‹ Le syllabus base de l'union catholiqueChapitre 27 sur 35 · LXXVI LXXVI · texte numérisé non relu

LXXVI LXXVI

Abrogatio civilis imperii, L'abrogation de la souveraineté

quo Apostolica Sedes poti- temporelle, dont le Siège Apos-

tur, ad Ecclesiae liberlatem tolique est en possession, serait

felicitatemque vel maxime même un grand bien p^ur la li-

conduceret. berté et le bonheur de l'Église.

Les vrais enfants de l'Eglise, ceux qui reçoivent les enseignements de leur mère, sont parfaitement d'accord sur ces trois points : 1° Il n'y a aucune incompatibilité entre la souveraineté temporelle et l'autorité spirituelle; 2° Le pouvoir temporel des papes est la royauté la plus légitime qui soit au monde; 3° Dans l'état actuel des sociétés humaines, le pouvoir temporel est moralement nécessaire à l'indépendance de l'Église.

de la plus haute importance, qui a ému dernièrement le monde catholique : l'Allocution Lucluosis exagilali, prononcée dans le consistoire du 12 mars 1877 : On en peut lire la traduction dans l I nivers du 16 mars, et le texte latin dans le n° du 20 mars. Le Saint-Père, après avoir récapitulé et flétri les envahissements de l'Italie, déclare qu'il n'est pas suffisamment libre, qu'il ne peut gouverner au spirituel sans être indépendant pour le temporel, que c'es* une ironie amère de parler de conciliation, quand on ne respecte aucun engagement et que 1 on veut par les moyens les plus injustes étouffer la voix du chef de la catholicité.

Certains hérétiques voient une incompatibilité entre les deux pourvoies exercés par le même homme, et déclarent que le Pontife, par le fait qu il est Pontife, ne peut pas être roi. Mais il leur est impossible d'établir cette prétendue incompatibilité.

Ils ne peuvent apporter le témoignage de l'histoire ; les annales de tous les peuples déposent contre eux. Sous la loi naturelle, nous voyons Melchisédech, Noé, Abraham, Isaac, Jacob, en même temps prêtres et princes temporels; car ils offraient des sacrifices, et gouvernaient comme de vrais rois leurs nombreuses familles. Sous la loi écrite, Moyse fut également chef temporel et chef spirituel ; d'une part, il est incontestable qu'il gouvernait le peuple de Dieu et livrait des batailles ; d'autre part, nous le voyons remplir la charge du sacerdoce, lorsqu'il offrait les sacrifices et lorsqu'il consacra le grand prêtre Aaron. Sous la loi évangélique l'histoire mentionne nombre d'évêques qui furent princes temporels , et montre surtout la longue succession des Pontifes Romains dans leurs États indépendants.

Oseraient-ils alléguer l'Évangile, et nous opposer quelques textes qu'ils ne veulent pas comprendre ? Ils nous rappelleront que Jésus-Christ veut qu'on rende à

216 LE SYLLABDS.

César ce qui est à César ; rien de plus vrai, mais l'Eglise laisse intacts les droits de César, elle demande seulement que César respecte les droits de Dieu. Ils seront triomphants, lorsqu'ils auront répété cette autre parole du divin Sauveur : Mon royaume n'est pas de ce monde, Regnum meum non est de hoc mundo (S. Jean, xvm, 36). Mais comment voir dans cette parole de Jésus à Pilate l'incompatibilité des deux royautés ? Notre-Seigneur disait simplement que ses droits ne venaient pas des hommes, et qu'il n'avait pas l'intention de prendre les armes, ou de les faire prendre à ses ministres, pour se tirer des mains de ses ennemis. Il ne nie pas qu'il soit roi, au contraire il l'affirme. Il ne nie pas davantage que cette royauté, qu'il revendique, doive s'exercer en ce monde; car, sur les âmes ou sur les corps, il est clair qu'il a voulu régner en ce monde et qu'il y règne depuis bientôt dix-neuf siècles. — Au reste, nous pouvons nous dispenser d'expliquer longuement les quelques textes évangéliques qu'on apporte ; à ceux qui essaient de s'en faire des armes nous avons le droit d'opposer toujours cette fin de non-recevoir : Il ne vous appartient pas d'interpréter l'Évangile. C'est l'Église qui en est l'interprète divinement autorisée. Or l'Église déclare nettement ne connaître aucune parole du saint Évangile, qui rende les prêtres et les pontifes inhabiles à régner ; elle ne cesse de condamner comme une injustice manifeste la violence dont elle est victime, et de frapper de ses censures les envahisseurs de ses domaines.

Ils ne sont pas plus heureux, lorsqu'ils demandent à la raison des arguments contre le pouvoir temporel de l'Église. Feront-ils dire à la raison, que l'autorité spirituelle exclut nécessairement l'autorité temporelle? Mais si cela était vrai, Dieu lui même ne serait pas revêtu des deux autorités ; assertion impie et inepte. Ensuite.

comment deux autorités peuvent-elles s'exclure, lorsque la fin de l'une est subordonnée à la fin de l'autre ? Or le bien temporel, fin du pouvoir civil, demeure subordonné au bien spirituel, fin du pouvoir spirituel.

S'ils insistent à cause de la multiplicité des charges et des emplois, nous leur ferons remarquer qu'on multipliera les employés et les fonctionnaires, autant que le besoin du service l'exigera. Dira-t-on qu'il est impossible que le gouvernement de l'Église soit confié à un seul, parce que le Souverain Pontife ne peut suffire tout seul à la multitude des affaires ? Dira-t-on que la France ne peut être ni un royaume ni un empire, parce qu'un seul homme ne saurait administrer tout seul ses nombreuses et vastes provinces ?

Mais nous arrivons aux derniers retranchements de nos adversaires. C'est moins la multitude des affaires qu'il faut considérer, disent-ils, que leur nature et leur opposition; or le gouvernement temporel oblige souvent à des actes, à des mesures, à des répressions, qui ne conviennent pas au caractère sacré des ministres du Dieu de paix et compromettraient la dignité pontificale.

Est-il vrai que l'administration temporelle compromette nécessairement le caractère et la dignité du Pontife ? Les trois grandes attributions du prince temporel sont le pouvoir législatif, le 'pouvoir judiciaire et le pouvoir coercitif. On nous accordera facilement que les deux premiers n'ont aucune incompatibilité avec l'autorité spirituelle ; au contraire ils lui appartiennent de plein droit, comme nous l'avons vu, dans l'ordre spirituel, et ils n'affaibliront pas son autorité spirituelle s'il les exerce dans l'ordre temporel. Reste le pouvoir coercitif, que nous avons dit être une suite nécessaire du pouvoir législatif, chez le pontife comme chez le prince. Ici, supposant que le prince est en même

temps pontife, nous considérons ce pouvoir coercitif dans ses applications les plus extérieures et les plus violentes. Ainsi envisagé, il se réduit à ces deux actes que le Pontife Roi ne pourra pas toujours éviter : A l'intérieur du royaume, infliger aux sujets coupables des peines corporelles, quelquefois la peine de mort ; à l'extérieur, soutenir par la guerre les droits des États de l'Église. Voilà les cas extrêmes ; mais la dignité pontificale peut les subir sans être diminuée. Le droit de punir de mort a été exercé par Moyse, puis par les Juges que Dieu avait donnés à son peuple ; il est exercé tous les jours par Dieu : ainsi, à la rigueur, le Vicaire de Dieu pourrait en personne prononcer des sentences capitales, mais rien ne l'y oblige ; il aura des ministres et des tribunaux, et se réservera le rôle de la clémence Quant aux guerres contre d'autres nations, nous accorderons à nos adversaires, qu'il ne siérait pas au Pontife de tenir lui-même l'épée, ni d'entreprendre des guerres offensives dans le but d'étendre ses conquêtes; l'Église le comprend si bien, qu'elle défend à ses ministres de porter les armes. Mais les guerres défensives, rien n'empêche le Pontife-Roi d'avoir des généraux et des soldats pour les soutenir; comme tous les autres hommes, il jouit du droit de légitime défense.

Ainsi les deux puissances ne s'excluent pas ; elles se prêtent au contraire un mutuel appui. Chez le prince revêtu du caractère sacré, on trouvera plus facilement les caractères qui recommandent l'autorité aux yeux des peuples. Il sera plus respecté, en raison même de sa dignité surnaturelle, qui fait de lui le représentant direct de Dieu. Il connaîtra mieux les règles de la justice, les infirmités etles misères de lanature humaine, les remèdes convenables et la manière de les employer. Obligé à plus de perfection, plus éloigné de toute ambition personnelle.

plus libre du côté delà famille et des intérêts matériels, il aura plus de zèle, plus d'abnégation, plus de dévouement aux intérêts de son peuple. Ce portrait n'est pas imaginaire ; les deux cents papes qui ont gouverné Rome depuis la fin des persécutions forment une série de grands princes comme on n'en vit jamais sur le trône d'aucune outre nation.

Ainsi le gouvernement papal, plus que tout autre, offre aux peuples les garanties désirables. Nous ajoutons qu'il est aussi le plus légitime de tous, dans les causes qui l'ont fait naître et qui l'ont maintenu depuis au moins une douzaine de siècles.

Bien des gens pensent que le pouvoir temporel des papes fut créé d'un seul coup par les donations carlovingiennes. Il n'en est rien. Cette institution remonte plus haut, et a plusieurs causes, que l'on découvre par l'étude attentive de l'histoire. On peut dire qu'elle date de la fin des persécutions, ou, ce qui est la même chose, de la conversion des empereurs au christianisme. Sortis des catacombes, les papes montent sur le trône ; du moment qu'ils ne sont plus proscrits, ils commencent à régner. Déjà dans Rome païenne, les papes gênaient les Césars. Bien que l'empereur eût tout pouvoir contre le pontife son sujet, bien qu'il portât parmi ses titres celui de souverain pontife, il sentait que ce titre appartenait à un autre, et quand il apprenait que les chrétiens l'avaient donné à l'un de leurs prêtres, il en éprouvait plus d'inquiétude que si on fût venu lui annoncer que l'un de ses généraux lui disputait l'empire. Pour se débarrasser de ces compétiteurs dont ils soupçonnaient instinctivement la puissance sans

en connaître le vrai caractère, les empereurs envoyèrent, au martyre une soixantaine de papes.

Constantin, devenu chrétien, ne pouvait plus traiter les papes comme avaient fait ses prédécesseurs, mais il sentit aussi qu'il n'était pas le vrai maître de Rome ; laissant donc la ville éternelle à l'Église éternelle, il transporta le siège du gouvernement impérial sur les rives du Bosphore. Il put avoir d'autres raisons, mais l'influence croissante des pontifes fut certainement l'une des principales.

Dès lors les papes furent les souverains de fait de la ville de Rome, et la force même des choses commença leur état temporel, qui alla peu à peu se fortifiant et s'étendant par les moyens les plus légitimes. De la part des pontifes point de violences, point d'intrigues, point de combats, point d'usurpations ; mais une fidélité constante à la domination nominale des empereurs deBysance, et des services aussi nombreux que précieux rendus aux peuples de l'Italie, C'est • un curieux spectacle, de voir ces hommes de Dieu devenir souverains temporels sans s'en apercevoir, ou plutôt malgré eux, par la confiance que les peuples leur témoignent, par leur influence spirituelle et morale, et aussi par l'abandon où les princes de Bysance laissent leurs sujets d'Occident. Ces chefs du Bas-Empire, pour la plupart incapables, féroces, 'hérétiques et persécuteurs, pensaient quelquefois à Rome et à l'Italie pour les rançonner et les ravager, jamais pour les gouverner et les défendie contre les invasions des barbares; le sceptre tombant de ces indignes mains, il fallait bien que quelqu'un le ramassât. La Providence y avait pourvu, en préparant une souveraineté nouvelle qui remplaçait l'ancienne sans secousse, sans révolte, sans effusion de sang. Plusieurs nations s'étant formées des débris de l'empire romain,

222 tE SYLLABUS.

dans les Gaules, dans l'Espagne et l'Allemagne, et même en Italie, les territoires voisins de Rome se trouvèrent l'apanage naturel des Pontifes Romains. Aussi voit-on ces Pontifes, avant le siècle de Charlemagne, envoyer aux nations des ambassadeurs et traiter de puissance à puissance avec les rois. Dans la première moitié du vme siècle, le pape saint Grégoire II, écrivant à l'empereur Léon l'iconoclaste, parlait au nom de tout l'occident et constatait que les peuples occidentaux, les yeux fixés sur Rome, regardaient le Pontife comme l'arbitre et le modérateur de la tranquillité publique.

C'est donc un fait incontestable, la souveraineté temporelle des papes était admise et reconnue dès avant les donations carlovingiennes. G'estsi vrai que, dans les actes du temps, ces donations prennent le caractère d'une restitution que les fils aînés de l'Église obligent les usurpateurs à faire à la mère commune des chrétiens. Pépin, avant d'attaquer Astolphe roi des Lombards, lui envoie des ambassadeurs pour l'engager à demander la paix et à restituer les propriétés de la sainte Eglise de Dieu et de la république romaine ; le pape, de son côté, conjurait le même prince de restituer de bonne volonté et sans effusion de sang ces propriétés de l'Église et de l'Etat romain. Enfin Louis le Débonnaire, dans la charte Ego Ludovicus, dit que Pépin et Charlemagne avaient depuis longtemps, par un acte de donation, restitué l'exarchat de Ravenne au bienheureux Apôtre Pierre et aux papes.

Ainsi le pouvoir temporel est tout à la fois l'œuvre des papes, non par leur ambition, mais parleur situation et par les services qu'ils rendaient aux peuples; l'œuvre des peuple^, par la juste confiance qu'ils témoignaient aux papes; l'œuvre des empereurs de Constantinople, par leur incapacité et l'abandon virtuel de leurs droits ; l'œuvre de Pépin, Charlemagne, la comtesse Mathilde, et des

autres princes qui ont restitué ce pouvoir, l'ont affermi et agrandi par leurs mémorables donations ; et par-dessus tout l'œuvre de la Providence, qui préparait l'indépendance matérielle de son Église et de son Vicaire, au milieu des nations rivales qui se disputaient les épaves du vieil empire romain.

Ce dernier point de vue est plusieurs fois signalé dans les documents pontificaux, d'où le Syllabus est extrait: C'est par un dessein tout particulier de la divine providence, y est-il dit, singulariprorsus divinse providentix consilio, qu'au moment où l'empire romain se divisait en diverses principautés, le Pontife Romain fat aussi mis en possession d'un principat civil.

On le verra plus manifestement encore par ce qui nous reste à dire sur cette question.

Très-convenable au caractère sacré du Pontife, très-légitime dans son origine, le pouvoir temporel des papes est moralement nécessaire, dans l'état actuel du monde politique, au bon fonctionnement de leur gouvernement spirituel. Tout homme de bonne foi en conviendra, s'il ré. fléchit quelques instants auxrelations quele chef suprême de la catholicité doit entretenir tant avec les princes chrétiens qu'avec les fidèles de tout l'univers.

Les relations du pape avec les princes chrétiens rendent son pouvoir temporel moralement nécessaire. Tous les princes chrétiens donnent au Souverain Pontife le nom de père, et il donne à tous le nom de fils; convient-il que le père de tous soit le sujet de l'un de ses fils ?

Père de tous les princes chrétiens, il ne doit pas devenir pour eux une occasion de jalousie et de discorde, ce qui arriverait inévitablement, s'il dépendait de l'un d'eux. En effet, le pape étant le dépositaire de la plus grande autorité morale qui soit au monde, le prince souverain du pape jouirait, par le fait de cette souveraineté, d'une influence que les autres princes ne sauraient voir d'un bon œil.

Enfin les princes chrétiens ne sont pas toujours en

paix les uns avec les autres, et au milieu de leurs divisions et de leurs querelles, le. rôle du pape est tout tracé : garder une neutralité bienveillante pour tous, tenir la balance de la justice, ménager des rapprochements, préparer les voies à la paix. Mais supposé que le pape habite clans les états d'un prince en guerre avec un autre, il ne lui est plus possible de garder cette attitude si noble, si digne, si utile au bien des peuples : ou il cédera à l'inclination de son patriotisme personnel, ou il subira la pression de son souverain. Il est donc évident que, pour rester l'ami, le conseiller et le père de tous les princes, le Pontife ne doit être le sujet d'aucun.

Et cette conséquence apparait encore très-clairement, si l'on examine les relations que le pape doit entretenir avec toute l'Eglise, Ces relations supposent la parfaite indépendance du pape ; du jour où les fidèles, à tort ou à raison, soupçonneront que le chef de l'Église parle, agit, se détermine sous l'influence d'un maître, ils n'auront plus la même confiance dans ses paroles et dans ses décisions.

Et de fait, sans l'indépendance territoriale du chef de l'Église, Jérusalem est sous le joug de Babylone. Plus de liberté dans la nomination des prélats, des bénéticiers, des dignitaires de l'Église, ni même dans l'élection du pape; car le prince imposerait le choix de ses créatures. Plus de régularité dans les ressources pécuniaires nécessaires à la dignité du culte, aux frais de la cour pontificale, aux traitements des employés, etc. D'où le pape dépouillé tirerait-il ces ressources ? Si vous dites : d'un traitement fixe qui lui serait payé par le prince; vous faites au chef de l'Église une siiuation servile, précaire, indigne de lui. Si vous dites : d'un certain patrimoine, dont les revenus lui seraient assurés ; vous le laissez toujours à la merci du prince, à qui il sera facile, sous un

prétexte ou sous un autre, de supprimer revenus et patrimoine. Plus d'indépendance dans les communications; car qui empochera le prince d'arrêter les envoyés du pape, de soustraire ses messages et ses correspondances? Enfin plus de sécurité ni pour le pape ni pour la papauté ; ce point de vue de la question n'est pas sans importance à notre époque de révolutions et de bouleversements continuels : supposez que la nation, dont le pape est l'hôte, soit vaincue, envahie, démembrée, par une autre nation hérétiqne ou irritée contre le pape, que fera-t-on de lui?

Si vous trouvez à propos de nous rappeler que le Vicaire de Jésus-Christ doit être prêt à sacrifier tous les avantages matériels et même sa vie, pour le bien des âmes, nous répondrons : Sans aucun doute ! Mais le bien des âmes demande-t-il que le chef de l'Eglise soit le jouet des rivalités humaines , qu'il soit asservi, persécuté, traîné de ville en ville, séparé de ses conseillers, emprisonné, mis à mort? Il y a des chrétiens qui pensent ainsi. Si le pape ne s'occupait plus du gouvernement temporel, disent-ils, la religion y gagnerait infiniment. Et pour appuyer leur thèse d'un argument irrésistible, ils apportent l'exemple delà primitive Eglise, si courageuse, si belle, si triomphante... Oui, triomphante, mais par le sang de ses pontifes et de ses enfants. Pendant trois cents ans tous les papes, à l'exception d'un seul, périssent de mort violente, et les martyrs se comptent par millions. Si l'ère des persécutions sanglantes doit s'ouvrir de rechef. l'Eglise, -.e n'est pas douteux, cueillera de nouvelles palmes, son martyrologe se grossira de noms nouveaux, sa robe immortelle se rajeunira dans le sang de l'Agneau; elle a vaincu le monde, et se sent de force à le vaincre encore. Mais celui qui forme le vœu de voir l'Eglise redescendre aux catacombes ou monter sur les

échafauds, me semble plutôt un disciple de Néron qu'un enfant de la sainte Eglise de Dieu,

Terminons ce chapitre par deux témoignages qui en résument des milliers d'autres : celui de Napoléon I"* et celui de Pie IX (l).

(1) Ces paroles du premier Consul sont rapportées par M. Thiers dans sor. histoire du Consulat et de l'Empire. — Quant au Souverain Pontife Pie IX, qui a si hautement et si souvent condamné l'usurpation sacrilège des Etats de l'Eglise, voici quelques passages de l'Allocution Ad gravissimum, prononcée dansle consistoiredu 20 juin 1859 :

« Nemo ignorât quo isli civilis Aposlolicse Sedis pnncipaïus osores semper potissimum spectent, et quid ipsi velint, quid cupiant, quid exoptent. Omnes quidera norunt singulari divins? Providentiae con>ilio factura esse, ut in tanta leniporalium principum multitudine et varietate Romana quoque Ecclesia temporalem dominationem nemini prorsus obnoxiam haberel, quo Rominus Pontifex iSummus lotius Ecclesise Pastor, nulli unquam principi subjeclus, supremam universi Uominici gregis pascendi rpgendi^ue potestatem auctoritatemque ab ipso Chrislo Domino acceptam per universum qua late palet orbem plenissima libertale exercere, ac simul facilius divinam religionem magis in dies propagare, et variis fidelium indigentiis occurrere, et opportuna flagitantibus auxilia ferre, et alia omnia bona peragere posset, quae pro re ac tempore ad majore m totius ctinstianse reipublicae utililatem perlinere ipse cognosceret. Infestis'imi igilur Romanae Ecclesiae temporalis dominii iiostes civitem ejusdem Ecclesise Romanique PonliQcis principatum cœlesti quadam rerum dispensatione, et veiusla per tôt jam coniinentia saecula possessione, ac justissimo quovis alio optimoque jure comparatum, et communi omnium populorum et principum vel acathulicorum coasensione uti sacrum inviolatumque Beati Pétri patnmoniura semper habitum ac defensum invadere, labefaclare, ac deslruere connituntur, ut Romana Ecclesia suo spoli.ata patrimonio, Apostolicas Sedis Romanique Pontificis dignitatem majestatemque déprimant, pessumdent, et liberius sanctissimae religioni maxima quaeque damna, ac teterrimum bellum inférant, ipsamque religionem, si fieri unquam posset, funditus evertant. Hue sane semper speclarunt ac spectant nequissima îllorum kominum consilia, molitiones et fraudes, qui temporalem Romanae Eclesiae dominationem convellere exopiaiu, veluii diuturna ac tristissima experientia omnibus clare aperteque demonstrat.

« Itaque nunc in amplissimu hoc vestro consessu, Venerabiles

Praires, Nostram attollentes vocem majori qua possumus animi Nostri contentione protestamur contra ea omnia, quae perduelles in commemoratis locis agere ausi sunt, et suprema Nostra auctoritate damnamus, reprobamus, rescindimus, abolemus omnes et singulos actus lum Bononiae, tum Ravennae, tum Perusiae, tum alibi ab ipsis perduellibus contra sacrum legitimunque Nostrum et hujus S. Sedis principatum quovis modo tactos et appellatos, et eosdem actus irritos omnino, illegitimos et sacrilegos esse declaramus, atque decernimus. Insuper in omnium memoriam revocamus majorem excommunicationem.

Napoléon, encore premier consul, parlait ainsi : « L'institution qui maintient l'unité de la foi, c'est-à-dire le Pape, gardien de l'unité catholique, est une institution admirable. On reproche à ce chef d'être un souverain étranger. Ce chef est étranger, en effet, et il faut en remercier le Ciel. Le Pape est hors de Paris, et cela est bien; il n'est ni à Madrid, nia Vienne, et c'est pourquoi nous supportons son autorité spirituelle. A Vienne, à Madrid, on est fondé à en dire autant. Croit-on que, s'il était à Paris, les Viennois, les Espagnols consentiraient à recevoir ses décisions? On est donc trop heureux qu'il r< side hors de chez soi, et qu'en résidant hors de chez soi, il ne réside pas chez les rivaux; qu'il habite dans cette vieille Rome, loin delà main des empereurs d'Allemagne, loin de celles des rois de France ou des rois d'Espagne ; tenant la balance entre les souverains catholiques, penchant toujours un peu vers le plus fort, et se relevant bientôt, si le plus fort devient oppresseur.Ce sont les siècles qui ont fait cela, et ils l'ont bien fait. Pour le gouvernement des âmes, c'est la meilleure, la plus bienfaisante institution qu'on puisse imaginer. Je ne soutiens pas ces choses par entêtement de dévot, mais par raison. »

L'empereur Napoléon oublia ces sages paroles du premier consul Bonaparte ; enivré de sa colossale puissance, il essaya de mettre la main sur le pape, d'en faire son sujet et de le fixer à Paris, en imposant silence à Madrid et à Vienne. Les événements ont donné raison au premier consul contre l'empereur. Écoutons une autre voix moins sujette à détonner, la voix du Vicaire de Jésus- Christ.

aliasque ecclesiasticas pœnas et censuras à sacris Canonibus, Aposlolicis Constitutionibus et generalium Conciliorum, Tridenlini prœsertim decretis intlictas, et ulla absque declaratione incurrendas ab iis omnibus qui quovis modo temporalem Romani Pontificis potestatem impetere audeant : ia quas proinde eos omnes misère incidisse declaramus qui Bononia?, Ravennae, Perusiae, et alibi civilem Nosiram et liujus Sanctse Sedis potestatem et jurisdictionem, ac B. Pétri patrimonium opéra, consilio, assensu, et alia quacumque ratione violare, perturbare et usurpare ausi sunt. »

Le Souverain Pontife Pie IX a été dépouillé successivement de toutes ses provinces et de toutes ses possessions. A chaque invasion, à chaque violence, à chaque injustice, il a élevé la voix pour défendre les droits du Saint-Siège. Il a pu prendre le monde a témoin que son caractère, ses goûts et son genre de vie le mettaient à l'abri de tout soupçon de cupidité ou d'ambition personnelle ; que les domaines, dont il revendiquait la possession, étaient le patrimoine de l'Église entière , qu'il n'en avait que l'administration, qu'il avait fait serment de les garder dans leur intégrité et de les transmettre à ses successeurs; que la domination temporelle des papes était fondée sur les titres les plus anciens , les plus nombreux , les plus légitimes ; qu'elle était sanctionnée par les traités, reconnue par tous les peuples et par tous les princes même non catholiques; qu'elle était nécessaire à l'indépendance spirituelle de l'Eglise. Il n'a cessé d'avertir les envahisseurs et leurs fauteurs qu'ils tombaient sous l'excommunication majeure et autres peines et censures ecclésiastiques, portées par les sacrés canons et par les conciles généraux, surtout par le concile de Trente. Ces avertissements ont été méconnus, ces anathèmes ont été méprisés. Les ennemis de Dieu, comme parle le Psalmiste, se sont rués sur l'héritage du Seigneur; la •hache et la scie à la main, ils ont enfoncé les portes du sanctuaire. Ils ont dit dans leur cœur : Faisons cesser les jours de fêle de Dieu sur la terre (Ps. lxxiii). Mais le Psalmiste en appelle à la justice céleste de leurs succès insolents : Jusques à quand , mon Dieu, vous laisserez- vous insulter par vos ennemis, et permet! rez-vous à vos adversaires d'irriter votre nom?... Ne livrez pas aux ■ bêtes les d mes qui vous adorent ; n'oubliez pas les dmes de vos pauvres pour toujours,

jetez les yeux sur votre héritage. Levez-vous, mon Dieu, jugez votre cause] souvenez-vous des outrages que ces insensés vomissent contre vous tout le jour. N'oubliez pas les cris de vos ennemis : elle monte toujours, la superbe de ceux qui vous haïssent.

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