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CHAPITRE VIII

Nous devons maintenant examiner les moyens qui facilitent au héros Faccomplissement de ses exploits. Ici la différence s'accuse nettement entre ce personnage et le dieu auquel il fut primitivement identique. Lorsque le dieu fait une action surnaturelle, cette action n'est extraordinaire qu'autant que l'on se place au point de vue humain. Son auteur possède des facultés qui ne nous ont pas été accordées ; ce qui nous semble un miracle n'est que le produit logique et normal de ces facultés. Le dieu n'a besoin d'aucun moyen spécial pour agir, il lui suffit de vouloir et, pourvu que l'acte rentre dans la catégorie de ceux que lui permettent ses caractères divins, cet acte se trouve immédiatement accompli. Il se transporte où il veut, il sait tout ce qu'il peut désirer savoir; s'il combat, il est nécessairement victorieux.

Le drame mythique ayant été transporté sur la

terre, le principal acteur est devenu un homme, et s'il conserva pendant quelque temps certaines qualités qui le distinguaient des autres, elles s'effacèrent peu à peu de la mémoire. Tel que le conte nous le présente, il ne diffère en rien des autres hommes; le narrateur ne songe jamais à nous dire que c'est un mortel extraordinaire, très supérieur à ses semblables. Au contraire, lorsqu'il est question de son intelligence, elle est souvent si peu développée que ses parents le considèrent comme un imbécile ; ils se moquent de sa faiblesse et de son incapacité lorsqu'il prétend entreprendre des tâches dans lesquelles ses frères ont échoué. Dans tous les cas, il ne saurait rien faire s'il n'est pas aidé par d'autres êtres ou s'il n'a pas en sa possession quelque talisman.

Cette nécessité d'un secours extérieur mérite d'arrêter un moment Tattention. Si le conte était le simple produit de l'imagination humaine, il semble que l'auteur devait en disposer autrement les événements. Il eût donné plus d'intérêt au récit en attribuant au principal personnage des talents et des forces supérieures à ceux des mortels ordinaires. Il aurait ainsi préparé l'action, justifié les exploits du héros et expliqué comment ce dernier était le seul être humain capable de les accom-

plir. On répète souvent que les dieux ne sont que des hommes divinisés, c'est-à-dire doués de facultés surnaturelles par l'imagination populaire. Comment se fait-il que dans les contes, où l'occasion était si favorable pour développer une pareille conception, on n'en trouve aucun exemple?

Le héros est si peu un héros, dans le sens que nous donnons ordinairement à ce mot, que, dans beaucoup de cas, il n'est pas même l'auteur des actes dont on lui attribue l'honneur. Parfois il se livre au sommeil pendant que d'autres, de vrais êtres mythiques, travaillent à son profit. Que nous importe qu'il soit un tailleur, ou un prince, ou un militaire? Un homme quelconque pourrait subir victorieusement les mêmes épreuves, mener à * bonne fin les mêmes œuvres surnaturelles, à la seule condition que le hasard lui fit rencontrer les mêmes objets ou les mêmes êtres fabuleux. Car le héros ne va pas même à leur recherche. Il court le monde sans avoir d'autre but, dans la moitié des contes, que celui de voyager. Il va droit devant lui ; le hasard lui apprend qu'il y a quelque part un château ou une princesse à désenchanter. Un autre hasard, ou si l'on veut, sa bonne fortune met sur son chemin les moyens nécessaires à la réalisation de son projet accidentel. La seule

chose à remarquer, c'est la confiance irraisonnée avec laquelle il s'embarque dans des aventures qu'un peu de bon sens lui ferait juger impossibles. Le narrateur a cru pouvoir expliquer comment d'autres hommes que le héros n'ont pas eu la même chance ou n'ont pas su en profiter. Il suppose généralement que le héros a tiré de quelque danger ceux qui lui viennent en aide, qu'il les a servis fidèlement pendant quelque temps ou qu'il s'est simplement montré poli avec eux et bienveillant. Lorsque trois frères sont mis en scène, les deux aines partent généralement les premiers pour aller chercher la fortune ; ils trouvent sur leur route les mêmes êtres que leur frère cadet trouvera après eux, mais ils sont vaniteux ou orgueilleux et traitent avec mépris les petites gens qui leur adressent la parole {contes 97, 165). — Dans l'Oie d'or (64)^ ils refusent à un vieil homme gris de lui donner une portion de leurs aliments, tandis que le héros les partage avec lui. — L'héroïne du conte 13 partage également son pain avec les trois nains dans le bois, tandis que sa sœur, la fille de la sorcière, a repoussé grossièrement leur demande. — Dans le conte 57, trois princes partent l'un après Tautre à la recherche de l'oiseau d'or. Le renard leur conseille, lorsqu'ils passeront par le village

voisin, de s'arrêter à Taubeiçe qui a une pauvre apparence au lieu de chercher asile dans celle où l'on s'amuse et où l'on danse. L'orgueil des deux aines ne leur permet pas de suivre ce conseil, tandis que le plus jeune s'y conforme. — Dans le conte 52, les trois frères voyagent de concert. En route les deux aînés veulent détruire une ruche d'abeilles. Le troisième les en empêche et la reine des abeilles l'aidera plus tard dans l'une des tâches qui lui seront imposées. — Il est inutile de multiplier ces exemples. Le héros reçoit la récompense de sa bonté ou de son obéissance. Nous ferons seulement remarquer que ces qualités, quelque louables qu'elles soient, sont plutôt de celles qui font des saints que de celles qui font les héros. Ces détails n'appartiennent pas au mythe primitif. Ils ont été ajoutés par quelque narrateur. A-t-il donné ainsi quelque preuve de cette imagination à laquelle on attribue la création des contes? Rien n'est moins certain. Il en a probablement puisé l'idée première dans d'autres récits qu'il ne serait nullement difficile de découvrir. En réalité les êtres mythiques viennent au secours du héros parce qu'il est le héros. Si, par hasard, ils donnent de bons conseils à d'autres, ceux-ci ne doivent pas les suivre, ou il n'y aurait plus de conte.

On peut signaler dans les poèmes homériques des exemples de cette intervention des êtres surnaturels. Les dieux grecs agissent toujours par euxmêmes ; les héros grecs aussi dans un grand nombre de cas. Déjà cependant Hèraklès, qui pourtant sera un dieu, a besoin du secours d'Atlas pour se procurer les pommes du jardin des Hespérides. Mais, lorsque llliade et TOdyssée racontent les exploits de Diomède et d'Ulysse, il est facile de constater que ces héros ne font jamais rien sans qu' Athèna veille sur eux ; la déesse dirige leurs coups et les tire d'embarras chaque fois qu'un péril peut les menacer ; elle leur donne aussi des conseils. Le poète a soin de nous dire, il est vrai, qu'Athèna est leur protectrice et qu'elle s'intéresse à l'accomplissement de leurs desseins ; le hasard ne joue là aucun rôle. Mais le héros du conte germanique ne saurait même plus être comparé à un Diomède ou à un Ulysse qui ont encore conservé quelques traces de leurs caractères divins. Pour expliquer ses actes surnaturels, le narrateur s'est vu dans l'obligation de chercher dans son imagination les moyens dont se servira son personnage. Ces moyens sont des additions au mythe et d'ailleurs tout à fait enfantins.

11 y en a de deux sorte-^. Tantôt ce sont des êtres

mythiques, possédant par conséquent les facultés nécessaires, qui agissent pour le compte du héros ; tantôt celui-ci se procure des talismans qui lui donnent momentanément ces facultés. Un troisième cas se présente pourtant. Lorsque la tâche imposée à Thomme, et impossible pour lui, peut être accomplie par un animal, cet animal vient au secours du héros et le narrateur se trouve ainsi dispensé de recourir à des moyens surnaturels. Nous allons examiner successivement ces différents procédés.

Intervention des êtres mythiques, — Dans le conte 113, les nains travaillent pour le héros. Ils coupent en quelques heures toute la forêt, ils mettent le lac à sec, il construisent un château. — Dans le conte 186, c'est une vieille femme qui vient au secours de Fhéroïne. Elle trie les plumes, elle dessèche le lac, elle construit aussi un château*. — Un petit homme noir se charge, pour le fils du paysan, de faire un bateau qui va plus rapidement sur terre que sur mer (16S). — Les esprits de Tair (166) tirent le héros de la caverne souterraine où il a été abandonné, lui révèlent que la princesse est sur un navire au milieu des mers et le transportent sur ce navire en Fenlevant dans les airs. — Un petit nain noir fait sortir le soldat du puits

OÙ la colère d'une vieille sorcière Ta emprisonné (H 6) et enlève chaque nuit la fille du roi pour la lui porter dans sa chambre.

Si l'être mythique ne fait pas directement la besogne du héros, il se trouve toujours à point sur son chemin pour le renseigner sur la position des lieux qu'il cherche et lui tracer la ligne de conduite qu'il doit suivre s'il veut réussir dans ses entreprises. — Une vieille femme (133) donne des conseils au prince qui se propose de trouver le lieu où les douze filles du roi passent les nuits.

— Une autre vieille femme apprend à l'épouse du meunier le moyen de retrouver son mari enlevé par une nixe de l'étang (184). — Quelquefois c'est la princesse enchantée elle-même qui se charge d'indiquer au héros comment il la délivrera (121).

— Dans l'Odyssée, Circé et Protée jouent un rôle analogue vis à vis d'Ulysse et de Ménélas.

Le héros ne sait rien depuis qu'il est un homme et cependant il doit tout savoir. Quelqu'un doit donc se trouver à point nommé pour l'instruire, toutes les fois qu'il est nécessaire. Cet être qui sait tout à sa place est forcément un être surnaturel. Logiquement il devrait appartenir à la race des lumineux; il semble cependant quelquefois être de la race des démons. Le narrateur, qui l'a intro-

duit dans un récit dont il avait perdu le sens, a fini par choisir un peu au hasard dans les deux catégories de personnages surnaturels. Nous avons dit plus haut en parlant des nains, qu'une certaine confusion s'est établie à ce sujet.

Un fait qui mérite particulièrement l'attention, c'est que le héros, ce grand devineur d'énigmes, ne les devine jamais tout seul. Cependant, s'il y avait une faculté qu'il était aisé de lui attribuer, c'était une sagacité extraordinaire, comme certains hommes en ont montré quelquefois ; il eut été ainsi dispensé de tout secours pour répondre à certaines questions. Œdipe résout seul l'énigme du Sphinx. Mais le personnage du conte est toujours un homme des plus ordinaires. Dans le conte 125, c'est la grand'mère du diable, et dans le conte 165, c'est la femme du griffon qui indique au héros les réponses à faire. — Ailleurs le prince apprend lui-même à la princesse la solution de l'énigme qu'il lui a posée (22). — Dans Rumpelstilzchen (55), c'est le hasard qui fait connaître à la lille du meunier le nom qu'elle cherche vainement.

Le héros rencontre parfois sur sa route des personnages singuliers, qu'il emmène comme compagnons de voyage, bien qu'il ne sache pas à l'avance qu'ils lui seront de quelque utilité. Chacun de ces

personnages est doué d'une faculté surnaturelle, mais d'une seule. Ils font la besogne du héros et et remplacent par conséquent les êtres mythiques. Ils étaient certainement eux-mêmes des êtres mythiques dans une forme antérieure du récit. On ne s'en souvient plus et on en parle comme s'ils étaient des hommes ; mais de simples mortels ne sont pas capables des actions extraordinaires qu'on leur attribue. Autrement, il était plus simple de se passer de leur concours et. de donner au héros le pouvoir d'agir directement. — Dans le conte 71, l'un de ces personnages est un coureur si merveilleux que, pour marcher comme un homme ordinaire, il est forcé de s'enlever une jambe. Il prend la place du héros lorsqu'il faut lutter de vitesse avec la princesse et arrive au but le premier. — Un autre souffle avec tant de force qu'il fait tourner à deux milles de distance sept moulins à vent. Celui-là disperse dans les airs deux régiments envoyés à la poursuite du héros. — Dans le conte des Six Serviteurs (134), l'un d'eux, qui a la propriété de voir tout ce qui se passe dans le monde, aperçoit à trois cent lieues de distance la fille de la sorcière que sa mère a enlevée pour empêcher son mariage. — Lorsqu'il s'agit de retrouver l'anneau que la sorcière a

perdu dans la mer Rouge , c'est encore lui qui indiquera Tendroit où il faut le chercher. Un second serviteur qui a le ventre gros comme une montagne, boit toute l'eau de la mer et la met à sec S afin que l'on puisse ramasser l'objet perdu.

Un troisième, qui a la propriété d'avoir d'autant plus froid qu'il fait plus chaud, subit l'épreuve du feu à la place du prince. Nous bornerons là ces exemples.

Nous avons ici la forme la plus simple de l'être surnaturel.

Le conte 129 présente un cas singulier où le narrateur a supprimé le héros pour ne conserver que les personnages dont nous venons de parler. Puisqu'ils sont les seuls qui agissent, il a jugé le héros inutile. Il a fait de ces compagnons, qui sont au nombre de quatre, quatre frères ; il s'est accordé ainsi avec le détail ordinaire du récit ; mais, au lieu de se mettre trois contre un, comme il arrive généralement, ces frères s'entr' aident mutuellement pour délivrer la princesse. Ils sont voleur, astronome, chasseur et tailleur. Sans parler ici de leurs exploits qui sont le simple produit de l'imagination, remarquons seulement qu'on est

1. On a vu plus haut que l'une des tâches du héros était de mettre à sec un lac ou un étang.

LES MOYENS DU HÉROS iS7

autorisé à croire que, dans la forme antérieure du conte, il y avait un héros ; car aucun des frères n épouse la princesse. Ils se contentent des honneurs et de la fortune ; le roi partage en quatre son royaume pour le leur donner.

Intervention des animaux, — Dès qu'il est admis que le héros a besoin d'aide, le conte, qui met continuellement en scène des animaux, pourra les utiliser à cet effet. — C'est un oiseau blanc qui procure à Cendrillon (21) les vêtements dont elle se parera pour aller au bal. — Un lion accompagne le prince Sans Peur (121) et le sauve des embûches que lui tend son ennemi le géant. — Un lièvre (60) va chercher la racine qui doit rappeler le héros à la vie. — Un fils de comte (33) qui entend le langage des animaux, profite de la conversation des grenouilles, des chiens et des pigeons et devient pape à la fin du récit. — C'est aussi par la conversation de trois corbeaux que le fidèle Jean (6) apprend les périls auxquels sera exposé son maître, en même temps que les moyens d'y parer. — Un pigeon blanc (123) vient au secours de la servante perdue dans la forêt et lui trace sa ligne de conduite. — Le héros du conte 126 a un cheval blanc qui lui indique le moyen de retrouver la princesse que son père a perdue. — Le prince, qui va à la

recherche de FOiseau d'or, rencontre un renard (57) qui le transporte sur sa queue et lui donne les meilleurs conseils. — Dans ces trois derniers exemples, l'animal est un prince enchanté qui reprendra à la fin sa première forme.

Les animaux remplissent aussi certaines tâches au lieu et place du héros. — La nature de ces tâches a certainement déterminé le choix que le narrateur a fait de telle ou telle espèce zoologique. Lorsqu'il s'agit de retrouver dans l'herbe les perles de la princesse ou de ramasser le millet répandu par terre, la besogne est confiée aux fourmis (62, 17). — S'il faut retirer du fond de Teau l'anneau de l'héroïne (17, 62) ou la couronne royale (107), des poissons ou des canards rendent au héros le service de lui rapporter l'objet perdu. — Les abeilles construisent pour lui un château en cire (107) et lui révèlent quelle est celle des trois princesses qui a mangé du miel (62). — Les corbeaux se chargent de traverser la mer qui est au bout du monde pour aller cueillir les pommes de l'Arbre de la Vie (17). — Le roi qui n'a que des filles exige- t-il du héros de lui donner un enfant mâle, la cigogne vient à travers les airs, tenant dans son bec un jeune prince (107). C'est qu'en effet, dans les traditions populaires germaniques, chaque nouvau-né est censé avoir été

apporté par une cigogne qui le laisse tomber dans le giron de la mère.

Tous ces animaux, sauf peut-être ce dernier (je ne connais pas Torigine de la légende), sont des animaux réels et non mythiques. On a soin d'expliquer leur intervention en racontant préalablement que le héros leur a rendu des services et qu'ils paient ainsi une dette de reconnaissance. Voici maintenant un exemple qui paraît emprunté à une source mythique. Le même roi, qui a voulu un enfant mâle (107), veut encore avoir une fontaine au milieu de la cour de son palais. Un pauvre tailleur, sous peine d'être décapité, doit réaliser son caprice; sentant son impuissance, il verse des larmes à l'idée du sort qui l'attend. Mais un jeune poulain, à qui il a donné la liberté, arrive dans la cour, en fait trois fois le tour au galop, et s'abat violemment par terre. Au même moment, on entend comme un coup de tonnerre, un fragment du sol saute en l'air et on voit jaillir un jet d'une eau pure comme le cristal, à travers lequel jouent les rayons du soleil. Nous retrouvons ici une variante de la légende hellénique où Pégase, d'un coup depibd,fait jaillir sur l'Hélicon la fontaine Hippocrène. On sait que dans le mythe, le cheval est toujours le symbole de l'eau.

Objets magiques, — Quand Tassistance des êtres vivants lui fait défaut, le héros trouve des objets qui ont des propriétés surnaturelles et à Taide desquels il réussit à réaliser le dénoûment du conte.

Quelques uns n'ont qu'une action indirecte sur les événements. Ils permettent seulement au héros, lorsqu'il est dans une position embarrassée, de faire venir à son secours les êtres mythiques dont nous avons ci-dessus examiné le rôle. Le prince du conte 91 trouve une flûte dont il lui suffit de jouer pour que les elfes accourent exécuter ses ordres. — Le soldat du conte 116 voit au fond du puits une lumière bleue; lorsqu'il y allume sa pipe, un nain apparaît et se met à sa disposition. — Ailleurs c'est un anneau que l'on tourne et les esprits de Tair répondent aussitôt à l'appel (166). — Une princesse (113) possède un mouchoir dont elle frappe trois fois la terre et les êtres souterrains surgissent pour faire la tâche imposée au héros. — Les personnages mythiques agissent ici comme dans les exemples précédents. La seule différence consiste en ce que leurs actes ne sont plus spontanés ; ils sont contraints d'obéir à celui qui détient entre ses mains l'objet magique.

Leur concours n'est pas d'ailleurs absolument

nécessaire; le narrateur a pu les supprimer et concevoir un moyen plus simple d'arriver au but. Il donne au héros l'anneau des souhaits (72, 197). Celui qui en est possesseur n'a qu'à désirer et ses désirs, quels qu'ils soient, sont immédiatement réalisés. — Le conte 197 parle aussi d'un chapeau des souhaits.

D'autres objets magiques ne peuvent plus servir h tout et jouissent de propriétés spécialisées. Nous allons les passer en revue, en les classant suivant la nature de leurs destinations.

Les uns donnent le moyen certain de vaincre et de tuer son ennemi. Ce sont des armes infaillibles comme le javelot fameux qu'Artémis donne à Procris dans la légende hellénique. Pour mettre à mort des êtres surnaturels, il faut en effet posséder des armes surnaturelles. Ces armes sont d'abord des épées. — Dans l'Os qui chante (28), le pays est dévasté par un éijorme sanglier ; une seule épée, une épée noire que le nain donne au héros, est capable d'ôter la vie à l'animal. — Une seule épée peut aussi donner la mort au dragon (60); elle est enfouie sous le seuil du palais et pour l'en arracher, il faut avoir vidé les trois coupes remplies de la liqueur qui donne la force. — Une autre épée coupe instantanément toutes

les têtes des personnes présentes, lorsque son détenteur la tient à la main et dit : à bas toutes les têtes, excepté la mienne (92). Il serait dangereux sans doute d'oublier la restriction. — Une dernière a une telle vertu qu'aucune armée ne peut lui résister et deux rois en font usage pour battre leurs ennemis (97). — Nous trouvons ensuite les armes blanches remplacées par les armes à feu. Ce sera le fusil infaillible (110, 129) ou la carabine qui ne manque jamais le but (111). — Enfin^ l'auteur à qui nous devons la forme moderne du conte S4, lâchant la bride à son imagination, nous parle d'un havre-sac dont on fait sortir, autant de fois qu'on veut, sept soldats armés, d'un chapeau qui tire des coups de canon, et d'un cor qui abat instantanément les murailles les plus solides. Ce dernier trait est probablement emprunté à l'histoire biblique de la prise de Jéricho.

Après les moyens de combat, viennent les moyens de transport. Le héros est sur notre planète et l'action mythique se passe aux extrémités et en dehors de la Terre, donc dans des régions très éloignées^ inconnues et inaccessibles aux mortels ordinaires. On ne saurait y parvenir que par des moyens surnaturels. Le conte donne

au héros des bottes avec lesquelles il fait en une enjambée autant de chemin qu'il en ferait en un jour sans leur aide (56). — D'autres bottes, plus merveilleuses, le transportent en un instant au point qu'il désire atteindre (96). — Certain cheval conduit son cavalier partout ; il peut même gravir la montagne de verre (93). — Un narrateur a même jugé le cheval inutile et s'est contenté de donner à son héros une selle sur laquelle il suffit de s'asseoir pour être aussitôt rendu à sa destination, le lieu que l'on cherche fut-il au bout du monde (193). — Le conte mentionne encore un chapeau et un manteau qui ont les mêmes propriétés. C'est avec le chapeau voyageur que le héros parvient au château du Soleil d'or (197). — C'est grâee au manteau voyageur qu'il peut atteindre le sommet du Granatenberg (122).

La légende grecque nous offre encore ici des sujets de comparaison. Les bottes du héros sont identiques aux fameuses sandales d'Hermès qui portaient des ailes. On appliquait également des ailes aux épaules du dieu ou à son chapeau ; nous avons là l'équivalent du manteau et du chapeau voyageur. Quant au cheval, il se reconnaît facilement dans Pégase, animal ailé, qui transporte Bellérophon dans les airs pour combattre la Chi-

mère et Persée dans le jardin des Hespérides pour y cueillir les pommes d'or.

Faut-il rendre la santé ou la vie à ceux qui Tont perdue, les moyens ne manquent pas. Nous avons parlé plus haut de la liqueur qui donne la force (60). — L'esprit emprisonné dans la bouteille donne à son libérateur un chiffon qui guérit toutes les blessures (99). — Le héros devenu aveugle a la bonne chance de se trouver près d'un ruisseau dont l'eau rend la vue (121), ou sous une potence, et la rosée qui en tombe pendant la nuit a la même vertu (107). — Ce même personnage reçoit en don de son parrain l'herbe (44) ou l'eau (42) qui guérit, sauf dans les cas (et il en sera prévenu) où la mort a décidé de s'approprier le malade. — Certaines teuilles vertes rappellent les morts à la vie (16); une racine qu'il faut aller chercher très loin a aussi le pouvoir de ressusciter (60). — Mais le remède par excellence, celui qui reparaît le plus fréquemment dans la tradition, la panacée qui fait recouvrer la santé et l'existence, est l'Eau de la Vie (92, 96, 97) dont la source est gardée par deux lions. Nous avons affaire ici à une conception mythique dont l'origine est aussi ancienne que le fond primitif du conte. L'eau de la vie est identique à l'ambroisie de la légende grecque.

S'il est nécessaire de pénétrer dans un endroit clos, il existe une baguette magique qui ouvre toutes les portes (93, 96). — Cette même baguette (ou une autre) a le don de métamorphoser, comme celle que portait Hermès ou Circé.

On peut relever encore dans le recueil de Grimm

quelques objets destinés à d'autres usages. — Un

manteau rend invisible celui qui le porte (92, 93).

Un télescope permet de voir les choses les plus

éloignées (129).

Certain chapeau produit du froid et celui qui s'en couvre supporte la chaleur d'une chambre de fer chauffée au rouge (71).

Saint Pierre donne à frère Lustig un sac dans lequel viendront se placer d'eux mêmes tous les objets qu'il désirera y voir entrer (81).

Pour entendre le langage des animaux, il faut manger du serpent blanc (117) ou avaler le cœur d'un dragon.

Pour acquérir la fortune, il faut manger le foie et le cœur d'un oiseau d'or (60), ou le cœur d'un oiseau innommé (122). On trouve tous les matins une pièce d'or sous son oreiller.

Le violon dont les sons forcent tous les auditeurs à danser (110) et le bâton qui, au commandement, frappe toutes les personnes présentes (36) ne per-

mettent pas, il est vrai, de faire des actions surnaturelles, mais leur possesseur peut obliger tous ceux qu'il rencontre à lui accorder toutes ses demandes et à subir toutes ses exigences. — Le narrateur du conte 110 a d'ailleurs trouvé le moyen d'arriver au même résultat sans aucun objet magique, il a donné au héros la propriété de ne pouvoir demander aucune faveur sans l'obtenir.

Enfin, il est encore d'autres objets magiques, comme la table ou la serviette qui se couvrent de mets au commandement, ou le pain qui ne diminue jamais et dont il a été parlé dans le chapitre IV.

Ces objets ne constituent pas des moyens donnés au héros pour accomplir des exploits. Cependant ils servent à la Fille aux deux yeux à ne pas mourir de faim (130), et le héros du conte 97 sauve, grâce à leur possession, deux royaumes de la famine. Il trouve là une source de richesse, car les deux rois le récompensent par le don de deux voitures chargées d'or.

Grâce à ces talismans, le héros, comme d'ailleurs tout autre le ferait à sa place, peut donc faire des actes surnaturels. Comment se les procure-t-il? Nous avons déjà dit qu'ils lui sont généralement donnés par quelqu'être mythique qu'il rencontre en son chemin. Parfois aussi, il les

trouve entre les mains de géants et les leur enlève. On peut se demander si le récit a quelque raison de placer entre les mains des géants^ personnifications de la nuit, des objets qui, par leur nature, doivent appartenir aux lumineux La réponse à cette question est probablement que la scène se passe dans le pays de la nuit; la nuit a tout dérobé, les objets magiques comme le reste, et ces objets doivent lui être repris par le lumineux.

Contre ces géants, il semblerait naturel que le héros employât la force; le conte nous le représente au contraire agissant par la ruse. Il rencontre par exemple deux géants qui se disputent le manteau voyageur et qui s'en remettent à lui du soin de décider à qui l'objet doit appartenir. Il demande à essayer la vertu du manteau. Les géants ont toujours l'esprit très borné et le remettent entre ses mains. Dès lors il n'a plus qu'à concevoir le désir d'être transporté hors de leur vue et il devient propriétaire du manteau. Les histoires de ce genre sont fréquentes dans les traditions populaires.

Le héros emploie aussi la supercherie pour venir à bout de quelques unes des épreuves qui lui sont imposées (8, 20). En voici un exemple : le roi du conte 20 envoie un petit tailleur combattre deux géants ; s'il ne revient pas vainqueur, il n'épousera

pas sa fille. Le tailleur aperçoit les géants endormis au pied d'un arbre. Il remplit ses poches de pierres, grimpe dans l'arbre et lance un projectile sur l'un de ses ennemis qui accuse son compagnon de l'avoir frappé. De là dispute, lutte entre les géants qui s'entretuent, et le tailleur rentre vainqueur au palais *.

Voici les seuls cas oîi le héros opère par luimême; si je n'ai pas compté la ruse dans ses moyens d'action, c'est qu'il semble que ce ne sont pas là de véritables exploits.

Toutes ces plaisanteries sont d'ailleurs fort enfantines. Elles amusent encore les enfants, elles amusaient les populations encore dans l'enfance et leurs auteurs devaient sentir leur vanité très satisfaite quand ils les avaient imaginées. Elles n'ont rien de mythique, elles ne faisaient pas partie du récit primitif, il n'y a aucune raison d'y insisteï*.

On peut rechercher si quelque Cause spéciale justifie leur introduction dans le conte mythique.

1. Nous retrouvons ici la preuve que la forêt est toujours inhabitée. Les géants qui sont frappés d^une pierre ne cherchent pas si quelque être étranger a pu la leur jeter. Il n'y a personne et ils ne peuvent que s'accuser réciproquement. De même les deux géants qui se disputent le manteau voyageur ne rencontreraient jamais d'arbitre si le héros ne venait pas à passer.

Les textes anciens dépeignent Kronos comme rusé, Ulysse comme plein d'artifices et habile en stratagèmes. Si la ruse était naturellement dans Tessence des dêvas, le narrateur pouvait être amené à développer ce côté de leur caractère par quelque phrase ou quelque conception conservée de la légende originaire. Il semble pourtant inutile de remonter aussi haut. Les faits de supercherie doivent être des additions postérieures. Les contes populaires comprennent, à côté des récits mythiques, des récits facétieux et plaisants^ qui ont été inventés directement. Avec le temps, il s'est opéré un mélange des détails des uns et des autres.

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