CHAPITRE II
Les personnages du conte étant connus, il convient de dire maintenant quelques mots du sujet qull traite. Quel est le but du récit ou plutôt quel en est le dénouement ? Le conte diffère des histoires ordinaires en ce sens qu'il n'a pas, à proprement parler, de dénouement. Sans douteila une fin, mais cette fin n'est nullement préparée par ce qui la précède et il semble que son auteur, s'il y a quelqu'un qui l'a imaginé, contrairement à ce que l'on voit ordinairement, ne songe guère à cette fin lorsqu'il détaille les événements. Aucune remarque n'est plus propre à démontrer que l'on répète indéfiniment des récits anciens, sans chercher à les modifier pour y introduire plus de logique, et qu'on n'a aucune conscience de leur sens. Lorsqu'on a lu un certain nombre de contes, on peut, il est vrai, soupçonner quelle sera la terminaison d'une
histoire nouvelle, parcequ'ils se ressemblent tous; mais celui qui n'est pas familier avec ce genre de narrations ne saurait la deviner. Le conte n'a donc pas été composé intentionnellement. Les divers incidents qu'il renferme ne sont pas davantage préparés ; ils se succèdent comme des effets du hasard. On croit lire un fait divers et le conte en effet n'est pas autre chose. C'est pour cela que les enfants seuls y prennent généralement quelque intérêt.
Le conte se borne, comme il a été dit plus haut, à narrer la naissance de la lumière, ou plutôt sa renaissance, le remplacement de la nuit par le jour. Il nous montrera la lumière tombée au pouvoir des ténèbres, puis sa délivrance finale. Ce fait unique peut se présenter à l'esprit sous des formes variées. Nous pouvons cependant les résumer en disant qu'il s'agit toujours de désenchanter une chose enchantée. Enchanter, dit le dictionnaire de Littré, c'est produire une opération surnaturelle sur quelqu'un ou quelque chose, par des paroles magiques. Dans le conte, il n'y a pas de paroles magiques, mais il y a, cependant, enchantement, c'est-à-dire opération surnaturelle. Les caractères des objets sont modifiés, la nature des personnages est altérée ou leur liberté est au moins
enchaînée dans une mesure plus ou moins large. Ils sont tombés aux mains d'êtres plus forts qu'eux ; à quelque sort qu'ils soient soumis, nous dirons, qu'ils sont enchantés. En réalité, ils sont au pouvoir de la nuit. La nuit est un phénomène normal entièrement conforme aux lois de la nature. Mais ce phénomène est indépendant de la volonté de l'homme et produit certains efifets que l'homme est incapable de produire. C'est pourquoi l'être qui personnifie la nuit a des facultés qui manquent aux humains et commet des actions surnaturelles. Si nous considérons la chose à laquelle s'applique l'opération surnaturelle, le conte nous présentera trois types distincts d'enchantement et de désenchantement.
V C'est une personne qui est enchantée. Elle est généralement du sexe féminin et le plus souvent une princesse. Dans ce cas, il appartient à une personne du sexe mâle de la délivrer. Le drame est alors à trois personnages. La nuit ou le démon, auteur de l'enchantement, d'une part; et de l'autre, la lumière dédoublée en deux êtres de sexes différents. La princesse représente la lumière même; elle est l'aube emprisonnée dans les ténèbres. Le héros est le guerrier qui doit combattre pour la délivrer: comme, en fait, il est aussi un lumineux,'
sa présence seule suffit pour désenchanter la princesse ou il doit préalablement accomplir certains exploits.
Les deux personnages lumineux s'épousent à la fin.
2° L'objet enchanté est un château. Ce château symbolise, comme nous l'expliquerons, le pays de la lumière, la contrée habitée par les dêvas. Il est devenu la possession des êtres démoniaques qui y font sentir leur pouvoir de difl^érentes manières. Le héros doit les en chasser.
3® Enfin c'est un trésor qui est tombé entre les mains des représentants de la nuit. Le héros doit le retrouver et l'arracher à ses détenteurs. On verra plus loin quel rapport ce trésor peut avoir avec les phénomènes lumineux.
Ces trois manières de concevoir l'apparition de la lumière se trouvent parfois combinées dans un même récit. D'ailleurs, lors même qu'il s'agit seulement de désenchanter un château ou un trésor, le héros finit presque toujours par épouser une princesse et, de même que dans nos romans, le dernier épisode est un mariage.
Cette union n'est pas, à proprement parler, mythique, c'est-à-dire qu'elle n'est pas nécessaire à la description du phénomène; mais l'idée en doit
remonter à une époque très ancienne et a dû contribuer à la propagation de la tradition. Pour que tant de générations se soient complues à entendre de pareilles histoires, il fallait qu'elles y prissent un certain intérêt. Or, elles ne pouvaient le trouver dans l'idée originaire du mythe, d'ailleurs complètement éclipsée depuis longtemps. Mais elles prêtaient volontiers attention à des récits où le principal personnage acquérait une grande fortune (par la découverte du trésor) ; oîi, sorti d'une condition humble, il épousait une fille de roi et devenait roi à son tour; où, prince lui-même, il s'unissait à la plus belle fille du monde. Ce mariage final donnait au conte un tour remarquable qui charmait certainement les auditeurs, car il se répète à la suite d'événements qui ne le font nullement prévoir, auxquels il ne se rattache pas, et lorsque l'un des deux conjoints pourrait être supprimé sans inconvénient.
Il est encore une des preuves du caractère mythique du récit. On a souvent répété que l'époque des contes était celle où les rois épousaient des bergères (on y voit aussi des princesses épouser des tailleurs ou des bûcherons), ce qui signifie que le fait ne se produit plus et doit être regardé comme invraisemblable et fabuleux. On ne saurait
guère en trouver des exemples dans la réalité et je ne crois pas que les peuples sauvages nous en fournissent, bien qu'ils soient les premiers auteurs de nos traditions. Dans les sociétés primitives, moins encore que dans les autres, un chef n'aurait jamais la pensée d'épouser une femme de condition inférieure. Les préjugés de caste y sont trop puissants.