DANS LA NUIT
Le moment serait venu d'aborder maintenant les détails de l'action ; mais je crois nécessaire d'étudier auparavant le lieu qui en est le théâtre.
La lumière et l'obscurité sont des phénomènes qui se produisent dans le ciel. Là vivent les êtres qui les représentent; là doit être le théâtre de l'action mythique. Lorsque le de va est devenu un personnage humain, qui habite avec les humains, sou histoire commence naturellement sur la terre. Mais tous les détails du récit primitif n'ont pas complètement disparu. Le lieu de Faction a con^ serve certains caractères surnaturels, et comme le narrateur ne retrouve pas ces caractères surnaturels dans les pays qu'il connaît, il envoie le héros fort loin pour y accomplir ses exploits; d'ailleurs le souvenir de l'éloignement du lieu du mythe s'est
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conservé. En général rien d'essentiel ne se passe dans Tendroit où le héros a été élevé. Ce personnage quitte son logis ou celui de son père et s'en va courir le monde. Il est indispensable, en eflfet, qu'il soit transporté dans le domaine de la nuit, là où sont les ennemis qu'il doit combattre ou les êtres qu'il doit délivrer. Nous allons donc chercher à démontrer : que le conte place le héros dans un pays fabuleux; que, de même que ses adversaires témoignent, par leur nature, qu'ils personnifient la nuit, les lieux témoignent, par leurs caractères, qu'ils représentent la région des ténèbres. Et, si je ne me trompe, cette démonstration sera plus facile pour le conte que pour le mythe grec , par exemple. Nous ne serons gênés par aucun de ces noms propres qui, transportés de la géographie extra-terrestre dans la géographie terrestre, détournent toujours l'attention des contrées mythiques pour la reporter sur des localités réelles.
Rappelons d'abord succinctement dans quelle partie de l'espace nos ancêtres aryens plaçaient le théâtre des exploits héroïques et comment ils se le représentaient* La lumière se lève à l'orient, au-delà de l'horizon. Lorsque les phénomènes lumineux eurent été anthropomorphisés, on supposa que ces personnages vivaient là où nait la lumière.
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dans une région en dehors de la terre puisqu'elle devait jouir d'une clarté éternelle, jamais interrompue. Cette habitation des lumineux était au tout du monde ; les mortels ordinaires ne pouvaient y parvenir.
Entre elle et leur terre faut-il supposer quelque espace intermédiaire? Évidemment, puisque de temps en temps nous voyons s'élever, également à l'horizon, des couches de nuages qui viennent s'étaler en voûte sombre au-dessus de nos têtes, puisque chaque soir la nuit, comme un rideau encore plus épais, s'interpose entre nous et la lumière dont elle nous dérobe la vue. Il y a donc à la limite de la terre, séparant celle-ci du séjour des de vas, une zone plus ou moins large qui est à la fois la demeure des nuages et la demeure de la nuit. C'est là que se passe l'action mythique. Par l'effet d'influences diverses, nos ancêtres ont conçu cette région sous des formes variées que nous allons retrouver dans le conte, et dont nous chercherons à donner l'explication.
§ 1. —La forêt.
Le plus souvent, le héros arrive dans une forêt
et c'est là que se déroulent presque tous les événements. Nous remarquerons même que le conte dit parfois « dans la forêt » comme si l'auditeur la connaissait. Un tiers des contes en fait mention ; on ne saurait la regarder comme un détail indifférent qui aurait été imaginé postérieurement. Lorsque le héros est un bûcheron, ou le fils d'un bûcheron, cette forêt est voisine de son habitation; elle se confond naturellement avec celle où il exerce habituellement son métier. Dans les autres cas, elle se trouve à une distance indéterminée, souvent fort loin. Quelquefois le héros y pénètre le jour même où il s'est mis en route, générale-* ment après un temps plus ou moins long dont la durée n'est pas fixée.
Cette forêt présente trois particularités: Elle est excessivement sombre; les rayons du soleil n'y pénètrent jamais (107). En second lieu, elle est déserte, c'est-à-dire qu'on n'y rencontre aucun être humain, mais seulement des êtres mythiques:
Troisiètnement, ceux qui en ont une fois franchi le bord s'y égarent et ne retrouvent jamais leur chemin pour en sortir. Le héros part sans destination arrêtée ; il va droit devant lui, dans une direction qu'on n'indique généralement pas ; on dit qu'il va courir le monde et il ignore la géographie
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de ce monde. Tant qu'il n'est pas dans la forêt,
tien qu'il parcoure des pays qu'il n'a jamais vus,
il n'éprouve cependant aucun embarras pour se
diriger ; il traverse des régions habitées par des
hommes . Dès qu'il entre dans la forêt, il est
perdu.
Cette forêt noire et sans soleil est fabuleuse ; elle représente le pays de la nuit. Je sais qu'on peut trouver naturel que les personnages des anciennes histoires se promènent dans les bois ; les peuples primitifs y ont souvent vécu, ou dans leur voisinage. Mais ils ne prenaient certainenient pas plaisir à s'y égarer ; ils ne pouvaient supposer qu'ils y trouveraient la fortune, et lorsqu'ils y pénétraient, ils avaient l'instinct de retrouver leur ehemin. Ceux qui entrent dans la forêt du conte n'en reviennent jamais (136). — - Le héroâ seul pourra en sortir parce qu'il aura à sa dispositioil des moyens surnaturels.
Tous les détails s'accordent pour démontrer que cette forêt représente la zone des ténèbres. Le ciel y est noir; le héros, pour y arriver, a marché tant que le ciel était bleu ; le vent n'y souffle pas ; on n'y entend jamais le chant des oiseaux (10). — Dans le conte 11, le frère et la sœur, partis pour courir le monde, y pénètrent au coucher du jour.
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— C'est au moment précis où il entre dans le bois, que le petit chaperon rouge rencontre le loup, le représentant des ténèbres. — Aucun être humain ne vit dans cette forêt; elle est uniquement la demeure des personnifications de l'obscurité, géants, sorciers, etc. Elle est donc aussi fabuleuse que ses habitants. — Est-ce parce qu'il y fait sombre que Ton s'y trouve égaré? Cette supposition n'est pas admissible. Le héros y fait d'assez longs séjours et semble y circuler sans difficulté. On y voit donc clair, bien que la lumière que nous connaissons, la lumière solaire, en soit absente. On pourrait accuser ici le récit de contradiction, et pourtant le narrateur ne parait pas s'en être jamais aperçu. Mais les anciens ont bien été forcés d'admettre que les personnages du mythe, nocturnes ou non, plongés dans la nuit, avaient la possibilité (d'ailleurs inexpliquée) de voir et de se mouvoir. Le héros a la même faculté, mais il n'en est pas moins dans la nuit, en dehors de la terre, et n'a plus aucun point de repère pour revenir sur cette terre.
La position du personnage perdu dans la forêt rappelle certain passage de V Odyssée *. Lors-