CHAPITRE VII
LES FAITS Héroïques
Nous pouvons étudier maintenant ce qui constitue le fond du conte, c'est-à-dire les actes du principal personnage. Si le héros est un être mythique, il doit accomplir des exploits surnaturels, faire des choses dont aucun être humain ne serait capable. A cette condition « seulement, il épousera l'héroïne. Si celle-ci est au pouvoir de la nuit, il doit pouvoir pénétrer sans danger dans le pays des ténèbres (car on sait que les mortels ordinaires n'en reviennent jamais) et délivrer sa future épouse. Si l'héroïne n'est pas enchantée (le conte oublie parfois ses origines), le héros n'obtient sa main qu'après avoir rendu au roi son père des services qu'aucun de ses sujets ne peut lui rendre. Quelquefois c'est la princesse elle-même qui refuse de se donner avant que son futur mari n'ait démontré, par quelque action extraordinaire, qu'il est digne du trône et au dessus des simples mor-
tels. Le héros subit alors des épreuves; il accomplit des travaux analogueî^ à ceux qu'Eurysthée imposait à Hèraklès. De même, Thésée n'épouse Ariadne qu'après avoir vaincu le Minotaure. Bellérophon s'unit à la fille du roi de Lycie quand il a combattu victorieusement la Chimère et d'autres ennemis de ce prince. Pélops reçoit la main d'Hippodamie comme prix de la course dans laquelle il a lutté contre le roi son père. Les exemples sont nombreux dans la légende grecque.
Nous allons passer en revue les actes héroïques. On constatera d'une part que ces actes ont touaun caractère surhumain. Le conte a d'ailleurs soin de nous faire souvent savoir que tous les mortels qui, avant l'arrivée du héros, ont tenté de les exécuter, n'ont jamais pu réussir. Mais, en second lieu, nous verrons que ces exploits sont de telle nature que l'on y reconnaît toujours l'œuvre d'un dèva. J'ai recherché, dans mon ouvrage sur la Nature des Dieux, en étudiant le développement de la conception des dieux du polythéisme, comment les propriétés de la lumière, lorsque celle-ci a été anthropomorphisée, sont devenues les actes des êtres lumineux et comment elles ont servi à définir leurs facultés. Je ne reviendrai pas sur ce sujet. Ces facultés ont constitué par leur ensemble
l'essence divine. Or ce sont elles que nous allons voir en jeu dans le conte. Le dieu abstrait, tel que nous le comprenons aujourd'hui, peut tout faire. Cette idée ne s'est développée qu'avec le temps; le dieu était capable d'actions tellement extraordinaires et tellement au-dessus de la puis sance humaine qu'on a fini par le croire capable de tout. Mais son pouvoir, lorsqu'il était à l'état de simple dêva ou de simple phénomène lumineux, était nettement déterminé et se bornait aux effets produits par ce phénomène. Or le héros sait faire tout ce que le dêva savait faire, comme le prouvera la discussion qui va suivre, et il ne saurait y avoir une démonstration plus claire de leur identité.
1. Combattre le monstre, — La tâche principale qui échoit au héros consiste à combattre les êtres démoniaques, sous quelque forme qu'ils se présentent, qui détiennent en leur pouvoir le trésor, le château ou l'héroïne. Tel est en effet l'exploit dont les variantes nombreuses forment le fonds de la mythologie hellénique. Le héros grec est le combattant par excellence et cette désignation nous a laissé dans le conte le militaire ou le chasseur. Les dieux aussi luttent contre Tobscurité^ et
toujours ils remportent la victoire. Ils portent Tépithète de vt>t7)cp6po;et le héros du conte voit toujours ses entreprises couronnées de succès. Aucun des monstres de la tradition ne peut lui résister. — Dans le conte des Deux Frères (60), il coupe les sept têtes d*un dragon auquel on était contraint de sacrifier tous les ans une jeune fille (cf. les nombreuses tètes de l'hydre de Lerne). — Dans celui des Quatre Frères (129), il abat d'un coup de fusil le dragon qui plane au-dessus de son navire et veut enlever la princesse. — Il transperce de son épée le taureau dans le corps duquel est enfermée une boule de cristal qui enlèvera son pouvoir magique h un enchanteur (197). — Il tue à coups de bâton le sanglier qui garde le jardin du château enchanté (166). — Il se débarrasse à coups de couteau des chats noirs qui rendent le château inhabitable (4). — D'un coup de pistolet, il met à mort le cheval roux qui devait emporter la princesse (6) ^— Le Vaillant Tailleur (20) se défait de deux géants, prend vivants un sanglier et une licorne. (Héraklès doit aussi rapporter vivant à Eurysthée
1. Dans cet exemple, ce n'est pas le prince qui agit, mais son fidèle serviteur Jean. Celui-ci représente-t-il l'être mythique qui vient au secours du héros? 11 y a quelque confusion dans le rôle des personnages.
le taureau de Crète). — Quand Fennemi se présente SOUS la forme humaine, le conte ne juge pas toujours nécessaire qu'il soit mis à mort. Le héros se contente de rouer de coups l'homme à la grande barbe (4), le nain et les voleurs (166). Peu importe d'ailleurs comment on supprime l'ennemi ; il faut avant tout s'en défaire. C'est en cela seulement que consiste le fait mythique. Les moyens à employer restent à la disposition du conteur.
Le héros est capable de mettre à lui seul en déroute tout un corps de troupes. — Dans le conte 134,irtaille en pièces tous les chevaliers à cottes de mailles que la sorcière envoie contre lui (de même Bellérophon met en fuite les troupes Lyciennes que lui oppose lobatès). — Ailleurs, il remporte la victoire sur les ennemis du roi (134, 136). — Toutefois, dans ces derniers exemples, rien n'indique que les adversaires du héros doivent être considérés comme des êtres fabuleux.
Les animaux, au contraire, sont certainement surnaturels. Il s'en trouve, dans le nombre, contre lesquels un simple mortel, doué d'une vigueur suffisante, aurait pu lutter avec avantage. Si aucun n'a pu y réussir, c'est que tous ces adversaires sont mythiques et qu'un personnage également mythique peut seul les combattre victorieusement.
2. Enlever une montagne, vider un lac^ abattre une forêt, percer un mur, construire un château. — Voilà des actions héroïques de natures bien différentes, et dont le point de départ est cependant identique. Ici la nuit n'est plus représentée par un être vivant; elle est simplement le rideau des nuages, obstacle interposé entre Fhomme et la lumière, que le héros doit déchirer ou faire disparaître. On a vu plus haut que l'idée du nuage s'était transformée tantôt en montagne, tantôt en eau, en arbre ou en forêt, etc. ; suivant que le récit aura adopté telle ou telle de ces transformations, la tâche à exécuter changera forcément de caractère.
Si la nuit est figurée par une montagne qui cache la vue du château, il s'agira de faire disparaître cette montagne (57) ; si le nuage sombre est devenu de l'eau, le héros devra vider complètement le lac ou le grand étang qui se trouve devant la maison de la sorcière (113, 186, 193). La description de l'opération témoigne que la masse d'eau est effectivement une nuée. On voit tout à coup, dit le récit, l'eau du lac se vaporiser en un brouillard qui s'élève, se mêle aux nuages et disparaît dans les hauteurs de l'atmosphère (193).
Si la nuit est un arbre, le bûcheron le coupe et
découvre un trésor (64) ; si elle est une forêt, le héros doit alors Tabattre. Les contes 113 et 193 le condamnent à couper tous les arbres de la forêt. Il remplit alors la fonction qui explique son épithète de Schneider ou de Holzhacker,
Il semble que, réduite à l'abattage des arbres de la forêt, la besogne n'offrirait pas de difficultés insurmontables ; ce serait une affaire de patience et de temps. Lé narrateur a dû se demander comment cette coupe de bois pouvait être un exploit héroïque , qu'aucun autre mortel n'avait pu exécuter, et alors il a imaginé que le héros n'avait pour faire son opération que des outils de verre (113) ou de plomb (193). Ce genre d'outils me parait une addition faite au mythe pour le rendre mieux compréhensible. La légende primitive n'en avait pas besoin ; car pour elle il ne s'agissait pas d'abattre une forêt ordinaire, mais une forêt céleste, inaccessible aux humains.
On pourrait cependant trouver dans le conte luimême un détail qui créait au héros une difficulté en apparence insurmontable. Il devait abattre toute la forêt en un temps très court, limité à une journée dans l'un des exemples précités, à trois heures seulement dans l'autre. Mais cette limitation, à un jour au maximum, du temps donné au
héros pour mener à bonne fin ses entreprises, se reproduit pour beaucoup d'autres exploits et nous reviendrons plus loin sur ce point. On peut d'ailleurs supposer que, dans certaines variantes, ce détail a été oublié et qu'on a cru devoir inventer les raisons susdites.
Dans le conte 198, la nuit est figurée par une tour sombre. L'héroïne y a été emprisonnée pendant sept ans, avec sa femme de chambre. Au bout de ce temps, n'ayant plus rien à manger (on avait déposé près d'elle assez d'aliments pour la nourrir dans cet intei'valle), elle réussit à percer en trois jours le mur de la tour à l'aide de son couteau de table. Elle nous représente la lumière perçant l'obscurité ; le langage a conservé l'image qui a donné naissance au récit.
L'héroïne remplit aussi le rôle de perceur dans le conte 127 où un prince est enfermé dans un poêle. Il a demandé que la princesse vint le délivrer ; mais le roi qui n'a qu'une fille envoie successivement la fille de son meunier et la fille de son porcher. Celles-ci ne peuvent réussir à entamer le métal. L'héroïne, avec son couteau, pratique un trou assez grand pour faire sortir son futur époux; l'opération s'effectue sans aucune difficulté.
Un troisième exemple de percement nous est fourni par le 13' récit. Une méchante belle-mère envoie Théroïne, au milieu de Fhiver, creuser un trou dans la glace qui couvre la rivière, pour y laver son fil. La jeune fille perce la glace, et alors qu'arrive-t-il? Il arrive un splendide carrosse duquel descend un roi qui emmène Théroïne et Tépouse. Voilà un dénouement fort peu préparé et quelqu'un de sensé n'eut certainement pas imaginé une pareille histoire. Ce qui est invraisemblable ici, ce qui est mythique, c'est précisément l'association de deux faits qui n'ont entr'eux aucun lien. Elle s'explique, au contraire, si l'on admet que le roi est ici la lumière qui paraît dès qu'un trou a été fait dans l'obscurité.
Ce conte exige peut-être une interprétation un peu différente des autres. L'héroïne, au lieu d'être Faube matinale, semble personnifier le printemps, c'est-à-dire l'aube de l'année, et dans ce cas, la glace figurerait l'hiver. Un autre épisode du récit confirmerait cette manière de voir. Au moment où le froid est le plus intense, l'héroïne est envoyée par sa belle-mère pour chercher des fraises dans la forêt. Elle arrive à une petite maison habitée par des nains qui s'intéressent à son sort et lui donnent un balai pour balayer la neige. A peine
s'est elle mise à l'œuvre, qu'elle aperçoit sous la neige les fruits qu elle désire. Le phénomène de la naissance du jour a été assimilé par les peuples primitifs au phénomène de la renaissance de la végétation qui marquait pour eux le commencement de l'année. Les dieux et déesses de la Grèce présidaient au renouvellement de la saison printanière.
La percée faite dans la nuit est une porte ouverte à la lumière. C'est pourquoi Janus, chez les Romains, était le portier du ciel et était représenté avec une clef dans la main. Le héros du conte sait aussi ouvrir les portes, et seul, il peut ouvrir celles des lieux mythiques. Lorsqu'il veut entrer dans le château de Stromberg (93) où est enfermée la princesse, il en touche la porte de sa baguette magique qui nous rappelle celle du dieu Hermès. — L'héroïne qui est à la recherche de ses frères métamorphosés en corbeaux (25) réussit également à forcer l'entrée de la montagne de verre, mais elle a dû sacrifier l'un de ses doigts pour l'introduire dans la porte.
On lit dans le conte 107 que le roi ordonne au héros de construire sur le sommet d'une montagne un château et de le garnir de tout le mobilier qui convient à ce genre d'édifice. Ce détail du récit a
déjà été expliqué plus haut *. Il rentre dans la catégorie des faits précédents. Soit par défaut de mémoire, soit pour abréger, quelque conteur a dû omettre de dire que ce château existait déjà, masqué par un nuage ou par une colline. Il s'est borné à faire savoir à ses auditeurs que, grâce à l'arrivée du héros, un château splendide était apparu tout à coup, là où rien ne se voyait auparavant. L'histoire se sera transmise pendant quelque temps sous cette forme, jusqu'au jour où un nouveau narrateur se sera cru logiquement autorisé à dire que le héros avait construit le château. La création ex nihilo lui parut moins vraisemblable et un nouveau genre d'exploits s'introduisit dans la tradition. — Nous le retrouvons dans les contes H3etl86.
3. Aller dans des lieux inaccessibles. — Le Dieu habite les régions célestes. Quand il devient un homme, ces régions sont pour lui des régions inaccessibles ; les mortels n'y sauraient aller, soit que la route en soit trop difficile, soit qu'ils ne la connaissent pas. Toutefois le héros pourra les visiter ; nouvelle preuve de son caractère mythique.