SOCIÉTÉS
dialistes. C'est Je pape Pie IX qui fait remarquer, dans ['Encyclique" du 8 décembre 1849, une affinité trop réelle entre le protestantisme et le communisme. Les communistes et les socialistes, dit-il, savent très-bien, par l'expérience de tous les siècles, qu'ils n'ont rien à attendre, pour leurs projets pernicieux, de l'approbation ni do la complicité de l'Église catholique, dépositaire de toutes les vérités et gardienne de tous les droits. Que font-ils donc, particulièrement en Italie? Ils essaient d'entraîner les peuples au protestantisme, qu'ils représentent, pour mieux tromper ces populations catholiques, comme une forme diverse du vrai christianisme, non moins agréable à Dieu et salutaire aux âmes que la forme catholique. Ils comprennent que le principe du protestantisme, le libre examen de chacun dans les Écritures et les questions religieuses, après avoir rempli les esprits de toutes les erreurs que chacun s'imagine trouver dans la parole de Dieu, ouvre naturellement le chemin aux licences du socialisme et détruit jusqu'aux premières notions du juste et de l'honnête.
Enfin les sociétés clérico- libérales nous sont connues par une page de l'Encyclique Quanto conficiamur mœrore, du 10 août 1863, laquelle les dépeint comme l'un des fléaux de la malheureuse Italie. Certains ecclésiastiques, les uns séculiers, les autres réguliers, oublieux de leur sainte vocation, avaient publié des écrits pernicieux, remplis de fausses doctrines, d'insinuations malveillantes à l'égard du Saint-Siège et de la personne du pape, d'attaques directes contre le pouvoir temporel du Saint-Siège. Secondant de tout leur pouvoir et avec une rare impudence les pires ennemis de l'Église et du Siège apostolique, se séparant de leurs évoques et du- pape, ces fils coupables se jetaient naturellement entre les bras du Piémont; et ensuite, forts delà faveur et du secours du
80 LK STLLABDS.
gouvernemenl subalpin, au mépris des censures et des peines canoniques, ils avaient constitué certaines sociétés dites sociétés clérico-libérales, sociétés de mutuel secours, sociétés d'émancipation du clergé italien, et autres associations animées du même esprit de révolte. Interdits par leurs évêques du sacré ministère, ils ne craignaient pas de devenir intrus, et de célébrer dans plusieurs lemples que le gouvernement leur conservait pour leurs offices sacrilèges.
Pie IX condamme fortement ces sociétés détestables, et l'audace criminelle de ceux qui les ontformées. Il avertit ces malheureux ecclésiastiques et les presse instamment de revenir à résipiscence, de penser à leur salut éternel et au j ugement rigoureux qu'ils auront à subir. Il exprime le vœu que ces égarés, si nuisibles à l'œuvre de Dieu dont ils étaient chargés, obéissent à ses avertissements paternels, et lui procurentla même consolation que lui apportent chaque jour des membres du clergé soit séculier soit régulier, qui avaient été d'abord séduits, mais qui se repentent de leurs erreurs, viennent se jeter à ses pieds, et implorent avec larmes le pardon de leurs fautes et l'absolution des censures ecclésiastiques qu'ils avaient encourues.
Les doctrines des sociétés secrètes, et en particulier de la franc maçonnerie, dont les autres sont des succursales, ces doctrines, disons-nous, sont en elles-mêmes perverses, abominables ; mais surtout, et c'est ce qui fait trembler, elles sont ou veulent être pratiques. Le socialisme ne se renferme pas dans le domaine des idées, comme un philosophe plus ou moins extravagant ; il veut se faire jour, sans délai, dans la vie réelle. C'est une bête féroce qui a faim, il ne lui suffit pas de rugir, il faut qu'elle dévore. Pour assouvir sa faim, et attirer une proie, elle prend toutes les formes et use de tous les moyens ; portée par nature à la violence, elle connaît néanmoins la ruse, le mensonge et l'hypocrisie.
Devant les multitudes, elle prend des airs de protection et parle de délivrance; elle hurle plus fort que personne : Liberté! Égalité! Fraternité! Les multitudes conçoivent bien quelque frayeur de ses hurlements, et remarquent qu'elle a un appétit formidable. Mais, se disent-elles, nous lui jetterons du prêtre et du bourgeois, et ce ne sera pas dommage que ces gens-là soient dévorés.
Devant les hommes du pouvoir, elle se fait d'abord rampante, se promettant de se redresser bientôt. Le-
82 '-I SYLLAl
hommes du pouvoir, la voyant si souple et si rampante, ne l'étranglent pas, comme ils le devraient, pendant quelle est petite ; ils se croient assez forts pour la museler et assez habiles pour l'apprivoiser. Elle peut nous être utile, sachons nous servir d'elle. Et la bête les laisse faire, disant tout bas : Nous verrons bien ! Elle les accepte pour cornacs, et les suit assez docilement tant qu'ils la conduisent par les chemins qu'elle aime et lui servent toute la pâture qu'elle convoite ; mais pour peu qu'ils lui déplaisent ou l'impatientent, elle leur fait sentir d'un coup de dent ou d'un coup de griffe qu'ils ne sont pas les maîtres. Que sont aujourd'hui la plupart des gouvernements de l'Europe, sinon des cornacs de la révolution ou de la franc-maçonnerie?
Nous avons vu des ministres, des princes, même des têtes couronnées, devenir les chefs officiels de la francmaçonnerie. Cavour, Palmerston, Napoléon III, Victor- Emmanuel, Bismarck et tant d'autres, serviteurs de la bétel En ce moment, la bête est à peu près maîtresse ; elle se croirait tout à fait maîtresse, si elle ne sentait les lanières de l'Église catholique et du pape. Les politiques, trop faibles pour la dompter, ne savent comment se débarrasser d'elle. Vers la fin de septembre 1876, lord Beaconsfield, premier ministre d'Angleterre, faisait à la tribune une déclaration inouïe : C'est que la diplomatie est tenue en échec par les sociétés secrètes, et que les gouvernements ont beaucoup de peine à conserver la paix en Europe, à cause de cette puissance occulte dont ils sont obligés de tenir compte. En d'autres termes, la bête montre ses dents, et les cornacs commencent à avoir peur.
Vis-à-vis de la Religion, la bête, avide de sang chrétien, fait semblant d'être dévote et de se mettre à genoux. Plus tenace que le diable son père, elle n'est pa»
chassée par l'eau bénite. En 1848, les révolutionnaires italiens pressaient Pie IX, moins par des prières que par des menaces, de bénir les drapeaux de l'indépendance. En 1873, les francs-maçons du Brésil mettaient toute leur adresse, non-seulement à tromper leurs compatriotes sincèrement attachés à la foi catholique, mais à surprendre la bonne foi du Pontife de Rome. Les sectaires du Brésil n'ont pas mieux réussi que ceux d'Italie.
Pour raconter les complots, les révolutions, les meurtres, les régicides ou tentatives de régicides, les fourberies, les rapines, les brigandages, les sacrilèges, les parjures, enfin tous les crimes dont la franc-maçonnerie s'est rendue coupable depuis un demi-siècle, il faudrait plus d'encre que n'en gâtent, en dix ans, tous nos journalistes ensemble. Tous les moyens lui sont bons, avons-nous dit; mais elle affectionne singulièrement la torche de l'incendie et le poignard de l'assassinat. Deux épisodes de l'histoire contemporaine établiront suffisamment que la conscience des francs-maçons est libre de tout scrupule.
Le premier remonte au 15 novembre 1848. Le comte Rossi, italien de naissance, français par naturalisation, ancien révolutionnaire que l'expérience avait dégoûté des révolutions, venait d'être choisi par le pape et nommé premier ministre le 15 septembre. Il se montra digne de la confiance de Pie IX, il ne devait pas vivre. Il fut condamné à mort par les délégués des sociétés secrètes de Rome, de Turin et de Florence. Informé aussitôt de cette sentence portée contre lui, il répond fièrement qu'il combattra les factieux, et qu'on n'arrivera au pape qu'en passant sur son corps. On prépare son assassinat par une répétition en règle, qui a lieu, la nuit du 14 novembre, dans la petite salle de spectacle de Gapranica. Deux sectaires se rendent à l'amphithéâtre de l'hôpital de San-
Giacomo ; ils y sont reçus par l'un des leurs, choisissent, parmi les cadavres étendus sur la pierre, celui dont la taille se rapproche le plus de celle du premier ministre du pape, et le portent à la salle de Gapranica où leurs complices les attendent. Là, le cadavre est dressé contre une coulisse de théâtre. On renouvelle le serment de frapper sans pitié l'ennemi de la Révolution. On tire au sort, pendant que minuit sonne à l'horloge de Monte-Citorio, Yhonneur de porter le coup : Il échoit à Santé Costantini. Quelques autres "sont désignés par le sort pour assurer le succès du crime. Puis Santé Gostantini, tirant un poignard caché sous son manteau, s'approche du cadavre, frappe, et dirige si bien son coup qu'il tranche l'artère carotide. Tous les assassins pressent la main qui vient de frapper avec tant de précision, félicitent Santé Gostantini en lui prédisant qu'il ne sera pas moins heureux dans quelques heures. Ils se quittent en se donnant rendez-vous au palais de la Chancellerie.
Cependant le comte Rossi, averti de plusieurs côtés, pressé par le pape lui-même de prendre toutes les précautions possibles, répond au Saint-Père : Ils sont trop lâches ! Ils n'oseront pas! — Dieu le veuille ! Mais recevez la bénédiction que je vous donne de toute mon âme. — Et l'intrépide ministre monte en voiture pour se rendre à la Chancellerie. Quand il descend de voiture, dans la cour de la Chancellerie, il voit que le service n'est fait, malgré ses ordres, que par la seule garde civique, c'est-à-dire par des traîtres. Une explosion de cris féroces se fait entendre : A bas Rossi ! A mort Rossi! Tue-le! Le comte jette un regard de mépris sur les assassins. Un homme âgé le frappe d'un coup de canne sur l'épaule. C'est le signal : pendant que le comte tourne fièrement la tête vers son agresseur, la main assurée de Santé Gostantini lui enfonce le poignard dans le cou et
tranche l'artère carotide. Assassins ! dit Rossi, et il chancelle. Emporté par un ami aidé d'un valet, il a le temps de recevoir l'absolution avant d'expirer. — « Le comte Rossi est mort martyr, Dieu recevra son âme en paix, » dit Pie IX, à la nouvelle du tragique événement.
Les conjurés ne voulaient pas s'en tenir là. Ils avaient comploté de venir chercher le cadavre, de l'enlever de force, de le promener triomphalement dans Rome et de s'en partager les lambeaux. Un prêtre, ami de Rossi, parvint à soustraire son corps à ces nouveaux outrages, en le faisant transporter secrètement dans le caveau de l'église de San-Lorenzo, où il repose sous un tombeau en marbre blanc que Pie IX lui a fait élever.
La fête démocratique n'était pas finie. Le soir venu, des bandes de scélérats se jettent dans toutes les rues et organisent une illumination générale. Ils chantent un refrain qu'un des leurs a composé pour la circonstance: Béni soit le poignard sacré, le poignard qui a frappé le traître ! Bénie la main qui a poignardé Rossi! Et leur sacrilège audace mêle à ces cris le nom trois fois saint : Vive Jésus-Christ démocrate! Le plus grand nombre ne sait pas encore quelle main à frappé le coup mortel. Un jeune homme appelé Trentanove est désigné comme l'assassin. On le prend, on le porte en triomphe, on se dispute pour lui baiser la main : Oh ! la sainte main ! Ces monstres se précipitent devant le palais du comte Rossi, en chantant: Béni soit le poignard sacré! Et pour que la veuve et les orphelins voient ce poignard glorifié, on l'élève à la hauteur des fenêtres du premier étage, se détachant comme un trophée sur les plis du drapeau tricolore (l) !
(t) Histoire de Pie IX et de son pontificat, par Alex, de Saint- Albin, clu|>. Y.
86 LE 3YLLA.BUS.
Le comte Rossi fut grand et beau dans la mort, comme tout homme qui donne son sang pour la vérité. Un autre homme, assassiné comme lui par les francs-maçons, a été plus grand et plus beau, plus constamment et plus entièrement dévoué à la vérité et au bien. Saluons don Gabriel Garcia Moreno, président de la République de l'Equateur, homme instruit et habile, chrétien fervent, illustre martyr ! Par delà l'Océan, il a organisé un État sur les bases du plus pur catholicisme ; il a fait l'entière application des doctrines du Syllabus, il a fait voir à notre siècle étonné ce que l'Église, maîtresse d'une nation, peut faire pour la prospérité de cette nation. Un chef de peuple, un président de république, réformant et organisant, l'Évangile à la main; un homme de son temps, fier de se dire et d'être avant tout l'homme de Dieu; un catholique très-sincère, très-dépendant de l'Église sa mère, très-indépendant de toutes les passions et de toutes les puissances humaines ; un esprit supérieur, vraiment civilisateur, aimable, franc, brave et pieux : un saint Louis en plein dix-neuvième siècle!
Dieu a fait ce miracle parmi nous.
Garcia Moreno appartient à la France par son instruction littéraire et scientifique. Il a beaucoup étudié à Paris, où il habitait une étroite chambre de la rue de la Vieille-Comédie. Seul et inconnu sur une terre étrangère, averti par un pressentiment que Dieu voulait se servir de lui, il travaillait, observait, s'instruisait, en attendant le jour de la Providence. Il avait sous les yeux, à Paris, le bien et le mal; il sut prendre le bien et laisser le mal, devenir savant et rester chrétien. Toute la semaine il suivait assidûment les cours, et le dimanche il priait à l'église de Saint-Sulpice sa paroisse. Il résuma ainsi dans sa vaste intelligence toutes les connaissances et tous les avantages de la vraie civili-
SOCIÉTÉS SÉCRÈTES. 87
sation, et quand Dieu lui fit signe de porter ces trésors à sa patrie, il put répondre : Seigneur, je suis prêt!
C'est en 1857 qu'il quitta la France pour rentrer dans son petit pays de l'Equateur. En 1860, il était dictateur, puis président. Sous son administration, on peut dire sous son règne, la jeune république de l'Equateur a vécu son âge d'or; elle est devenue le modèle envié des républiques du nouveau monde. (1)
Les œuvres qu'il entreprit furent aussi grandes que nombreuses, toutes bien conçues, presque toutes menées à bonne fin : Refonte de la constitution, — réforme de la représentation nationale ; — concordat avec le Saint- Père, fondation de quatre nouveaux diocèses, réforme du clergé, rétablissement des couvents : — consécration de la république au Sacré Cœur ; — formation d'une armée bien disciplinée ; — organisation des cours de justice ; — création d'une école polytechnique, de quatre musées, d'un observatoire astronomique ; — hôpitaux, sœurs de charité, frères des écoles chrétiennes, religieux de différents ordres ; — collèges dans toutes les villes, écoles dans les moindres villages ; — voies de communication et cinq grandes routes ; — conventions postales avec divers états ; — embellissement et nettoyage
(1) Il n'existe pas, que je sache, d'histoire complète de la vie et des actes de ce grand homme ; mais divers articles de l'Univers en peuvent tenir lieu. Pour Garcia Moreno, q u i le méritait bien, M. Louis Yeuillot a taillé sa meilleure plume, et écrit quelques-unes de ces pages magistrales, que lui seul peut écrire. Je viens de relire les six colonnes de i Univers du 28 septembre 1875 ; Garcia Moréno est là tout entier : sa foi, son génie, son cœur, ses œuvres. — Dans le n° du 30 septembre 1875, se trouve le dernier message du Président aux Ghambres, papier littéralement teint de son sang, puisqu'il l'avait sur lui au moment où il fut assassiné ; — dans les n" du 1er octobre et du 12 octobre 1875, articles et documents divers à la gloire de la noble victime: — dans le n° du 16 du même mois, dernière lettre de Moreno à Pie IX ; — dans le n° du 9 novembre 1875, Le peuple et Garcia Moreno, intéressant article, où l'on cite des lettres intimes de ce grand chrétien. — Trois ans plus tôt, l'Univers du 8 novembre 1873 publiait le magnifique message présidentiel, dont nous donnons un extrait.
des villes, spécialement des deux principales, Quito et Guayaquil, qui sont absolument transformées ; — etc. etc. Toutes ces œuvres, Garcia Moreno les fit sans enlever à son peuple une liberté, sans le charger d'une taxe nouvelle, mais plutôt en diminuant les impôts, en ne gardant presque rien de son traitement, et en triplant les revenus du pays.
Chez Garcia Moreno le chrétien était inséparable de l'homme d'État. Il faut lire cet admirable message présidentiel qu'il adressait, le 10 août 1873 aux Chambres législatives de Quito. 11 constate les rapides progrès de la république ; mais il y a encore du bien à faire, et Dieu leur donne des ressources pour cela. Il ne faut plus que des paroisses populeuses manquent de prêtres pour les desservir. On secondera les vénérables évêques, en défrayant les ecclésiastiques séculiers ou réguliers obligés de voyager. Le traitement des curés sera augmenté. Les missions, les écoles seront entretenues ou fondées, encouragées, facilitées ; les temples détruits par les tremblements de terre, réparés et restaurés.
— « L'état de nos finances nous permet largement d'accomplir ce devoir. » — Il continue :
« Il n'est pas moins impérieux le devoir qui nous incombe de secourif Notre Saint-Père le Pape, alors qu'il est dépouillé de ses domaines et de ses revenus. Vous pouvez lui destiner le dix pour cent sur la partie du dixième concédée à l'État. L'offrande sera modeste, mais elle nous permettra au moins de prouver que nous sommes les fils loyaux et affectionnés du Père commun des fidèles, et nous le prouverons tant que durera le triomphe éphémère de l'usurpation italienne.
o Puisque nous avons le bonheur d'être catholiques, soyonsle logiquement, ouvertement, soyons-le dans notre vie privée, dans notre existence politique, et confirmons la vérité de nos
sentiments et de nos paroles par le témoignage public de nos œuvres.
« Non satisfaits de réaliser tout ce que je viens de vous indiquer, effaçons de nos Codes jusqu'au dernier vestige de 1 hostilité contre l'Église, puisqu'il y reste encore certaines dispositions de l'antique et oppresseur régalisme espagnol : les tolérer serait désormais une honteuse contradiction et une misérable inconséquence.
« En tout temps une pareille conduite devrait être celle d'un peuple catholique ; mais aujourd'hui, eu ce temps de guerre implacable et universelle contre notre sainte religion, aujourd'hui que les apostats en viennent jusqu'à renier dans leurs blasphèmes la divinité de Jisus notre Dieu et notre Seigneur ; aujourd'hui que tout se ligue, que tout conspire, que tout s'acharne contre Dieu et son Oint, qu'un torrent de méchanceté et de fureur jaillit du fond de la société bouleversée contre l'Église et contre la société elle-même, comme lors des terribles commotions du globe terrestre, surgissent de profondeurs inconnues des rivières formidables d'une fange corrompue : aujourd'hui, dis-je, cette conduite conséquente, résolue, courageuse,estpour nous obligatoire,puisquel'inactionpendant le combat est une trahison ou une lâcheté.
« Donc, continuons notre œuvre, ainsi qu'il convient à de sincères catholiques, avec une invincible fidélité, sans mettre notre espérance en nos faibles forces, mais en la toute-puissante protection du Très-Haut. Heureux, mille fois heureux, si le Ciel veut bien nous accorder la récompense de continuer à combler notre chère patrie de ses bénédictions, et heureux moimême si je parviens à mériter la haine, les calomnies et les insultes des ennemis de notre Dieu et de notre foi. »
Un tel homme était fait pour le poignard de la francmaçonnerie. La sentence était portée depuis longtemps déjà, mais l'exécution n'était pas facile. On essaya de renverser le président par des révolutions : il était trop clairvoyant et trop énergique. On ne demandait pas
yQ LE 5YLLABDS.
mieux que de s'en débarrasser pas l'assassinat : mais il était si estimé et si aimé de son peuple, qu'on ne trouvait pas d'assassins autour de lui! Il fallut en envoyer d'une autre république.
Élu président pour la troisième fois, Garcia Moreno comprit que sa vie était menacée plus que jamais. Quelques jours seulement avant sa mort, il écrivait à Pie IX une dernière lettre autographe, dont voici le passage principal :
« J'implore votre bénédiction apostolique, ô Très-Saint-Père, ayant été, sans mérite de ma part, réélu pour gouverner pendant six autres années encore cette république catholique. Bien que cette nouvelle période ne commeuce que le 30 août, puisque c'est ce jour-là que je prêterai le serment constitutionnel, et qu'alors seulement il serait de mon devoir d'en donner officiellement connaissance h Votre Sainteté, je veux cependant dès aujourd'hui lui annoncer ma réélection, afin d'obtenir du Ciel la force et les lumières dont j'ai besoin plus que tout autre, pour rester fils dévoué de notre Rédempteur et loyalement obéissant à son Vicaire infaillible.
« Aujourd'hui que les loges des pays voisins, excitées par l'Allemagne, vomissent contre moi toutes sortes d'injures atroces et d'horribles calomnies, se procurant en secret les moyens de m'assassiner, j'ai plus que jamais besoin de la protection divine, afin de vivre et de mourir pour la défense de notre sainte religion et de cette chère république que Dieu m'a appelé à gouverner. Quel bonheur n'est-ce pas pour moi, Très-Saint Père, d'être détesté et calomnié pour l'amour de notre divin Rédempteur ! Et quelle immense félicité ce serait pour moi, si votre bénédiction m'obtenait du Ciel la grâce de verser mon sang pour Celui qui, étant Dieu, a voulu verser le sien pour nous sur la croix ! »
Cette grâce tant désirée lui fut accordée le G août 1875. C'est à Guayaquil, au sortir do l'église où il venait de recommander à Dieu les paroles qu'il allait adresser aux
Chambres, qu'il fut assailli par des assassins étrangers, aux gages de la franc-maçonnerie(I). Frappé mortellement, Dieu ne meurt pas! dit-il, et il expira, après avoir demandé le pardon des criminels. Le peuple Équatorien poussa un immense cri de douleur ; il avait raison, il perdait un bienfaiteur et un père ; il allait être de nouveau livré aux aventures, peut-être à l'anarchie.
Il n'y a pas deux ans que Garcia Moreno n'est plus là, et déjà la petite république de l'Equateur, privée de cette main paternelle et ferme, est déchirée par les factions. En assassinant cet homme, les sociétés secrètes ont fait un martyr, "mais elles ont assassiné un peuple.
(1) Une seule victime ne lui a pas suffi. Après le chef temporel, il fallait à sa rage le chef spirituel ; et le vendredi-saint 1877, la secte faisait empoisonner l'archevêque de Quito. Pendant la procession au tombeau, un misérable versa de la strychnine dans la burette du vin; l'archevêque, ayant pris les ablutions, fit observer que le vin était amer : un prêtre en but un peu, le trouva amer en effet, et fut gravement malade. On constata sur l'heure que le vin resté dans la bouteille étaii très-naturel, et que celui de la burette était seul empoisonné. Une demi-heure après, l'archevêque expirait dans des souffrances horribles.