‹ Le surnaturel dans les contes populairesChapitre 26 sur 31 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Le nombre trois revient à chaque instant dans les récits mythiques. Les personnages, les objets, les incidents se présentent continuellement sous une forme triple. Quelle est l'origine et le sens de cette triade? Si l'explication que nous avons donnée du mythe est exacte, il est difficile de comprendre comment elle s'est introduite dans la narration. Elle ne semble répondre à aucun phénomène naturel qui ait quelque liaison avec la conception originaire du conte. Et, en effet, elle devait être absente du mythe primitif. Remarquons d'ailleurs qu'on peut la supprimer sans enlever au récit son caractère, sans en modifier la nature.

Etudions, par exemple, les personnages. Tantôt le héros a deux frères (36, 54, 37, 64, 97, 106, 165, 197), tantôt l'héroïne a deux sœurs (46, 62, 88, 91, 96, 101, 113, 130, 179), et ces deux sœurs de l'hé-

roïne ne prennent généralement aucune part à l'action. Le conteur se borne à dire que le roi a trois filles et ce nombre n'est pas absolument exigé, car parfois il en a douze (133). La connaissance que Ton nous donne de ces sœurs n'est utilisée que pour indiquer que l'héroïne est toujours la plus jeune, ce qui la place dans le caractère qui lui est imposé par la tradition. Lorsqu'il s'agit de frères, le héros est toujours aussi le plus jeune. Pour utiliser les trois personnages masculins qui se trouvent à sa disposition, le narrateur les fait partir l'un après l'autre, soit pour courir le monde, soit pour tenter d'accomplir l'exploit héroïque lorsqu'il est connu à l'avance. Les deux aînés se mettent en route les premiers; ils sont arrêtés dans leur voyage par quelque incident ou échouent dans leur entreprise. Leur nombre est donc indifférent; le conte répète souvent d'ailleurs que la tâche imposée au héros a été déjà l'objet de nombreuses tentatives infructueuses. En général aucun détail particulier ne justifie qu'on en fasse mention. — Au lieu de trois frères, certains contes mettent en jeu trois personnages identiques, trois tailleurs dans le conte 114 ou trois soldats dans le conte 125.

Dans le conte 191, une princesse a promis sa main à celui qui pourrait se dérober à sa vue. Elle

jouit de la propriété de voir tout ce (Jui se passe dans le monde. Le narrateur, qui aime les nombres ronds, suppose qu'il y a cent personnages qui tentent Texpérience et que le centième seul doit réussir. Il lui suffisait donc de faire venir le héros après quatre-vingt-dix-neuf essais; mais, comme il ne peut se débarrasser du nombre trois, il raconte que quatre-vingt-dix-sept personnages ont précédemment échoué et ont été pendus pour leur insuccès, et il en introduit trois nouveaux dont deux sont destinés à subir le sort des précédents.

Dans quelques récits, les deux frères aînés ou les deux personnages qui ne sont pas le héros, ne disparaissent pas complètement après leurs insuccès du commencement. On les retrouve à la fin du conte; ils sont devenus les ennemis du héros, cherchent à s'en défaire ou à s'attribuer la gloire de ses exploits. Ils jouent alors le rôle des personnifications de la nuit, rôle incompatible avec leur nature s'ils étaient de la même race que le héros. La faute en est au narrateur qui a modifié le récit primitif, sans le comprendre.

Dès que l'habitude est prise de mettre en scène trois personnages, tous les moyens sont bons pour les introduire. Dans le conte 127, la princesse n'a pas de sœurs. Elle doit aller délivrer le prince

enchanté enfermé dans un poêle de fer. Elle sait qu'elle seule peut réussir à le désenchanter. Pour qu'il y ait trois essais, le narrateur lui fait envoyer une première fois la fille de son meunier et une seconde fois la fille du porcher. L'imagination seule est coupable de l'introduction de ces deux filles de serviteurs dans l'histoire du Poêle de fer.

Le nombre trois n'exerce pas seulement son influence sur les personnes, mais encore sur les événements. Ce n'est pas une épreuve qui est imposée au héros ; il y en a généralement trois (4, 6, 17, 20, 57,62, 107, 113,134, 186, 193) et, lorsqu'il n'y en a qu'une, le héros doit souvent s'y reprendre à trois fois pour en venir à bout.

A l'origine, chaque conte devait évidemment se borner à lui faire accomplir une seule tâche. Pour obéir à la nécessité du nombre trois, on dut en ajouter deux autres. Comme les actes surnaturels attribués au héros sont, ainsi qu'on l'a vu plus haut, assez nombreux, on put emprunter les deux additionnels à d'autres contes. Quelquefois aussi le narrateur les puise dans sa propre imagination, et il est facile de reconnaître ces derniers, car ils n'ont alors aucun caractère surnaturel. Voyons, par exemple, ce qui ce passe dans le conte 4. Il s'agit de soumettre à trois épreuves difficiles un homme

qui ne connaît pas la peur et qui voudrait réprouver. Seule, la troisième épreuve est de nature mythique ; elle consiste à désenchanter un château et à y passer la nuit au milieu des démons qui en ont pris possession. Elle devait seule appartenir au récit originaire et c'est d'ailleurs toujours la dernière qui doit lui être attribuée. Quant aux deux autres, leur auteur s'est évidemment efforcé de chercher dans la vie ordinaire quelles étaient les situations les plus effrayantes où il pouvait placer son personnage. Il le conduit la nuit dans un clocher et fait apparaître devant ses yeux un fantôme vêtu de blanc. La seconde fois il lui fait passer la nuit sous une potence à laquelle des criminels ont été pendus. Ce sont là des faits humains auxquels il ne faut chercher aucune explication particulière.

Quand le héros doit répondre à des questions difficiles, 'ces questions sont au nombre de trois (29, 165).

Si l'œuvre du héros est unique, il s'y reprend à trois fois pour en parfaire l'achèvement, sans qu'on puisse apercevoir la raison de cette triple répétition, les circonstances restant la plupart du temps identiques. Il faut passer trois nuits consécutives dans le château pour qu'il soit désenchanté (4, 92). — La princesse du conte 22 met trois nuits à

découvrir le mot de Ténigme qu'elle cherche. — Ccndrillon va trois fois au bal (21) avant d'épouser le prince. — La fiancée oubliée par le héros passe trois nuits dans sa chambre avant qu'il ne la reconnaisse (11, 127) et le narrateur a dû imaginer que, si le héros ne s'est pas réveillé les deux premières nuits, la raison en est qu'on lui avait fait prendre, sans qu'il s'en aperçut, un soporifique puissant. — Quand le héros doit rendre sa couleur première à l'héroïne qu'un enchantement a rendue noire, il doit passer trois nuits à subir les mauvais traitements des démons. Après la première, la princesse a seulement les pied^ blancs; après la seconde, elle est blanche depuis les pieds jusqu'aux mains ; elle n'apparaît dans toute sa beauté que le troisième jour (121). L'Hermès grec, personnification de la lumière, donnait instantanément la couleur blanche à ce qui était noir. En divisant le travail du héros en trois parties, le récit se trouve prolongé et aussi plus amusant pour les auditeurs; mais il y a altération du mythe primitif. — De même la femme du meunier, pour retrouver son mari enlevé par la nixe de l'étang (181), doit venir à trois reprises différentes jeter dans l'étang un objet magique. La première fois, la tête de son mari paraît seule au-dessus de l'eau ;

la seconde fois, il se montre jusqu'à la ceinture, la troisième fois il remet le pied sur la terre.

Le pêcheur, qui pêche un poisson d'or, le rejette deux fois à Teau avant de l'emporter chez lui pour le manger (35). — L'épouse du roi dont la bellemère fait disparaître l'enfant (3, 49, 96) a trois couches successives avant que le dénoûment de l'histoire ne se poursuive.

Le héros n'est jamais exposé à un danger sans que deux autres accidents ne le menacent. La bellemère de Blanche-Neige^ jalouse de sa beauté, tente trois fois de l'empoisonner (53). — La princesse du Palais d'or (6) doit aussi échapper à trois causes de mort. Pour la sauver de la troisième, le fidèle Jean doit lui tirer trois gouttes de sang du sein droit. — Fundevogel et Lisa, poursuivis par la sorcière (51), sont trois fois sur le point de tomber entre ses mains et doivent se métamorphoser trois fois pour ne pas être reconnus. Ces trois métamorphoses se retrouvent dans d'autres contes (113, 79). Elles ne sont pas toujours identiques. Toutefois la dernière paraît être invariable (un lac et un animal aquatique). On peut donc croire qu'elle appartient, et qu'elle appartient seule, au récit le plus ancien. La fantaisie du narrateur s'est exercée sur les deux autres. La transformation

des deux amoureux en église et en chandelier (51) est certainement de date récente.

L'héroïne du conte 198, enfermée dans une tour, emploie trois jours à faire un trou dans le mur pour revoir la lumière.

Les objets eux-mêmes sont toujours au nombre de trois. — Le conte 36 parle de trois objets magiques : la table toujours servie, Tâne qui fait de Tor, le bâton qui frappe au commandement. Il y en a trois dans le conte 54 : le havre-sac qui fournit des soldats, le chapeau qui tire le canon, le cor qui abat les murailles. — La meunière qui cherche son mari (181) jette dans l'étang où demeure la nixe, un peigne, une flûte et un rouet. — Pour échapper à une autre nixe, le frère et la sœur du conte 79 ont à leur disposition une brosse, un peigne et un miroir. — AUerleirauh a trois robes, couleur du soleil, de la lune et des étoiles (65). — Le nain ou Jésus-Christ accorde au héros trois dons ou trois souhaits (13, 82, HO, 135).

Le dragon a trois têtes (91, notes), le diable a trois cheveux d'or (29), le fidèle Jean a trois barres de fer autour du cœur (1). Il faut trois feuilles vertes pour ressusciter le héros du conte 16.

Cette énumération des triades du conte est loin d'être complète ; mais peut-être le lecteur la trou-

vera-t-il déjà un peu longue. Il resterait maintenant à expliquer comment on a été conduit à faire jouer au nombre trois un rôle aussi étendu. La triplicité n'a pas envahi le récit d'un seul coup ; elle a dû s'appliquer d'abord à quelques détails particuliers avant de devenir un caractère aussi général et réellement universel. On a supposé que le nombre trois était un nombre sacré et je n'y contredirai pas. Mais cette raison est insuffisante pour nous faire comprendre son emploi dans les histoires dont il s'agit. Je crois qu'il faut chercher l'explication dans un résultat de l'influence du langage sur la pensée. Le mot qui signifie trois a dû entrer en composition, dans quelques unes des expressions du récit, à l'époque de sa formation. Il avait alors un sens différent qui se perdit probablement de bonne heure et qui le fit confondre avec un homophone équivalent à trois. Les mythographes doivent s'adresser à la langue sanscrite pour trouver la clef de ce problème, en étudiant les termes les plus anciens où ce mot se rencontre.

Une fois le nombre trois entré dans le conte, il est facile de comprendre l'extension qu'il y a prise. Le narrateur y trouvait l'avantage d'allonger et de varier son récit et d'intéresser davantage

son lecteur dont il tenait ainsi l'esprit en suspens en retardant le dénoûment par la répétition des incidents.

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