre imagination surexcitée nous donne une vision, il est certain que celle-ci dira ce que nous attendions d'elle en imagination ; mais, dans le cas présent le spectre dit précisément le contraire de ce qu'Hamlet attendait de lui ; il s'attendait à des reproches pour les retards qu'il mettait à l'exécution des ordres reçus, et voilà que son père voulant encore couvrir de son immortel amour son indigne épouse, l'exhorte à traiter sa mère avec plus de douceur ' î Au temps de Shakespeare on croyait que les revenants ne sont visibles que pour celui

1, Laehr attribue cette intervention du spectre à son désir d'empêcher Hamlet de révéler lesecretducrime. Ouv. cité, p. 81.

SONGES j VISIONS ET APPARITIONS DE SPECTRES 155

à qui ils ont affaire, on ne doit donc pas s'étonner que rombre,visible à plusieurs personnes dans le premier acte, ne se montre qu'à Hamlet dans la chambre de la reine.

L'existence objective, le caractère surnaturel du fantôme dans Hamlet^ est en opposition formelle avec la manière de représenter ce drame sur la scène française au temps de Talma. Cet acteur avait imaginé de ne pas faire voir le fantôme au public : la terreur d'Hamlet à la vue du spectre lui était seule visible, et c'est aux réponses d'Hamlet que les spectateurs devinaient ce que Tombre lui avait dit \ Une interprétation correcte et une mise en scène fidèle de Shakespeare ne sauraient être subordonnées à cette considération qu'un spectre invisible fait peut-être plus peur au spectateur d'aujourd'hui que celui qu'il voit \

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