X. V. 190 et suiv
LE THÉÂTRE DE l' ACTION 61
qu'Ulysse est jeté avec son navire sur les côtes de
l'île de Circé, il ne sait plus où il est; il ne sait de
quel côté porter ses pas; il ne sait plus de quel
côté le soleil se lève ou se couche. Il est à l'entrée
d'une forêt épaisse ; au-dessus des arbres il aperçoit
pourtant une légère fumée. La forêt n'est donc
pas inhabitée et il enverra quelques-uns de ses
compagnons à la découverte. — De même le héros
du conte aperçoit tantôt de la fumée, tantôt une
petite lumière vers laquelle il se dirige et arrive à
une petite cabane oîi vit le plus souvent quelque
sorcière. — L'île où aborde Ulysse est également
habitée par une sorcière, par Circé la magicienne.
Ulysse, comme le héros du conte, est un lumineux
égaré dans la nuit.
Pourquoi la nuit est-elle représentée par une forêt? Est-ce parce que dans les bois, la clarté du jour est moins vive et qu'une végétation très abondante l'empêche d'y pénétrer? Le langage a, dans cette circonstance encore, influé probablement sur la pensée ; ceux qui ont étudié les Védas nous apprennent que la nuée y est représentée par un arbre ; que l'arbre céleste est la sphère nuageuse qui enveloppe la terre. Je leur laisse le soin de trouver l'origine de cette conception. Il n'est pas impossible qu'un grand arbre qui, en se couvrant
62 LE THÉÂTRE DE l' ACTION
de feuilles, ôte la vue du soleil à ceux qui sont couverts par ses branches, ait été comparé au nuage qui nous cache la lumière. Quoi qu'il en soit, lorsqu'il fut admis que Farbre était la même chose que le nuage et, par conséquent, la même chose que la nuit, le narrateur a pu facilement faire de l'arbre une forêt. Celle-ci était pour ses personnages un séjour plus vraisemblable.
§ 2. — Varhfe. .
Il n'est cependant pas impossible de l'etrouvei' l'arbre lui-même conservé dans la tradition. Il iarrive que le héros n'est pas seulement dans la forêt, mais qu*il en habite spécialement un arbre. -^ L'héroïne des contes 9 et 49, perdue dans la forêt, passe de longues journées dans un gt^and arbre où elle attend patiemment que le hasard amène, pour la tirer de sa position, quelque roi oèëupé à une partie de chasse. La partie de chasse est une explication imaginée postérieurement pour conduire le roi dans le bois. Le fait mythique est la délivrance d'une jeune fille forcée de vivre dans un arbre. — Le narrateur du conte 65 a supposé qu'il s'agissait d'un arbre creux pour en faire à
LE THÉÂTRE DE l' ACTION 63
Allerleirauh une habitation plus vraisemblable. — Mais dans le conte 108, Hans le hérisson passe une année entière au haut de l'arbre. C'est une demeure fort incommode; un darwiniste, partisan de l'origine simienne de l'homme, pourrait seul reconnaître dans ce détail quelque réminiscence atavique. On verra plus loin que l'arbre, comme symbole de la nuit, cache aussi les trésors dont le héros doit faire la conquête.
Le conte germanique ne dit pas expressément que le héros ne peut descendre de son arbre, de même qu'il ne peut sortir de la forêt. Mais en réalité, il n'en bouge pas. — Le roi du conte 9 est forcé de monter lui-même à l'arbre pour en tirer l'héroïne. Le conte d'Hansel le joueur (82) nous parle d'un arbre qui retient prisonnier tous ceux qui y montent. Hansel, à qui Jésus-Christ a permis d'exprimer trois souhaits, désire un arbre qui jouisse de cette propriété. Cette demande est certainement fort singulière ; on descend généralement d'un arbre plus facilement qu'on n'y monte; l'arbre est évidemment surnaturel, il faut en trouver l'origine dans le mythe. Hansel y fait monter la mort; si l'arbre représente la nuit, la mort se trouve enfermée dans son propre domaine et personne ne meurt
64 LE THÉÂTRE DE l' ACTION
plus sur la terre puisque la mort ne peut plus y venir chercher ses victimes.
§ 3. — Sotis terre. — Le puits.
Les premiers hommes regardent comme identiques la mort et la nuit. Le séjour de Tune est le séjour de l'autre. Dans la mythologie grecque, la demeure des morts se trouve d'abord placée à Thorizon, du côté de l'Occident; plus tard elle est considérée comme intra-terrestre ou infra-terrestre (enfers =/ocz m/erm).LeTartare, l'empire d'Hadès, étaientsous terre, etlorsque les Grecs connaissaient des cavernes qui semblaient s'enfoncer profondément sous le sol, ils étaient disposés à regarder ces ouvertures comme les entrées du séjour infernal. Quand la légende veut raconter que le dêva traverse la région des ténèbres, elle peut donc le faire descendre sous terre et si le héros du conte pénètre dans l'intérieur de la terre, nous devrons comprendre qu'il est dans le pays de la nuit.
Nous sommes alors en plein mythe, car personne n'a jamais visité un monde souterrain qui n'existe pas. Les récits germaniques y transportent pour- ' tant fréquemment leurs personnages. Ils en pla-
LE THÉÂTRE DE l' ACTION 6S
cent l'entrée dans la forêt, ne se souvenant plus çu'ily a ici pléonasme, forêt et monde souterrain étant deux modes différents de représenter une même idée.
Dans le conte 133, les douze filles du roi descendent toutes les nuits sous terre. — Dans le conte 91, les trois filles du roi sont englouties à cent pieds sous terre, là où le coq ne chante pas^ ce qui signifie « là où le jour ne se lève pas ». — La princesse du conte 96 a le même sort. — La terre s'entr'ouvre chaque fois pour recevoir les héroïnes, comme elle s'entr'ouvrit pour Perséphonè lorsque cette déesse fut enlevée par Hadès. — Le tailleur du conte 163 se place sur une pierre qui s'enfonce d'elle-même dans les profondeurs du sol.
Mais il y a des moyens plus simples et plus vraisemblables de pénétrer sous terre. Le narrateur doit les chercher. Le conte 63 raconte que Dummliiig trouve par hasard devant lui une trappe qu'il soulève et un escalier l'introduit dans le monde souterrain. — Le plus souvent on fait descendre le personnage dans un puits. Le prince du premier récit est dans un puits, métamorphosé en. grenouille. — Celui du conte 57 y a été précipité par des frères jaloux.^ — Un frère et une sœur v sont
tombés en jouant (79). — Une héroïne (24), y a laissé tomber sa navette et est allée Ty chercher, — Il faut descendre dans le puits pour retrouver les princesses perdues du conte 9i. — Dans le puits encore est la lumière bleue qu'une vieille femme voudrait posséder et que va chercher un soldat libéré, héros du conte 116. — Je ne parle pas du moyen d'arriver au fond du puits ; quand le narrateur veut l'indiquer (l'intervention d'un second personnage est alors nécessaire), il met le héros dans un panier et le fait descendre au bout d'une corde.
Il fallait une route pour les régions infra-terrestres; on a pensé naturellement aux puits, car on se trouve en efiet sous terre lorsque l'on est au fond. Mais le puits du conte ne ressemble pas toujours aux puits ordinaires. Sauf quelques cas dont il sera question plus loin, et celui du conte 1 où le prince, étant métamorphosé en grenouille, peut vivre dans un élément liquide, les puits dont je viens de parler sont sans eau. Nous devons donc les considérer comme de simples ouvertures par lesquelles le héros peut pénétrer d'une manière vraisemblable dans le pays du mythe.
Ils conduisent en effet dans des demeures où l'on ne rencontre pas d'êtres humains^ Ils sont
tE THÉÂTRE DE l'aCTION 6T
habités par des elfes, des Nixes (79), des dragons (91), des sorcières, une vieille femme aux longues dents (24), donc par des personnages mythiques. Avec le temps, il semble que le puits fut définitivement annexé à la géographie fabuleuse et un conte écossais, cité par Grimm *, parle d'une mère qui envoie sa fille chercher de l'eau au puits du bout du monde.
§ 4, — La caverne.
La nuit (en tant que localité), est parfois représentée par une caverne. J'ai rappelé tout à l'heure que les Grecs prenaient les cavernes pour les entrées du monde infernal. On pourrait expliquer cette idée par le fait que toute caverne est un lieu quelque peu souterrain. Mais ce mode de concevoir la nuit doit remonter à l'époque de la formation du mythe. Dans les Védas, la caverne représente déjà le nuage. C'est donc aux sanscritistes qu'il faut demander l'explication de cette conception. Quoi qu'il en soit, toutes les fois que le conte parle d'une caverne, d'un trou dans un rocher ou dans
U Notes du conte 1.
68 LE THÉÂTRE DE l' ACTION
une montagne, on peut être certain que ceux qui y habitent ou y pénètrent sont dans la nuit.
Le fils du meunier (106) s'enfonce dans une caverne et arrive, sans s'en douter, au château habité par les chats. — La princesse du conte 196 est engloutie dans une caverne, à l'intérieur d'une montagne. — Hans le fort, enlevé ainsi que sa mère par des voleurs, est introduit par eux dans un rocher où un long couloir souterrain conduit à une caverne. — La princesse du conte 163 est dans un réduit creusé dans le rocher et fermé par une porte. — La jeune fille du conte 166 est également enfermée dans le trou d'un rocher, assez profond pour que le héros soit obligé de se faire descendre dans une corbeille au bout d'une corde.
Ces cavernes sont habitées par des nains, des voleurs (166), ou le diable (vieil homme à barbe grise, 196).
Avec le temps elles se transforment en de simples caveaux. Le trésor est dans les caveaux du château (4) ou de la tour (33).
§5. — Les lieux obscurs.
Plus tard encore le narrateur se contentera de
LE THÉÂTRE DE l' ACTION 69
loger les personnages ou les objets dans un endroit obscur. Cela suffit à la rigueur pour indiquer qu'ils sont dans la nuit. Le lieu choisi est quelquefois une tour (pourquoi une tour?). Mais on a soin de la décrire comme complètement obscure. Aucun rayon de lumière n'y pénètre (198). — On n'y voit jamais la lune ni le soleil (76). — La forêt nous a présenté les mêmes particularités. Et de même qu'on ne peut sortir de la forêt, on ne peut sortir de la tour; elle n'a ni porte, ni escalier (12). — Mais Maleen, l'héroïne du conte 198, en sort en perçant un trou et le conte peint la joie qu'elle éprouve de revoir le soleil et le ciel bleu.
Lorsqu'il faut loger Allerleirauh (6S) dans le château royal, le récit la relègue d'abord dans un cabinet placé sous l'escalier, où le jour ne pénètre jamais. Puis il l'envoie à la cuisine. — Cendrillon (21) passe également sa vie à la cuisine tandis que ses sœurs sont au salon et il me paraît certain que la cuisine a été choisie parce qu'elle est la pièce la plus sale et la plus enfumée de la maison. — Le prince du conte 136 est aussi à la cuisine, sous les ordres du cuisinier-chef, et l'héroïne du conte 198 fait la cuisine du roi.
Nous voyons aussi un prince (127) enfermé dans un poêle ou un four (eisen ofen). — Le four est
70 LE THÉÂTRE DE l'aCTION
le type de l'endroit sombre comme l'indique notre expression proverbiale : il fait noir comme dans un four. On peut rapprocher de ce poêle la chambre en fer où sont enfermés six personnages (71); mais dans ce dernier conte, on chauffe la chambre h une température très élevée, et le narrateur a probablement ici transporté son héros dans l'enfer chrétien où les morts sont condamnés au feu éternel.
§ 6. — La montagne et le rocher.
Dans les hymnes védiques, la nuée est souvent représentée par un rocher ou par une montagne. Lorsqu'Indra rend au monde la lumière ou lui procure la pluie, il fend le sein des montagnes. Les exemples cités plus haut du trou dans le rocher ou du réduit dans la montagne se rattachent à cet ordre d'idées. Enfermé dans le rocher ou dans la montagne, le héros est dans la nuit,
« Les nuages dont les montagnes s'enveloppent, dit Bergaigne dans sa Religion védique * , sont considérés eux-mêmes comme des montagnes, non
LE THÉÂTRE DE l' ACTION 71
seulement à cause de l'aspect qu'ils prennent aux bords de l'horizon, mais aussi et surtout parce que les rivières célestes en sortent. » Et plus loin * : « A l'idée des montagnes s'associe naturellement celle de la pierre dont elles sont formées » . Sans discuter ici l'origine la plus probable de cette manière de se figurer le nuage, nous l'accepterons comme un fait reconnu et dont le conte a gardé la trace.
La montagne qui frappe le plus l'attention dans le recueil de Grimm est une montagne de grenats, le Ôrândienberg (122), couverte de pierreâ précieuses qui en rendent la surface éclatante- On est tenté de regarder cette montagne comme appartenant au pays de la lumière plutôt qu'au pays de la nuit. Le conte 92 met également en scène un roi de la montagne d'or (cf. l'Olympe des Grecs). Ces montagnes pourraient encore être des nuages, car le ciel ne nous montre pas seulement des nuées sombres, nous y voyons souvent courir dés nuages blancs et lumineux. Je suis toutefois porté à croire qu'il y a ici une méprise de la part du narrateur. Les bijoux et les pierres précieuses ne sont pas à la surface du sol, ils y sont enfermés et cachés *;