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CHAPITRE IV

L'histoire du trésor gardé par un dragon ou quelqu'autre animal féroce se répète dans les traditions de tous les peuples aryens. Quelle est l'origine de cette idée? Le sens qu'il faut lui attacher a été depuis longtemps soupçonné, et Ton a déjà dit que le trésor était la lumière emprisonnée et gardée par quelque personnification de l'obscurité et qui devait être reconquise par le héros. Mais une explication très nette doit justifier ce rapprochement de la lumière et du trésor. Une simple aflBrmation ne saurait toujours convaincre les sceptiques et l'on a quelquefois reproché, avec raison, à l'école naturaliste de ne pas appuyer ses hypothèses d'arguments sufiîsamment probants. Nous allons examiner de plus près la question et entrer dans quelques développements.

Le jour est certainement la chose la plus pré-

cieuse pour rhumanité; on a donc pu l'assimiler à ce que l'homme recherche avec le plus d'ardeur, c'est-à-dire à la richesse. Cependant une pareille métaphore ne semble guère un produit naturel de l'intelligence des hommes primitifs. Ils ne connaissent pas d'ailleurs la richesse, dans le sens que nous donnons aujourd'hui à cette expression. Voici comment je conçois le point de départ du mythe.

Dans la nuit, l'homme primitif ne possède rien, puisqu'il ne voitrien. Il ne distingue pas les objets ; il est incapable de se les approprier ou de s'en servir. Tout ce que la nature met à sa disposition, tout ce qui est indispensable pour les besoins de sa vie, n'existe utilement que lorsqu'il fait jour. Le jour seul lui révèle toutes les richesses de ce monde ; seulement alors les productions de la nature sont à sa merci et il les a toutes à la fois. Faire briller la lumière, c'est donc conquérir tous les biens de la terre. Le langage me semble apporter une preuve de cette association des idées. En latin opes, divitiœ, se rattachent aux racines op^div, qui signifient « éclairer ». Le grec ÔTjaaupôç se rapporte peut-être à la même racine que 6eào[jLai, voir. Ces mots ont probablement désigné à Torigine les objets éclairés ou devenus visibles, qui, dans leur

ensemble coiûprennent tous les objets nécessaires, toutes les richesses de la terre, tout ce qui fait le bonheur de la vie en satisfaisant ses besoins. Puis quand la richesse a changé de forme, opes et divitiee se sont appliqués à Tor et à l'argent, aux objets qui ont alors constitué la fortune. Le mythe résulte probablement de cette simple phrase que prononçaient nos ancêtres au moment où Faube paraissait : voilà tous les objets qui paraissent à nos regards, ou, ce qui avait pour eux le môme sens : voilà toutes nos richesses retrouvées. — Et comme on les retrouvait toutes à la fois, la forme du pluriel se trouve ainsi justifiée.

Les richesses ou le trésor disparaissent tous les soirs, tombent aux mains de la nuit ; le héros ou le dieu nous les restitue. C'est pourquoi les dieux grecs Hermès et Dionysos sont dits ^XouTo8ox7){; (celui

qui donne la richesse), que Dèmèter se nomme 6X6to§6Tt<;, TcXouToSoxeipa. Quand le dieu est l'acteur dans le mythe, le trésor est pour l'humanité ; le héros du conte, devenu un simple mortel, s'enrichit lui-même.

Où est le trésor? Toujours dans la nuit et aux mains des représentants des ténèbres. Il est chez la sorcière, dans la petite maison au milieu de la forêt (15). — Dans une tour obscure où des chiens

sauvages veillent à sa garde (33). — Dans la cave du château occupé par des esprits malfaisants (4). — Dans l'intérieur d'un rocher, entre les mains des voleurs (166). — Dans une caverne creusée sous la montagne et habitée par un vieil homme à barbe grise (196). — Dans des caveaux souterrains où les nains méchants enferment toutes les richesses qu'ils dérobent sur la terre (161). — Dans une petite maison de pierre, où demeure une sorcière, au milieu de la forêt (193).

Bien que tous ces lieux de dépôt s'accordent avec ceux qui ont été indiqués plus haut comme pouvant symboliser le pays de la nuit, ils sont de nature à être préférablement choisis pour cacher de Targent. Ce qu'il faut surtout remarquer, c'est que le trésor est au pouvoir d'êtres mythiques et que le héros seul, être mythique lui-même, est capable de le découvrir et de le faire reparaître au jour. Nous sommes tout à fait dans le domaine du surnaturel. En outre l'interprétation qui est proposée paraît complètement confirmée par les contes 182 et 100.

Le premier (182) met en scène un tailleur et un forgeron qui s'en vont courir le monde de compagnie. Ils rencontrent une bande de nains dont le chef a une longue barbe gris de fer et un vêtement

hariolé (c'est le costume que Ton attribuait au diable). Il fait nuit. Ce chef leur fait remplir leurs poches d'objets noirs qu'ils prennent pour des charbons. Après l'avoir quitté, ils entrent dans une auberge pour y finir la nuit et le lendemain, à leur réveil^ en fouillant dans leurs poches, ils sont tout surpris de trouver à la place des charbons, des lingots de l'or le plus pur. Il est impossible d'exprimer plus nettement que les objets qui constituent les éléments de la richesse ont été transformés par Tobscurité et reprennent leur vraie nature et leur forme brillante dès qu'il fait jour. Le trésor était enchanté; le voilà désenchanté.

Le second conte (100) est une variante du même récit. Un soldat va en enfer servir le diable (ici l'enfer représente la nuit, le mythe chrétien s'est introduit dans la légende polythéique). Lorsque son temps de service est fini, il emporte comme gages un sac rempli de toutes les ordures qu'il a balayées. Dès qu'il est hors de l'enfer, il s'aperçoit que son sac est rempli d'or. Les ordures symbolisent ce qui est sale et noir par opposition à la pureté et à la blancheur de la lumière. La transformation des objets a lieu aussitôt qu'on sort de l'enfer, c'est-à-dire des ténèbres. Le soldat est

certainement le héros lumineux; à la fin du conte, il épouse la fille du roi.

Le trésor se compose généralement d'or et d'argent, et aussi de. pierres précieuses. Mais le cpnte peut encore lui donner d'autres formes.

L'oie d'or qui donne son nom au conte 64 est identique au trésor. Elle est cachée dans la forêt ou mieux encore dans l'arbre. Les deux frères du héros n'ont pu réussir à abattre l'arbre. Dummling, le héros, vient à son tour armé de sa cognée et remplissant le rôle de Kronos ou du coupeur, il découvre une oie d'or merveilleuse enfouie dans les racines. Le conte pourrait finir là; il y a une seconde partie ajoutée afin que Dummling épouse aussi la princesse.

Devons-nous considérer comme des variantes du trésor les objets rares ou précieux que le héros a parfois pour tâche de trouver ou de conquérir, par exemple le plus beau cheval (106), le plus beau tapis (63), etc.? C'est une question qui vaudrait la peine d'être examinée.

L'idée de la naissance du jour une fois transformée en acquisition de la richesse, le narrateur oublia rarement d'enrichir son héros ; ce détail de l'histoire plaisait toujours aux auditeurs. On n'a donc pas à s'étonner si la fortune n'arrive pas

toujours au principal personnage par des moyens surnaturels. Tantôt ce sont des rois qui donnent au héros de grosses sommes d'argent pour des services qu'il leur aura rendus (97, 165); tantôt celui-ci demandera tout l'argent du royaume pour consentir à ne pas épouser la fille du roi (71) ; tantôt il extorquera tout son argent à un Juif (110), chose qui se pratiquait d'ailleurs fréquemment au moyen âge, de la part des princes. — Mais, dans tous les cas, il aura révélé par quelque autre action sa nature surhumaine.

Au lieu de mettre directement le héros en possession de sommes considérables d'argent ou d'or, le narrateur peut aussi lui donner la fortune par d'autres moyens. — Hansel le joueur, libre de faire un souhait à son gré, préfère demander à Jésus-Christ des cartes qui gagnent toujours (82). — Le fils du tailleur (36) possède un âne qui crache de l'or chaque fois que l'on dit : Bricklebrit. — Un autre trouve tous les matins une pièce d'or sous son oreiller (60-132) . On reconnaît ici l'idée du trésor qui paraît chaque fois que le jour se lève. Pour jouir d'un pareil avantage, il suffit d'avoir mangé le cœur ou le foie d'un certain oiseau; cet oiseau est un oiseau d'or dans le conte des Deux Frères (60). Je ne sais quelle estTorigine d'une pareille croyance.

Le fils d'un bûcheron (99) a délivré un esprit d'une bouteille dans laquelle il était emprisonné. En échange de ce service, l'esprit lui fait don d'un chiffon qui, frotté contre des objets en fer, a la propriété de les changer en argent. Le fer est noir et, muni de ce chiffon, le héros jouera le rôle du dieu Hermès qui rendait blanc ce qui était noir.

Nous verrons plus loin que le héros du conte, comme le dieu de l'Olympe hellénique, a la faculté de guérir les malades. Le narrateur en profite pour lui faire gagner beaucoup d'argent en exerçant la profession de médecin. Tel est notamment le cas du fils de bûcheron précité. Le même chiffon qui change le fer en argent a la propriété de guérir toutes les blessures (voir aussi les contes 42 et 44).

On peut facilement comprendre de quelle manière s'enchaînent toutes ces variantes ou ces modifications du récit.

Doit-on encore considérer comme une des formes de la richesse certains objets magiques qui assurent à leur possesseur une nourriture toujours abondante. L'apprenti menuisier du conte 36, par exemple, reçoit de son maître, en paiement de son travail, une table qui, au commandement, se trouve recouverte des mets les plus variés et de tous les objets nécessaires au service. — Dans le conte 54,

le héros trouve une serviette qu'il suffit d'étendre et un succulent repas s'y trouve instantanément placé. ^— La fille aux deux yeux (130) demande à manger à sa chèvre et une table se dresse, toute servie, devant elle. — Le héros du conte 93 reçoit un pain, un morceau de viande et une bouteille de vin, qui ne diminuent jamais. — Celui du conte 97 trouve dans le château enchanté un pain qui jouit de la même propriété. Par son moyen, il sauve deux royaumes de la famine et les souverains lui donnent comme récompense deux voitures chargées d'or et de pierres précieuses.

Dans certains cas, on peut croire que la nourriture remplace ici l'argent. Ce métal est surtout utile pour se procurer à boire et à manger, ce qui est le principal besoin de l'homme " L'homme primitif n'en connaît pas d'autre ; avec la table ou la serviette magique, il se croira aussi riche qu'avec un trésor. Mais l'introduction de pareils objets dans le conte a probablement sa source dans un autre ordre de conceptions que celui dont il est question dans ce chapitre.

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