CHAPITRE PREMIER
Le héros.
Nous commencerons par étudier le principal personnage du conte, celui à qui arrivent les aventures, et que nous appellerons le héros. Ce héros n'est pas toujours du sexe masculin; c'est alors l'héroïne. Certains contes ont les deux. Lorsque le récit se termine par un mariage, je donnerai toujours aux deux conjoints les dénominations de héros et d'héroïne, bien que l'un des deux ne remplisse parfois qu'un rôle très secondaire. Mais nous verrons qu'ils sont de la même famille.
Dans la mythologie grecque, le principal personnage de la légende a été originairement un dieu, c'est-à-dire un dèva, un lumineux. Lorsque l'action mythique a été regardée comme s'étant passée sur la terre, le dèva est devenu un demidieu, et a reçu la qualification spéciale de héros ;
c'est un être hybride, moitié dieu, moitié homme, h qui l'on constitue une généalogie semi-divine, semi- humaine. Mais il faut remarquer que sa famille humaine est toujours une famille royale. Avec le temps, son origine directement divine reste dans l'ombre, il devient un roi ou un fils de roi. Là s'arrête la transformation ; il n'est jamais un mortel ordinaire, il garde toujours son caractère de supériorité et fait partie de la classe sociale la plus élevée.
Dieux et rois se confondaient d'ailleurs facilement ; on donnait le nom de roi à la fois aux dieux et aux chefs. On disait Jupiter rex, Zeus pacriXeuç, Zeus avaS, etc. Chez les Latins, Janus, Faunus, Saturne passaient pour d'anciens rois du pays. En Grèce, la légende rattachait parfois les héros aux dieux en les supposant fils de Zeus, comme Héraklès; leur mère était une fille de roi. Ceux qui n'avaient pas été engendrés par un dieu étaient rois comme Cadmus à Thèbes ou Ulysse à Ithaque. Le plus grand nombre n'étaient pas encore sur le trône, ils étaient fils de rois et leur âge en était la raison. Car ils étaient toujours jeunes, comme d'ailleurs les dieux eux-mêmes que l'art grec nous représente toujours (sauf Zeus et Poséidon) dans tout l'éclat de l'adolescence, toujours beaux et
toujours jeunes (àei xdXo; xai àct vioç) et nous verrons ces deux caractères toujours attribués au héros du conte.
Les exemples des héros, fils de rois, sont trop nombreux pour qu'il soit utile d'insister. Les généalogies de Thésée, de Bellérophon, de Jason, de Méléagre, d'Œdipe et d'Achille sont connues de tous.
Les femmes qui jouent un rôle important dans le mythe sont aussi des filles de rois. Quelles sont les maîtresses de Zeus? C'est Danaé, fille d'un roi d'Argos ; lo, fille aussi d'un roi d'Argos ; Alcmène,
/ fille d'un roi de My cènes ; Europe, fille d'un roi ^ de Phénicie, etc. Les héroïnes de la légende, personnifications féminines de la lumière comme les déesses olympiennes, sont aussi de race royale. Andromède est la fille du roi d'Ethiopie ; Atalante, la fille du roi d'Arcadie; Déjanire, la fille
I du roi de Calydon ; Médée la fille du roi de Colchide,
F Aiètès; Atalante a pour père le roi de Crète,
I Minos, etc.
Si maintenant nous passons aux contes germaniques et si nous cherchons quelle est la condition sociale du héros, nous constaterons que, le
[ plus souvent y il est un fils de roi. Lorsqu'au début de l'histoire, il n'est pas un prince, il épouse à la
fin une tille de roi et deviendra roi plus tard. Pourquoi a-t-il cessé momentanément d'être un prince ? c'est ce que nous examinerons tout à Fheure. Quoi qu'il en soit, le dénouement lui rend la situation qui convient à sa nature originaire. Et de même pour l'héroïne : elle est princesse ou elle épouse, quand la narration se termine, un fils de roi; elle épouse une fois un roi (13 *).
Dans un des contes (33), le personnage mâle est un fils de comte. Dans un autre (174), il est comte ; dans un troisième (130), chevalier. — L'héroïne est une fois la fille d'un comte (163). — Ces qualifications sont évidemment des variantes de celles de prince ou de princesse ; et il n'y a pas lieu de s'y arrêter. Le héros semble avoir un peu descendu dans l'échelle sociale, mais il est toujours dans les rangs supérieurs et, au moyen âge, certains comtes étaient de véritables souverains dans leurs domaines.
Il y a donc ici accord entre le conte et le mythe. Le héros peut donc être un ancien dêva, un lumineux. Mais il y a des cas, et ils sont assez nombreux, où ce personnage ne se montre pas sous la forme d'un prince, et, chose remarquable, il appar-
1. Les chiffres entre parenthèses indiquent les numéros "des contes de Grimm auxquels on doit se référer.
tient alors aux derniers rangs de la société et les humbles fonctions qu'il remplit au début ne laissent guère soupçonner qu'il est destiné à occuper un trône. Tantôt c'est un simple chasseur, un soldat qui a fini son temps de service ; tantôt il exerce le métier de bûcheron, ou de tailleur, etc. Sous cette grossière enveloppe, pourrons-nous retrouver des traces du de va originaire? Il est indispensable d'expliquer ces aspects différents; on ne saurait supposer qu'ils sont le produit de la fantaisie et de simples variantes. On ne fait pas d'un prince un bûcheron sans défigurer le récit. Entre ces conditions extrêmes attribuées au héros, il devrait y avoir des intermédiaires et il n'y en a pas.
On pourrait sans doute penser qu'il y a des histoires de prince et des histoires de bûcheron ou de tailleur, dans lesquelles chacun d'eux joue un rôle particulier. Il n'en est pas ainsi; princes et hommes de basse extraction jouent le même rôle, accomplissent les mêmes exploits; nous devons donc admettre qu'il y a entr'eux identité, qu'ils sont un seul et même personnage. Il faut trouver la raison de ces métamorphoses.
Après les princes, le héros que les contes de Grimm mettent le plus souvent en scène est le
tailleur (un dixième des contes mythiques *) : c'est là, à mon avis, un des traits les plus singuliers de ces vieilles traditions. Le choix d'un tailleur pour en faire un héros est trop étrange pour être l'efifet du hasard ; il se répète d'ailleurs trop souvent. Si les contes sont très anciens, s'ils sont le produit de l'imagination des peuples sauvages, le tailleur ne devait pas y figurer au commencement, car les tribus sauvages ne connaissent pas le métier de faire des vêtements pour les autres. Il a donc dû s'y introduire à une époque récente et cependant rien ne justifie cette introduction, car il n'est jamais question de faire des habits et, en fait, ce tailleur n'a aucune occasion d'exercer ses talents. On dit quelque part qu'il est tailleur du roi ; mais quand le héros est chasseur, on le fait aussi chasseur du roi. On explique ainsi leur séjour dans la demeure royale ; les événements auxquels ils sont mêlés sont sans aucun rapport avec leur profession.
Le récit originaire ne devait pas connaître le tailleur et je crois qu'il faut constater ici un des résultats de l'influence du langage sur la pensée. N'oublions pas que le héros est l'être à qui nous