‹ Le surnaturel dans les contes populairesChapitre 16 sur 31 · Si l'on considère la nuit comme anthropomor · texte numérisé non relu

Si l'on considère la nuit comme anthropomor

phisée, les êtms qui la personnifient prennent possession du château. On pourra les appeler des géants, des sorciers, des diables ou de tout autre nom qui indique des êtres démoniaques ; la dénomination est sans importance et Timagination du narrateur peut se donner ici quelque carrière. Ce qu'il importe de constater, c'est que ces démons ne font sentir leur présence que pendant la nuit. Les habitants du château ont été forcés d'abandonner leur demeure parce qu'ils ne pouvaient y dormir, mais on laisse entendre qu'ils y pénètrent sans danger pendant le jour. Dès que le soir arrive, les esprits commencent seulement à se montrer, rouent de coups toute personne qui n'est pas sortie à temps^ et les êtres humains qui ont voulu tenter d'y rester après le soleil couché n'ont jamais reparu.

Le conte 4 est une histoire de ce genre. Le château royal est enchanté; pour le désenchanter, il faut y passer trois nuits en résistant aux démons. Le nombre trois se représente ici comme dans tous les incidents du conte, on n'a pas à s'y arrêter. Le héros seul pourra mener à bonne fin l'entreprise. Des chats noirs, des chiens, des géants viennent successivement le tourmenter, et chaque matin le roi vient s'enquérir de ses nouvelles et est fort

surpris de le retrouver vivant. Quand se lève le / troisième jour, le héros est maître du château et l des trésors qu'il renferme.

Dans les contes 92 et 121, le héros doit se laisser battre pendant trois nuits par les démons, sans pousser aucun cri. Il doit même se laisser couper la tête. Au jour il retrouve ses forces, ou la princesse le rappelle à la vie au moyen de l'eau magique. — Le conte 92 dit que non seulement le château, mais tout le royaume est enchanté. Le narrateur s'est souvenu que la nuit exerce en effet à la fois son action sur toute la terre et non sur un point spécial.

La nuit n'occupe pas toujours le château. On suppose parfois qu'elle en garde seulement et en interdit l'entrée. C'est un chien qui la personnifie dans le conte 111 ; dans le conte 67, c'est un lion auquel le héros jette un pain à dévorer, tandis quil s'introduit par la porte. Ce détail nous rappelle le gâteau donné à Cerbère par Hèraklès au moment où ce héros va pénétrer dans l'enfer. Mais lorsque la nuit est ainsi à la porte, il reste dans le château des êtres vivants et ceux-ci sont plongés dans le sommeil, par conséquent au pouvoir de la nuit.

2. Dans les exemples précédents, la nuit est envisagée comme un être à forme animale ; le conte va

nous montrer aussi les effets qu'elle produit en tant que simple phénomène physique. Nous aurons ainsi d'autres formes d'enchantement et assez variées.

La forme la plus simple est exposée dans le conte S7. La nuit est un nuage qui cache les objets. Ce nuage est devenu, comme on l'a expliqué plus haut, une montagne ou une colline. La tâche du héros est de faire disparaître cette colline qui dérobe le château à la vue.

3. Une forme d'enchantement, au sujet de laquelle toute explication parait superflue, est le sommeil. (62,97, m). Tout dort dans le château; nous venons d'en dire quelques mots plus haut. Le conte 62 rapporte que dans les écuries, le héros voit des chevaux de marbre; cp qui est une manière d'indiquer leur immobilité amenée par le sommeil. A la fin de l'histoire, ils recouvrent le mouvement et la vie.

4. Ces modes d'enchantement n'altèrent pas l'aspect du château ; d'autres, au contraire, le métamorphosent complètement. La nuit donne aux objets un aspect absolument différent de celui sous lequel nous les montre la lumière. Ce n'est là qu'un simple effet d'optique, mais lorsque le sens originaire du mythe fut perdu, cette transforma-

tion apparente devint une réalité et les êtres qui personnifiaient la nuit, sorciers ou diables, en furent considérés comme les auteurs volontaires. Dans le pays des Ténèbres, comme entre les mains de ses représentants, on admit que les objets changeaient de nature ; si la nuit rend noir ce qui est blanc, par suite elle rend laid ce qui est beau, sans valeur ce qui est d'un grand prix, etc. C'est ainsi qu'un splendide château devient une misérable hutte, et le conte parle souvent de petites cabanes ou de vieilles maisons habitées par des sorcières, dans lesquelles sont cachés des trésors et qui se changent à la fin en magnifiques palais.

Dans le conte 127, la vieille petite maison habitée par des crapauds n'est autre chose qu'un château enchanté, de même que les crapauds sont des princes enchantés. Le château et les princes reprennent leurs formes à la fin du récit. — Dans le conte 106, une petite maison construite par le fils du meunier dans le domaine de la nuit, où sont les chats enchantés, se transforme subitement en un grand château où tout est d'or et d'argent. — A la fin du conte 179, la petite habitation de la sorcière est tout d'un coup remplacée par un palais splendide où un festin royal est servi. — Le vieil homme à barbe grise, enfermé dans la petite

maison de la forêt (179) est un prince que la méchanceté d'une sorcière a enchanté, en même temps que son palais. Quand Théroïne a passé la nuit dans sa demeure, elle se réveille le matin dans une vaste salle qui n'existait pas la veille ; tout ce qui l'entoure brille d'un éclat sans pareil ; des fleurs d'or couvrent les murs, son lit est d'ivoire, le canapé recouvert de velours rouge, etc» S. La nuit ne se borne pas à changer l'aspect des objets. Elle les dérobe complètement à notre vue et ils sont comme s'ils n'existaient plus. La venue du jour ou du héros les fera reparaître. Si tout d'un coup s'élève un château sur un emplacement où l'on ne voyait rien avant que le héros n'arrive, celui-ci passera pour avoir construit ce château. Ainsi s'explique la tâche que remplissent, dans quelques contes, les principaux personnages. — L'héroïne du conte 186, transportée «hms une plaine, y construit en quelques heures un château garni de tout son mobilier et prêt à recevoir des hôtes. Le narrateur s'est complu à faire une description détaillée de toutes ses magnificences depuis la girouette qui tourne au sommet de la tour jusqu'aux oiseaux qui chantent dans leurs cages. — Sur une montagne où il ne pousse que des buissons épineux, le héros du conte 113 exé-

cute dans les mêmes conditions un travail analogue. L'idée de créer un château avec tous les accessoires et tous les objets nécessaires à la vie n'est pas de l'invention du narrateur; ce n'est pas un détail imaginé pour faire paraître la tâche du héros plus difficile. C'est qu'en réalité, quand la nuit envahit le château, il est habité et meublé ; or, la nuit le fait disparaître, mais elle n'y dérange rien et, quand on l'aperçoit de nouveau, on retrouve chaque objet à sa place.

Dans ce même conte 113, le héros purifie un lac (avant de construire le château). Il s'agit certainement encore de désenchanter un objet. Le lac est plein de vase, l'eau en est trouble et sale, la vie en est absente (de même qu'il n'y a pas d'êtres humains dans les châteaux enchantés). Puis l'eau devient transparente et sa surface brille comme un miroir; chacun ^eut y voir son image. En même temps, des poissons de toutes espèces y circulent et la vie est rentrée dans le lac.

Dès qu'il est admis que le héros construit des châteaux, cet acte peut devenir une des tâches qui lui sont imposées pour épouser la princesse. C'est ce que nous voyons dans le conte 107. Il ne s'agit plus ici de rendre au souverain son logis royal, car celui-ci n'est pas enchanté ; on ne saurait en

faire un second, car le château des dêvas est unique. Alors on demandera au héros d'en exécuter en cire une copie réduite, mais toujours avec tout ce qu'il contient, sans rien oublier. Pourquoi en cire ? Parce que la cire est blanche, et le conte a soin de dire que le château en cire est blanc comme la neige ; or le blanc est la couleur de la lumière.

L'impossibilité d'exécuter de pareils travaux prouve assez qu'il s'agit d'actes mythiques ou surnaturels.

6. Enfin une dernière manière d'exprimer que le château est dans la nuit est de le supposer dans un des lieux qui symbolisent le domaine de l'obscurité. Celui du conte 57 a été transporté sous terre avec toutes ses dépendances et tous les sujets du souverain. Et comme si cela ne suffisait pas, on ajoute que le tout y est renfermé dans des coffres de verre * . Pour rendre probablement le fait vraisemblable, le narrateur ajoute que les objets ont été réduits à une très petite échelle.

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