Gagner le prix de la course. — En lisant leâ
exploits dont nous venons de parler, on remarque que le héros se transporte dans les endroits excessivement éloignés avec une rapidité prodigieuse. Cette faculté qu'il possède est un des traits surnaturels du récit. Le jour, en effet, est le plus habile coureur que Ton connaisse, et nulle vitesse n'égale celle delà propagation de la lumière. Il y a longtemps qu'on dit en français : courir avec la rapidité de l'éclair. Rien n'est plus logique, par conséquent, si l'on veut soumettre le héros à quelque épreuve, que de lui fournir l'occasion d'exercer son talent comme coureur. Le roi du conte 71 promet sa fille à celui qui courra plus vite qu'elle. Le but est d'aller remplir une bouteille d'eau à un puits éloigné. Le héros est naturellement vainqueur. — Il gagne aussi trois fois le prix de la course dans le conte 136, où il s'agit de ramasser la pomme d'or qui a été lancée par la princesse. — Des faits analogues se retrouvent dans la légende grecque. Hippomène gagne la main d'Atalante à la course. Œnomaos et Evénos âont contraints de donner leurs filles Hippodamie et Marpessa à Pélops et à Idas parce qu'ils ont été battus dans le même genre de lutte. Les dieux grecs, Hermès, Castor, sont des coureurs incomparablesi
5. Trouver des objets perdus. — La lumière nous fait retrouver les objets cachés, disparus, égarés dans la nuit. C'est pour cette raison que le dieu Hermès avait le don de découvrir ce qui était perdu. Le héros du conte possède la même faculté. — Il retrouve les filles de rois qui ont disparu, enlevées par les êtres démoniaques (126, 129, 134). — Il découvre Tendroitoù les douze princesses passaient les nuits à danser (133). — Dans quatre coûtes, on lui impose pour tâche de retrouver un objet qui est tombé dans le lac ou dans la mer. Tantôt c'est l'anneau d'or de la princesse (62, 134, 17), tantôt c'est la couronne d'or des anciens rois (107). — De même le héros athénien Thésée rapporte du fond de la mer l'anneau de Minos et une couronne d'or que lui donne Amphitrite.
6. Trier des objets. — Parmi les épreuves que le conte fait subir au héros, il en est quelques-unes qui semblent fort singulières. Dans la Reine des abeilles (62) les mille perles de la princesse sont éparpillées dans la forêt^ sous la mousse ; le héros doit les lui rapporter, sans qu'il en manque une seule, avant le coucher du soleil. — Dans le Serpent blanc (17), il doit ramasser en un jour le
contenu de dix sacs de millet, répandu dans riierbe, sans oublier aucun grain. — Cendrillon (21) doit ramasser en deux heures un plat de lentilles jeté dans les cendres, puis en une heure deux plats de lentilles. — Ailleurs (186), Théroïne doit ébarber douze livres de plumes. — On se demande comment on a pu imaginer de faire de pareils travaux des exploits héroïques, et si Ton a cru vraiment que le personnage qui se livrait à une pareille besogne témoignait ainsi qu'il était digne d'occuper un trône. Ces tâches ne seraient pas d'ailleurs absolument impossibles à des humains, si ce n'était le peu de temps donné pour en venir à bout. Mais on a vu plus haut le même laps de temps accordé pour d'autres travaux.
Retrouverons -nous ici en jeu l'une des facultés qui conviennent à un lumineux ? J'avais d'abord pensé à expliquer ces épreuves comme des variantes des objets perdus à retrouver. Mais elles ont peut-être une origine un peu différente. La nuit brouille, mêle, confond tous les objets, on ne les distingue plus les uns des autres, on ne sait plus comment ils sont disposés; le jour les remet en ordre ; dès qu'il parait, on les revoit tous à la place qui convient à chacun, rangés comme ils doivent l'être. Ne serait-ce pas là l'idée originaire? Le jour
134 LES FAItS HÉROÏQUES
opère le triage des choses confondues pendant la nuit. L'imagination du narrateur se sera ensuite exercée pour appliquer cette propriété de la lumière à des cas particuliers.
Il n'y a pas à douter que la lumière est ici en cause pour exécuter l'opération. L'héroïne, à qui l'on a imposé le travail des plumes, s'endort. C'est au moment où elle se réveille, c'est au moment où renaît le jour qu'elle trouve toutes les plunies rangées et mises en tas. La chambre est nettoyée et tout est en ordre.
Le conte 93 (le Tambour) nous présente d'ailleurs un exemple qui me paraît devoir rentrer dans la même catégorie de faits et où il ne s'agit plus de retrouver deâ objets égarés. Le tambour est soumis aux trois épreuves suivantes* En premier lieu, il doit abattre tous les arbres de la forêt; mais, en même temps, il faut qu'il mette tous les morceaux de bois en piles. Ceci fait, il doit le jour suivant, faire de toutes ces piles de bois un seul tas. Enfin, comme troisiènie tâche, il lui faut vider le lac et en ranger ensuite tous les poissons suivant leurs espèces et suivant leurs grosseurs. Il y a là une opération de triage parfaitement caractérisée. Elle se termine aussi avec le jour. Le héros n'a d'autre chose à faire que de dormir. Dès qu'il se réveille;
les ordres qu'il a reçus se trouvent exécutés. Les poissons, dit le conte, se sont rangés d'eux mêmes dans Tordre désiré. N'est-ce pas dire que le matin remet tout à sa place?
Cet acte de triage est raconté par Apulée dans l'histoire de Psyché. Vénus se fait apporter du millet, du froment, de Forge, de la graine de pavots, des pois, des lentilles et des fèves. Elle mêle et confond le tout, puis déclare à Psyché que tout doit être trié, chaque espèce séparée et mise entas en quelques heures.
7, Répondre à toute question posée. — Chez les grecs, Œdipe devine l'énigme du Sphinx; c'est donc là une faculté que possèdent les héros. Le Sphinx est une personnification de la nuit et il meurt lorsque la question qu'il pose est résolue. Dans le conte, c'est la princesse qui donne l'énigme à trouver et sa main est la récompense promise comme prix de la sagacité (55, 94, H4, 125) : voilà donc un nouveau genre d'épreuves imposé au héros et, seul, il peut réussir à donner la solution du problème. Une variante intéressante est cependant fournie par le conte 22. La princesse exige au contraire de celui qu'elle acceptera comme son époux, de lui poser une question assez difficile
pour qu'elle ne puisse y répondre. Mais le narrateur s'est vu dans la nécessité de mettre la fin du récit en contradiction avec le commencement. La princesse en effet devine Ténigme et cependant elle épouse le héros. En effet, elle ne pouvait pas ne pas la deviner, car elle est de la race des lumineux, de ceux qui devinent.
Sans qu'il y ait précisément énigme, on interroge aussi le héros sur les causes vainement cherchées de certains événements et il sait toujours les découvrir. On lui demande pourquoi la fontaine qui répandait du vin est tarie; pourquoi Tarbre à pommes d'or ne produit plus ni feuilles, ni fruits (89); pourquoi Théroïne est malade; ce qu'est devenue la clef du coffre-fort (165).
• Dans le conte 62, il doit deviner quelle est celle des trois filles du roi qui a mangé du miel. Il doit apprendre au batelier condamné à opérer la traversée du lac, comment il pourra se procurer un remplaçant (62, 165).
Quelle est l'origine de cette tâche imposée au héros? Le fait de deviner une énigme peut être assimilé à la découverte d'une chose cachée et avoir quelques rapports avec la trouvaille des objets perdus. Mais il faut aussi se rappeler que le dieu, qui représente la lumière, voit tout ; et que con-
séquemment, il sait tout. Je sais tout, dit le héros du conte 29 à ceux qui Tinterrogent. On consultait l'oracle du dieu parce qu il savait tout, et les Grecs l'interrogeaient souvent sur des choses d'un ordre très vulgaire. Deviner est dérivé de la racine div qui a donné leur nom aux dieux.
La nature des questions posées dépend de la fantaisie du narrateur. Elles peuvent se rapporter ou non à des faits mythiques. Nous reconnaissons le mythe, par exemple, dans la clef perdue ou dans l'arbre aux pommes d'or. La clef du coffre-fort est sous une pile de bois dans le bûcher ; ceci ressemble beaucoup au trésor enfoui dans les racines de l'arbre. L'arbre aux pommes d'or est fabuleux; s'il ne produit plus de fruits, c'est parcequ'une souris ronge ses racines; cette souris peut être un des animaux qui représentent la nuit. A l'origine, les faits mythiques devaient jouer le principal rôle et parce qu'ils intéressaient surtout l'auditeur et parce que leur caractère fabuleux, et par conséquent invraisemblable, était pour le héros, censé un simple mortel, une difficulté de les deviner. Mais, avec le temps, des variantes s'introduisirent, empruntées aux choses de la vie ordinaire. Nos traditions populaires sont fécondes en devinettes, elles amiisent probablement beaucoup les peuples peu civilisés ;
on put y puiser pour remplacer des questions dont le sens n'était plus compris. Certainement, dans l'histoire d'Œdipe, la question posée par le Sphinx n'appartient pas à l'ordre des idées surnaturelles.
8. Donner la vie ou la santé. — Le dieu qui donne le jour au monde, donne le/owr aux êtres; les dieux grecs présidaient à toute génération. Le roi qui n'a que des filles (107), pourra donc, avant d'accorder la main de la plus jeune au tailleur, exiger de celui-ci qu'il lui donne un enfant mâle. Nous avons vu plus haut l'héroïne (13) faire pousser les plantes.
Le héros peut aussi rendre la vie aux morts. Il ressuscite la princesse sa femme (16). — Le fidèle Jean ressuscite (23) les enfants du prince son maître que celui-ci a sacrifiés pour sauver son serviteur et qui ont eu la tête coupée.
Le dieu qui donne la vie donne aussi la santé. La maladie et la mort sont parentes. Apollon guérissait les malades et Asklèpios, son fils, à qui il avait enseigné sa science, était le dieu spécial de la médecine. Le héros du conte a reçu le même don. Il guérit la princesse (16S), la fiancée du géant (121); un prince guérit son propre père (97) ; une princesse guérit sa mère (96). — Dans le conte
92, la princesse guérit le héros des coups que les démons lui ont donnés pendant la nuit. — Le fils du bûcheron (99) est capable de guérir toutes les blessures. — Le filleul du diable ou de la mort reçoit de son parrain une eau (42) ou une herbe (44) qui a la vertu de rendre la santé aux malades. Il devient ainsi un illustre médecin et acquiert une grande fortune. Cependant quelque narrateur a cru devoir limiter son pouvoir. Si, en effet, le héros guérissait tout le monde, personne ne mourrait plus sur la terre, et le parrain (diable ou mort) se trouverait ainsi lésé par suite du cadeau qu'il aurait fait. Il a donc fallu supposer que la guérison ne s'effectuerait qu'avec la permission de la mort, et celle-ci a soin d'apparaître chaque fois près du lit du malade, mais visible seulement pour son filleul. Si elle se montre au chevet du lit, il y aura retour à la santé. Si elle se montre au côté opposé, le médecin n'a qu'à abandonner le malade à sa destinée.
9. Faire jaillir une source, — Le roi du conte 107 désire avoir une fontaine au milieu de la cour du château et le tailleur fait sortir de terre un jet, haut comme un homme, d'une eau pure comme le cristal. Janus aussi faisait jaillir des sources et
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Dionysos, frappant la terre de son thyrse, faisait couler des ruisseaux de vin. — Il faut probablement rattacher au même ordre d'idées l'histoire d'un autre tailleur (20) qui persuade au géant qu'il sait faire sortir l'eau d'une pierre.
J'ai déduit cette faculté de Janus qui consiste à créer les sources, c'est-à-dire à faire sortir de l'eau des régions souterraines, de ce fait que la lumière met au jour les choses cachées dans la nuit. Peut-être faut-il chercher quelqu'autre explication.
10. Résister à l'action de la chaleur, — Le héros du conte 71 est enfermé dans une chambre chauffée au rouge et en sort sans avoir éprouvé aucun mal. — Celui du conte 193 va chercher une bûche au milieu d'un immense tas de bois en combustion. — Un autre résiste au feu de trois cents fagots enflammés (134). Il faut probablement regarder ce genre d'épreuves comme introduit postérieurement dans le mythe et sous l'influence des idées chrétiennes. Personne ne revient du monde souterrain, c'est-à-dire de l'enfer, excepté le héros. Le christianisme admettant qu'on y subit le supplice du feu, on a pu en conclure logiquement que ce personnage avait le don de n'en pas ressentir les effets.
11. Voir et entendre tout. — Pareil à Zeus et à Hermès , que Ton désignait par Tépithète de 7:av(57rTT)(;, le héros voit tout. Son origine lumineuse justifie cette faculté; le jour éclaire tout à la fois. Un des personnages du conte 129 voit au-delà de la mer la princesse au pouvoir d'un dragon. — Il voit d'en bas les œufs contenus dans le nid d'un pinson placé au haut d'un arbre et peut en compter le nombre (id). — Un chasseur voit à deux milles de distance l'œil gauche d'une mouche (71). — Le narrateur s'est appliqué à imaginer des exemples particuliers de nature à frapper plus vivement l'esprit de l'auditeur. Lynkeus, dans le mythe grec, possède une vue merveilleuse, on dit qu'il voyait même à travers les pierres et sous la terre. — C'est probablement la même idée que le conte a transformée, croyant la rendre plus vraisemblable, lorsqu'il rapporte que le héros entend l'herbe pousser et ce que disent les morts (note du conte 71). — Une fois qu'il est admis qu'il entend tout, on verra sans étonnement qu'un des personnages entend à trois cents lieues de distance les gémissements de l'héroïne (134).
12. Désenchanter les personnages et objets enchantés, — Le héros désenchante l'héroïne lorsqu'elle
est enchantée et réciproquement. En effet, si F enchantement d'un personnage n'est autre chose que le changement de forme et d'aspect produit par la nuit, le retour du jour doit lui rendre son apparence primitive. Or le jour renaît, soit quand le héros a vaincu le monstre ou dissipé l'obscurité, Boit simplement, s'il est la lumière elle-même, quand il apparaît dans le lieu oîi se trouve l'être enchanté. Chaque chose reprend alors sa forme réelle K Dornroschen se réveille de son sommeil centenaire (SO); Blanche-Neige et l'héroïne du conte 631 sortent de leurs cercueils de verre. — Les chevaux de marbre recouvrent le mouvement (62). — La princesse du conte 64 éclate de rire, ce qui ne lui était jamais arrivé. — La princesse noire redevient blanche (121); la fille aux oies, laide, vieille et noire^ apparaît resplendissante de jeunesse et de beauté (179). — Le vieil homme gris (169) se transforme en un prince charmant et sa misérable hutte se change en un magnifique palais. — Le prince grenouille (1), le prince changé en un chien (196), la princesse devenue crapaud (63) et d'autres encore qui ont subi des métamorphoses animales reprennent la forme