Préface d' Oberon
de jeunes filles et de formes bizarres d'hommes ; elle leur avait donné à la plupart la forme humaine avec des extrémités d'animaux et, mettant ces malicieux habitants de la libre nature au service de Pan, de Dyonisos ou d'Océanos, elle animait la terre, Tair et les eaux de leurs jeux, de leurs caprices et de leurs petites batailles. On connaît les Faunes, habitants de la forêt ; les Satyres qui représentaient les forces productrices de la terre ; les Tritons à cheval sur la cime des vagues ; le peuple charmant des Nymphes prenait des noms divers suivant les lieux ({u'elles habitaient, les Dryades et les Hamadryades avaient les arbres et les bois pour domicile ; les Oréides, les montagnes ; les Océanides, les Néréides et les Naïades peuplaient les eaux ; les vents étaient les manifestations de différentes divinités inférieures qui habitaient les airs.
Les peuples qui succédèrent aux Grecs et aux Romains voyaient aussi dans les forces de la nature l'action d'êtres semblables aux hommes par certains côtés ; leur imagination moins subtile ne faisait le plus souvent d'autre différence entre les hommes et ces êtres qu'en attribuant à ces derniers une taille beaucoup plus petite que
la taille humaine, et c'étaient des nains, ou beaucoup plus élevée^ et c^'étaient des géants ; mais dans la suite des temps ces ligures de la croyance populaire finirent par se confondre de diverses manières et se mêler avec celles de la mythologie gréco-romaine. Les peuples germaniques — par une sorte de panthéisme — distinguaient, selon Télément dont elles faisaient leur résidence, les personnifications des forces naturelles utiles ou contraires à l'homme : dans le sein de la terre habitaient les Gnomes ou Kobolds, esprits qui apportaient la chance aux mineurs ou mettaient leur vie en péril et gardaient des trésors dans les antres des montagnes ; les Elfes, Alfes ou Alpes — les fées proprement dites — habitaient les arbres et régnaient sur Tair ; les Nixes vivaient dans l'eau, et le feu même avait ses génies à lui, les Salamandres '.
La race des nains et des géants, plus grossière, plus laborieuse que celles des fées et le plus souvent portée d'un malin vouloir contre l'homme,
1. Voir Heine: Elementargeister ; un passage de la première partie de Henri IV (le dialogue de Falstaff et de Bardolph scène 3 du III" acte) montre que Shakespeare connaissait les Salamandres comme esprits du feu.
figure surtout comme élément poétique dans les Sagas du Nord et le cycle germanique des Nibelung. L'imagination vive des Scandinaves et, plus encore, celle des peuples celtiques fit des fées un peuple d'esprits aériens, gais, beaux de forme, aimant à jouer, généralement bien disposés pour les hommes, leur rendant service, mais s^'amusant parfois à leur jouer des tours plaisants ou même à les tourmenter. Les fées volent dans les airs, paraissent et disparaissent à Fimproviste ; elles demeurent dans les forêts au pied des collines vertes; les nuits de clair de lune, elles dansent en chantant dans les clairières des bois autour d'un vieux chêne ; elles sont gouvernées par un roi et une reine; ce sont de redoutables tireurs de Tare, elles savent causer du brouillard et exciter des tempêteS;, enlèvent des petits enfants, mais^ en revanche, elles rendent aussi par leurs enchantements les mariages féconds \
Cest dans le cycle celtique des contes de fées que nous trouvons les noms du roi Oberon et de
1. W. Scott : Bemonology, etc., chap IV. — Alfr. Nuth : The Fairy Mythology of Shakespeare, London, 1900, p. 5 et suiv.— Rev. T. T. Thiselton Dyer: Folklore of Shakespeare, London,. 1883, p. 10 et suiv.
la reine Mab; il est probable que c'est aussi de là que nous est venu le nom de Puck qui désignait primitivement une fée en général. Les contes de fées se mélangèrent de bien des manières avec le sujet des chansons de geste du cycle de Charlemagne, Thistoire d'Arthur et des chevaliers de la Table-Ronde, des preux de la légende du Saint- Graal ; dans la légende bretonne racontée en vers par le comte de Tressan, le nain Oberon — autrement Alberon ou Alberic, fils de Jules César et d'une fée — a pris sous sa protection le chevalier Huon de Bordeaux, lui a donné son cor enchanté. Ta réconcilié avec le roi Arthur et lui laisse enfin tout son empire. Les aborigènes de l'Irlande, de rÉcosse et du pays de Galles étant des Celtes^ il est naturel que la croyance aux fées se soit développée très tôt et maintenue longtemps dans ces contrées. Durant tout le moyen âge, on y cru aux fées bienfaisantes, mais la croyance aux mauvais esprits, à la magie et à la sorcellerie s'y maintint encore bien plus longtemps. Au Kobold des Allemands correspond le Hobgoblin des Anglais ; plus bienveillant que ce dernier était Robin des Bois, lequel figurait d'une part comme un esprit se plaisant à mystifier les hommes, et d'autre part
comme le suivant et, en quelque sorte, le bouffoi du roi des fées^ Shakespeare fond les deux figu res dans le personnage de Puck ou Robin le boi luron ^
C'est ainsi que nous voyons peu à peu se dégager les éléments du monde de fées que Shakespeare découvre à nos yeux dans le Songe d^unt nuit d'été. En dehors des légendes et des croyances populaires, il a dû emprunter quelques sujets et quelques appellations à la littérature contemporaine ou aux œuvres de ses devanciers; c^esl ainsi que nous voyons le personnage d'OberonI figurer comme roi des fées dans plusieurs ballades, contes et drames anglais antérieurs à Sha^ kespeare, et il est certain qu'il connaissait la traduction anglaise de Huon de Bordeaux ^ On trouve déjà une reine des fées dans une nouvelle en vers de Ghaucer, le grand poète anglais du XIV* siècle, mais c'est Shakespeare qui a intro-
1. Scott, ouv. cité, p, 149. — Nuth, ouv. cité, p. 11 et suiv. j — Préface de Wieland à son Oberon. — Suivant Thiselton I Dyer (ouv. cité, p. 7) le nom de Hob vient aussi de Robin (Robert).