Contes
devons la lumière. J'ai expliqué dans mon ouvrage sur la Nature des dieux * comment l'apparition du jour pouvait éveiller dans l'esprit deux idées, celle de la lumière qui nous éclaire et celle de la percée faite dans le rideau ténébreux de la nuit. De là deux expressions pour représenter le phénomène : l'aube {alba^ la clarté blanche) et le point du jour {day break, tages anbruch). De là aussi deux manières de se figurer l'être qui personnifie le phénomène, comme un dêva, c'est-àdire un lumineux, ou comme celui qui pratique l'opération de la percée de l'obscurité.
Dans ce dernier cas, il se nomme en grec Kronos (de la racine kar, couper), en latin Cerus (surnom de Janus), c'est-à-dire celui qui coupe, qui divise. En allemand il dut s'appeler Schnei-^ der. Quand le jour paraissait, les germains pouvaient dire : voilà Schneider qui arrive et qui accomplit sa besogne. Le Schneider était donc pour eux identique au dêva ; mais, avec le temps, lorsque le sens du mythe fut perdu, ils ne comprirent plus l'idée qui s'attachait à cette expression et comme Schneider vint à désigner dans la langue actuelle celui qui fait le métier de tailleur,
l.Chap. XXIV.
ils ne virent plus dans l'être mythique qu'un vulgaire ouvrier.
Dans le mythe ainsi conçu, le héros et la lumière sont deux choses distinctes ; la lumière est alors représentée par une héroïne, et le héros doit la délivrer. Celui-ci est destiné à combattre l'obscurité pour lui arracher la princesse qu'il épousera à la fin du conte. Il reprendra alors son rang royal et nous reconnaîtrons en lui Persée épousant Andromède après l'avoir sauvée du monstre.
En comparant le Kronos grec avec le Schneider germanique, on s'explique comment s'est produite la différence signalée plus haut entre le mythe et le conte. Le mot Kronos avait disparu de la langue courante. Les Hellènes n'en comprenaient plus le sens ; il devint pour eux un nom propre sans signification. Au contraire, Schneider resta dans la langue germanique ; seulement son sens s'y modifia comme il arrive à un grand nombre d'expressions. Mais il fut toujours un simple qualificatif. Le héros germanique est donc généralement innommé, tandis que les noms propres abondent dans les dictionnaires de la mythologie classique. On n'ignore pas d'ailleurs que les savants modernes n'en savent guère plus
que les anciens sur les étymologies des noms des dieux ou des personnages légendaires de la ^ Grèce.
[ Une remarque curieuse à faire, est que Kronos I et le tailleur sont représentés avec un caractère r commun, qui est la ruse. Kronos passait pour un L dieu rusé et, dans le conte, lorsque le héros emploie la ruse pour venir à bout des tâches qui lui sont imposées, il est généralement désigné sous le nom du tailleur.
Le héros du conte est ou tailleur, ou fils de tailleur, ou apprenti tailleur. Les deux dernières qualifications lui conviennent surtout, puisqu'il est h toujours jeune. Ce sont des variantes sans importance.
Après les tailleurs viennent les bûcherons. Celui qu'on appelle le coupeur peut aussi bien couper du bois que des étoffes destinées à faire des vêtements. Mais il y a peut-être une raison spéciale qui en fait un abatteur d'arbres. Dans la mythologie védique, qui est probablement la source de nos mythes ou qui les présente sous leurs formes les plus anciennes, la calotte de nuages qui en veloppe la terre et l'obscurcit est assimilée à un immense végétal. Celui qui perce les nuages est alors le personnage qui coupe l'arbre ; les Ger-
mains pouvaient l'appeler holz hacker ^ celui fend le bois. Nous avons ici le pendant de légende de Kronos ; le bûcheron avec sa cognr nous représente le dieu armé de sa harpe. Cel ci mutile Ouranos qui personnifie aussi le ciel la nuit. Le rôle de bûcheron peut donc remonta à une époque très reculée.
Le héros sera donc bûcheron ou fils de bûch( ron ou apprenti bûcheron. Sans lui donner cette dénomination, le conte Fenvoie quelquefois couper des arbres (15-64-99). — L*homme qui coupe du bois pouf en faire des balais (60) rentre dans la catégorie des coupeurs.
Dans un certain nombre de contes, le héros es est un chasseur (24-91-121-122-181) ou un mili taire (71-81-100-101-106-116-125-133). Ici le dêvî se reconnaît facilement. Il s'agit simplement d< l'homme qui porte une arme et l'on sait que tou les dieux de la Grèce étaient armés. L'homme pri înitif conçoit la naissance du jour comme le résu] tat d'une lutte entre l'obscurité et la lumière, dan laquelle la lumière est toujours victorieuse. L'obg curité et la lumière ayant été anthropomorphiséej lorsqu'on eut inventé les armes, on suppos que le dieu vainqueur en devait être tnuni et che que tribu mit entre les mains de Fêtre mythiqu
i celle dont elle avait l'habitude de faire usage. Le héros sera donc un chasseur, non pas celui qui , se met en quête de la nourriture, mais celui qui [ poursuit les animaux nuisibles ou dangereux pour en débarrasser la terre. Car la nuit est un être , malfaisant et, dans le mythe, elle est souvent représentée sous des formes d'animaux. Les héros helléniques, Actéon^ Orion, Képhalos et tant d'autres sont aussi des chasseurs et détruisent les hêtes fauves. — Dans des temps plus rapprochés, l'homme qui porte une arme devient un militaire et l'arme dont il se sert deviendra dans certains contes un fusil. Ces variantes sont conformes à la logique i — On raconte parfois que le militaire est retiré du service, a fini son temps ; le narrateur semble oublier qu'il doit être toujours très jeune. Mais, d'un autre côté, cette idée de la libération a dû lui venir forcément à l'esprit ; un militaire âous les drapeaux ne pourrait pas courir le monde et les aventures comme le fait le héroâ traditionnel.
Telles sont les formes sous lesquelles se présente généralement le principal personnage du conte. D'autres, plus rares, seraient encore susceptibles d'interprétations analogues. Le conte Hl met en scène un serrurier qui devient ensuite un
chasseur. Ce serrurier nous remet en mémoire Janus, le dieu des portes, qui tient une clef comme attribut, ou Hermès le portier ordinaire du ciel, ou Eros qui tient les clefs de tout *. — Dans les contes 129 et 193, il est question d'un voleur. Or Hermès est encore un voleur et aussi son fils Autolykos. — Hermès a inventé la musique ; le héros du conte 8 est musicien et, comme Orphée, il attire par les sons mélodieux de son instrument les hommes et les animaux. — Le dieu grec voit tout et reçoit l'épithète de icav^ittYjç ; un des personnages du conte 129 se fait astronome et voit les objets les plus éloignés. Je reviendrai d'ailleurs plus loin sur ces caractères du héros.
Le héros est représenté quelquefois simplement comme un homme très pauvre ou le fils d'un homme très pauvre. C'est une idée qui peut être étrangère au mythe. Le narrateur a peut-être oublié la qualification spéciale du personnage ; il s'est seulement souvenu qu'il remplissait des fonctions subalternes et était condamné à gagner péniblement sa vie. Mais ce caractère est aussi susceptible d'une interprétation mythique qui sera donnée plus loin, et qui me paraît plus probable. — Une