CHAPITRE II
Sous ce titre, encore sept propositions justement flétries par le Syllabus pontifical. Le simple énoncé de ces propositions montrera que le rationalisme dit modéré n'est modéré que dans la forme, mais que dans le fond ses revendications orgueilleuses se rapprochent assez de la folie plus déclarée du rationalisme absolu. Lisez et méditez (1) :
(!) Nous conservons le numérotage du Syllabus, parce qu'on a l'habitude de citer les propositions avec leur numéro respectif dans l'acte pontifical; par exemple : Ce point de doctrine est en contradiction avec le le imposition du Syllabus.
Ici, le Syllabus nous renvoie aux Actes pontificaux qui suivent ; L'allocution Singulari quatlam pcrfusi, prononcée dans le Consistoiie secret du 9 décembre 1854, en présence de tous les Evêques venus à Rome pour la définition de la Conception Immaculée de la trèssainte Vierge ; — la lettre Gravissimas, adressée le 11 décembre 1862 à l'archevêque de Munich et Freisingen; — la Lettre Tuas libenler, écrite au même archevêque de Munich le 21 décembre 1863.
Le Syllabus ajoute : Au système du rationalisme se rattachent en très-grande partie les erreurs d'Antoine Gùnther, qui sont condamnées dans la lettre au cardinal Archevêque de Cologne, Eximiam luam, du 15 juin 1857; et dans la lettre à l'Evêque de Breslau, Dolore haud
Quum ralio humaDa ipsi religioni aequiparetur, idcirco theologicae disciplina? perinde ac philosophicae tractandae sunt.
Omnia indiscriminatim dogmata religionis christianae sunt objectum naturalis scientise seu philosophie : et humana ratio historiée tantum exculta potest ex suis naturalibus viribus et principiis ad veram de omnibus etiara reconditioribus dogmatibus scientiam pervenire, modo haec dogmata ipsi rationi tanquam objecta proposita fuerint.
Comme la raison humaine va de pair avec la religion , les sciences théologiques doivent être traitées sur le même pied que les sciences philosophiques.
Tous les dogmes sans distinction de la religion chrétienne sont l'objet de la science naturelle ou philosophie : et la raison humaine, avec une culture simplement historique, est capable d'arriver, par ses forces naturelles et ses seuls principes, à une vraie science de tous les dogmes même les plus cachés, pourvu que ces dogmes lui aient été proposés comme objet.
Quum aliud sit philosophus,aliud philosophia,ille jus et officium habet se submittendi auctoritati ,
Comme autre chose est le philosophe, autre chose la philosophie, le philosophe a le droit et le devoir de se soumettre à l'autorité
rnediocH, du 30 avril 1860. — Nous nous servons aussi de ces deux derniers documents. En terminant le prunier, le Souverain Pontife exprime à l'archQvêque de Cologne la joie qu'il a éprouvée du retour à la vraie doctrine, de Giintlier et de plusieurs de ses disciples; il dit avoir reçu de ces hommes savants des lettres pleines de soumission, et engage les retardataires à suivre un si bon exemple. Dans le second le pape réprouve de nouveau quelques points de la doctrine Gu libérienne, encore enseignes dans les écoles du diocèse de Breslau, par exemple, l'introduction dans le composé humain d'un autre principe vital que l'âme raisonnable, laquelle est par elle-mêne ta vraie el immédiate forme du corps humain, selon une doctrine si commune dans l'Eglise et tellement unie au dogme catholique qu'on ne peut pas la nier sans erreur dans la foi.
quam veram ip*e probave- dont il s'est démontré la vérité •
rit ; at philosophia neque mais la philosophie ne peut ni ne
potest, neque débet ulli doit se soumettre à aucune auto-
sese submittere auctoritati. rite.
Ecclesia non solum non débet in philosophiam unquam animadvertere , verum etiam débet ipsius philosophiae tolerare errores , eique relinquere ut ipsa se corrigat.
Aposlolicae Sedis, romanarumque Congregationum décréta liberutn scientiae progressum impediunt.
Methodus et principia , quibus antiqui Doctores scholastici Theologiam excoluerunt, temporum nostrorum necessitatibus scientiarumque progressui minime congruunt.
Philosophia tractanda est, nulla supernaturalis revelationis habita ratione.
Non-seulement l'Église ne doit jamais sévir contre la philosophie, mais elle doit tolérur les erreurs de la philosophie, et lui laisser le soin de se corriger ellemême.
Les décrets du Siège Apostolique et des Congrégations romaines empêchent le libre progrès de la science.
La méthode et les principes, à l'aide desquels les anciens docteurs scolastiques ont étudié la Théologie, ne conviennent pas aux nécessités de notre époque et au progrès des sciences.
Il faut traiter la philosophie, sans tenir aucun compte de la révélation surnaturelle.
Ce système du rationalisme modéré a reçu le jour, paraît-il, chez nos gracieux voisins d'outre-Rhin. Le Souverain Pontife Pie IX, dans sa Lettre à l'archevêque de Munich Gravissimas, nomme comme l'un des principaux
patrons des nouvelles doctrines le prêtre Jacques Frohschammer, professeur de philosophie à l'Université de Munich, auteur de plusieurs ouvrages condamnés, qui sont aussi mentionnés dans la Lettre Apostolique, savoir: Introduction à la philosophie, 1858 ; — De la liberté de la Science, 1861 ;— Athénée, 1862.
Le Pontife ajoute qu'il voit avec douleur cet écrivain, qui aurait pu rendre des services à l'Église, s'écarter de plus en plus du chemin de la vérité, et s'enfoncer plus profondément dans ses erreurs. Il rappelle que, déjà précédemment, un autre livre du même Frohschammer sur l'origine des âmes a été condamné, et que l'auteur, loin de se corriger, s'est moqué hautement de la Congrégation de l'Index et de plusieurs autres institutions ecclésiastiques. Enfin, avec une bonté paternelle, il l'invite encore au repentir et à la soumission. Nous ignorons si l'orgueil du philosophe rebelle lui a permis d'obtempérer au charitable avertissement du Pontife.
Sans plus nous occuper de l'auteur, discutons le système. Nous remarquerons :
1° Qu'il introduit une parité et une distinction également imaginaires et gratuites.
Parité imaginaire, — disons mieux, regrettable confusion, — entre la raison et la religion, c'est-à-dire entre l'ordre naturel et l'ordre surnaturel. On pose comme axiome l'égalité de la raison et de foi, et l'on en tire cette conclusion, que les sciences théologiques doivent être traitées comme les sciences philosophiques. Mais sur quoi se fonde cette égalité ? Égalité, si l'on veut, dans l'origine, en ce sens que la foi et la raison viennent é gaiement de Dieu, comme deux lumières d'inégale clarté qui partent d'un même foyer, nous l'accordons avec empressement; et nous en concluons aussitôt, qu'il n'y a jamais désaccord entre ce qu'enseigne la raison et ce qu'enseigne la foi, puisque le vrai n'est jamais contraire au vrai, ni Dieu jamais en contradiction avec lui-même. Mais égalité dans le mode de connaissance, et dans l'objet, et dans le degré de certitude, et dans les droits, impossible de l'accorder sans nier toute révélation surnaturelle, et sans retomber dans le rationalisme absolu. Donc, point de parité entre les sciences théologiques et les
sciences philosophiques. La théologie s'appuie sur les dogmes delà foi; rien de plus ferme, rien de plus stable. La philosophie est cultivée et expliquée par la raison humaine ; rien de plus incertain, puisque la raison est différente chez les différents esprits, et chez tous exposée à une multitude d'erreurs et d'illusions. Nous ne faisons que traduire une phrase de l'allocution Singulari quadani, qui en appelle aussitôt à l'expérience : L'autorité de l'Église une fois rejetée, que voyons-nous? le champ ouvert aux questions difficiles et insolubles ; la raison humaine , soutenue par ses misérables forces, courant en aveugle à l'abîme des plus honteuses erreurs.
Distinction imaginaire, entre le philosophe et la philosophie. Le philosophe, dit-on, a le droit et le devoir de se soumettre à l'autorité, dont il a lui-même établi la vérité ; mais la philosophie ne doit ni ne peut se soumettre à aucune autorité. Qu'est-ce à dire? La philosophie est la doctrine professée, le philosophe est le sujet qui professe la doctrine. La philosophie, être idéal, existet-elle sans sujet? Agit-elle, parle-t-elle, commande-t-elle ou se soumet-elle, sans que le philosophe fasse lui-même ces actes? Oui ou non, le philosophe n'est-il pas l'être responsable, oubiensoutiendra-t-on que les doctrines et les esprits qui en sont imbus échappent à toute responsabilité ? Au tribunal de Jésus-Christ, est-ce la philosophie abstraite qui sera examinée, jugée, envoyée au ciel ou au feu éternel ? Et le philosophe fera-t-il accepter cette excuse : Seigneur, ma personne pouvait se soumettre, et non ma doctrine; voilà pourquoi j'ai gardé jusqu'au bout, dans mon âme, des doctrines condamnées par vous ?
La philosophie comme toute autre science, a des droits que l'Église est la première à reconnaître. Libre à elle de poser ses principes, de suivre sa méthode, de tirer ses conclusions ; rien ne l'oblige d'admettre comme siennes
des conclusions étrangères, qu'elle n'arrive pas à s'approprier : nous ne lui faisons pas un devoir de dire que le mystère de la Trinité est une conclusion évidente des principes de la raison. Mais cette juste liberté de la philosophie doit connaître ses limites, et ne pas essayer de les franchir. Enseigner contrairement à la révélation divine et à l'Église; mettre en doute un dogme révélé, sous prétexte que la raison ne le comprend pas; rejeter le jugement que l'Eglise croit devoir porter sur telles et telles conclusions philosophiques, jusqu'alors librement soutenues : voilà des licences à jamais interdites nonseulement à tout philosophe, mais à toute philosophie.
2°. Le rationalisme mitigé accable la raison humaine de deux fardeaux qu'elle ne peut porter. Cette pauvre raison, il veut l'élever, et il l'écrase.
N'est-elle pas écrasée sous ce droit, ou plutôt sous cette obligation qu'il lui impose, de comprendre tous les dogmes de la religion chrétienne, tous absolument sans distinction de vérités naturelles et de vérités surnaturelles?
Que la raison puisse saisir toutes les vérités objectivement naturelles, même contenues dans la révélation, et surnaturelles seulement parla manière dont elles viennent à la connaissance de l'homme, à la bonne heure ! Ces vérités, la parole divine, en nous les révélant, ne les tire pas du domaine de l'ordre naturel, et ne les empêche pas d'être un objet proportionné à la capacité de notre raison ; un esprit cultivé peut donc les comprendre, lorsqu'on les lui présente. Gomme l'observe le Souverain Pontife, elles sont un objet commun à la raison à et .la foi. Par exemple, qu'il n'y ait qu'un seul Dieu, très-sage, trèspuissant et très-bon; c'est une vérité qui nous est connue et par la raison naturelle et par la révélation divine. Si
vous croyez en ce Dieu unique, parce que vous voyez clairement qu'il en est ainsi, vous faites un acte raisonnable; si vous y croyez, parce que Dieu l'a dit, vous faites un acte de foi.
Mais les vérités surnaturelles par leur objet, les mystères, qui constituent proprement la religion chrétienne, restent cachés à l'intelligence la plus cultivée. Destinée de l'homme à une fin surnaturelle, Incarnation du Fils de Dieu, et autres mystères se rapportant à notre fin dernière ; ces dogmes, même révélés, ne seront jamais perçus par la raison comme son objet propre. Non, la raison n'est pas apte à pénétrer dans les arcanes de la sagesse et de la bonté de Dieu, ni dans les secrets de sa libre volonté; non, elle n'arrive jamais, par ses principes et par ses forces naturelles, à une science certaine de ces mystères. Les mystères restent mystères pour tout intellect humain ou angélique, jusqu'à ce que Dieu en donne la claire vision par une lumière surnaturelle relativement à toute créature possible.
Saint Augustin connaissait par la révélation et par la foi l'auguste mystère de la très-sainte Trinité; arriva-t-il jamais, par sa raison qui n'était ni faible ni inculte, à l'évidence intrinsèque de ce mystère? Saint Thomas d'Aquin est allé aussi loin que les philosophes allemands, un peu plus loin peut-être, dans la connaissance du même mystère; qu'on lise les choses admirables qu'il a écrites sur les trois divines personnes, dans la première partie de sa Somme Théologique (i). Il serait difficile
(1) Première partie de la Somme, depuis la question XXVII' jusqu'à la question XLIII8 inclusivement. C'est l'article premier de la XXXII* question, qui est intitulé: « Utrutn Trinitasdivinarum personarum possit per naturalem rationem cognosci? » — Le Docteur répond: « Impossibile est per rationem naturalem ad cognitionem Trinitatis divinarum personarum peivenire. Ostensum est enim supra, quodhomo per rationem naturalem in cognitionem Dei pervenire non potest, nisi ex creaturis Virtiïs autem creaiiva Dei est commuais toti
d'argumenter avec plus de force, de mieux établir la crédibilité et la convenance du mystère; quant à la démonstration scientifique par la raison naturelle, même éclairée de la foi, saint Thomas la déclare absolument impossible, et il a une thèse spéciale sur cette impossibilité.
Autre charge écrasante pour la raison laissée à ellemôme : la nécessité de corriger ses propres erreurs. L'Église, d'après le rationalisme mitigé, ne doit jamais sévir contre la philosophie, mais attendre patiemment qu'elle se corrige elle-même. Hélas ! pour se corriger elle-même, comment s'y prendra-t-elle ? Voyons : chaque philosophe devra-t-il se corriger tout seul, ou bien quelques-uns auront-ils grâce d'état pour corriger les autres ?
Si chacun est à soi-même son propre correcteur, sur quelle base et d'après quels principes opérera-t-il ? Qui lui dira que ce qu'il croyait vrai hier, est faux aujourd'hui ; et que ce qu'il prend pour vrai aujourd'hui, ne lui paraîtra pas faux demain ?
Si vous admettez des correcteurs d'office, le seront-ils aussi pour eux-mêmes, ou seulement pour les autres ? Et
Trinitati. Unde pertinet ad unitatem essentiae, non ad distinctionem perso na ru m. Per rationem igitur naturalem eognosci possunt de Deo ea qnae pertinent ad unitatem essentiae, non auteui ea quse pertinent ad distinctionem personarum. Qui auteui probare nititur Trinitatem personarum naturali ratione, tidei dupliciter derogat. 1° Quidem, quantum ad dignitatem ipsius fidei, quae est ut sit.de rébus invisibilibus, quae rationem humanam excedunt ... '2° Quantum ad utilitatem Irahendi alios ad fidem. Gum enim aliquis ad probandum fi'iern inducit rationes quœ non sunt cogentes, cedit in irrisionem inâdelium. Gredunt enim quod hujusmodi rationibus innitamur, et propter eas oredamus, — Quse igitur fidei sunt, non sunt tentanda probiri nisi per auctoritates bis qui auctoritates suscipiunt. Apud alios vero sufficit det'endere non esse impossibile quod praedicat fides. »
N'est-ce pas la le vrai langage de la raison? 0 philosophes rationalistes, que ne parlez- vous comme saint Thomas 1... Au reste, on voit que la prétention de démontrer tous les dogmes par la lumière naturelle , n'est pas une nouveauté. Saint Thomas la combattait au xin* siècle, et dans le siècle suivant elle était encore soutenue par des hérétiques et des sophistes, notamment par Raimond Lulle.
puis qui les désignera ? qui leur donnera mission ? où trouveront-ils la certitude qu'ils doivent transmettre, et les moyens de la transmettre efficacement, et les sanctions nécessaires contre les récalcitrants ? Et si les non correcteurs se mettent en tête de le devenir, comment les empêcherez-vous ? Le philosophe Paul est correcteur, le philosophe Jacques ne l'est pas : pourquoi Jacques a-t-il tort ? pourquoi Paul a-t-il raison ? et comment la correction infligée par Paul à Jacques, aurait-elle la vertu de persuader ce dernier ? — Et si Claude, un troisième philosophe, trouve que c'est Jacques qui a raison, et Paul qui a tort ? — Et si Martin, quatrième philosophe, tout aussi bon rationaliste que les trois autres, vous jure que la philosophie de Paul ne vaut pas plus que celle de Jacques, et celle de Jacques pas plus que celle de Claude ?
Mais, puisque les raisonnements a priori vous embarrassent, tournons-nous du côté de l'expérience. Connaissez-vous une philosophiehumaine,qui se soit corrigée toute seule ? S'est-elle corrigée, laphilosophie antique, devenue par le nombre des philosophes tous plus ou moins correcteurs, le pandemonium de toutes les erreurs et de toutes les turpitudes ? — S'est-elle corrigée, la philosophie protestante du libre examen, divisée, morcelée, dépecée en autant de sectes qu'il y eu et qu'il y a de protestants; au point que, de nos jours, protestantisme signifie négation de toute doctrine obligatoire ? — S'est-elle corrigée, notre pauvre philosophie rationaliste, qui s'en est allée mourir dans le panthéisme, dans le scepticisme, dans le nihilisme, dans le désespoir?
Oh ! que la raison humaine est stupide, de vouloir se suffire I Oh ! que Dieu est bon, de ne pas la laisser à ses propres forces, disons plutôt à ses propres faiblesses, et de l'éclairer par l'autorité toujours vivante et infaillible de son Église !
L'autorité infaillible de l'Église catholique, c'est l'arche sainte, qui rend les vrais oracles, et qui, Dieu merci, ne sera jamais réduite au silence. L'Eglise a reçu de Jésus- Christ, son divin fondateur, l'ordre de parler à tous les peuples et à tous les siècles ; l'Église, fidèle à cet ordre, parlera toujours et partout. — Je t'ai établie pour que tu sois la gardienne et la maîtresse de ma parole divine. — Oui, Seigneur, je garderai ce dépôt sacré. — Tu ne le livreras jamais ? — Jamais, Seigneur. — Tu publieras toutes les vérités ? — Je les publierai toutes. — Tu proscriras toutes les erreurs ? — Je les proscrirai toutes. — Tu élèveras la voix, et tu crieras à travers les nations, même quand les nations feront la sourde oreille ? — J'élèverai la voix, et je crierai. — Va, ma fille, je te fais immortelle, comme la vérité dont tu es l'organe ; dès cette heure j'arme ton bras de ma force, je dépose ma parole sur tes lèvres, j'embrase ton cœur de mon amour; avec cela tu traverseras les générations humaines, et tu les instruiras. Et moi je suis avec toi tous les jours jusqu'à la consommation des siècles.
Et voilà pourquoi, malgré les aberrations sans nombre dësphilosophies humaines, il reste chez les hommes un peu de vérité et de raison.
3° Le rationalisme modéré, se faisant l'écho des rengaines de la fausse science, jette à la face de l'Église deux imputations calomnieuses, lorsqu'il ne craint pas de dire qu'elle arrête le progrès des sciences, et qu'une méthode, dont les siècles ont prouvé les avantages, n'est plus en rapport avec les besoins du temps.
Non, il n'est pas vrai que l'Église soit un obstacle au progrès des sciences humaines. Mille et mille faits protestent énergiquement : et les encouragements multipliés que l'Église donne aux sciences, et les services
qu'elle leur rend, et les savants qu'elle forme dans toutes les branches, et les pays qu'elle civilise. Cette accusation n'est tolérable nulle part ; mais sur les lèvres d'un homme se disant chrétien, elle est singulièrement odieuse. On dirait un fils prodigue, qui cherche à faire interdire sa mère de ses droits civils, sous le faux prétexte qu'elle tombe en enfance. Que sont-ils, ces ingrats qui accusent d'ignorantisme l'Église de Jésus-Christ, et que seraient-ils sans elle ? Peut-être des sauvages errants au fond des bois, à peine distincts des bfutes, se nourrissant d'herbes, de glands ou de chair humaine.
Non, il n'est pas vrai que la méthode en honneur chez les docteurs chrétiens, soit incompatible avec les besoins de notre époque (1).
D'abord, qu'on veuille bien le remarquer, l'Eglise ne condamne absolument aucune méthode, et n'en canonise aucune à l'exclusion de toute autre. Sans dissimuler ses préférences surabondamment justifiées pour la méthode synthétique ou de démonstration, elle sait aussi, le cas échéant, faire usage de la méthode analytique ou d'invention ; elle conseillera volontiers cette méthode d'invention à ceux qui ont encore à trouver la vérité, par l'étude des motifs de crédibilité, qui les conduiront à reconnaître le fait de la révélation divine et l'autorité suprême de l'Église en matière d'enseignement religieux. Une fois qu'ils auront trouvé la vérité, l'Église les avertira de cesser leurs inutiles recherches, et de s'appliquer à démontrer par la méthode synthétique la vérité dont ils ne doutent plus : cette marche est-elle irrationnelle?
Mais définissons les deux méthodes sus-nommées. Nos lecteurs sont trop au courant des discussions théolo-
(1) Sur la méthode à suivre dans les études théologiques, on consultera avec fruit le P. Pcrrone, De Lotis Iheologicis, 'à' partie. V section, de Melhodotoyia.
giques et philosophiques pour ignorer la différence entre l'une et l'autre. La méthode analytique va du particulier à l'universel, du composé au simple, des parties au tout, marchant pour ainsi dire à tâtons dans la récherche d'une vérité à découvrir. La méthode synthétique procède en sens inverse, partant d'une vérité connue pour arriver à une vérité contenue dans la première ou intimement liée avec elle ; naturellement elle va du général au particulier, du simple au composé, du tout à chaque partie.
Or, cette méthode analytique est en grande faveur parmi les savants et les penseurs de nos jours. Non contents de l'employer dans les sciences naturelles, où elle est à sa place, dans les sciences rationnelles et psychologiques, où son entrée est encore légitime, ils veulent lui ouvrir les portes de la théologie proprement dite, et l'établir là comme la seule maîtresse du logis; car, disentils, tous les dogmes établis et discutés jusqu'à présent par les théologiens, ne sont pas sortis des ténèbres, tant qu'on ne les a pas soumis à une stricte analyse, par une méthode diamétralement opposée à celle des vieux théologiens.
Mais la théologie ferme ses portes, et veut être maîtresse chez elle, où sa bonne sœur la science analytique, se ferait une fête de tout brouiller. La théologie répond qu'elle veut se servir principalement de la méthode synthétique, pour deux raisons de poids :
Premièrement, à cause de son tempérament propre qui le demande. En effet, les vérités théologiques ne sont pas à trouver, mais à démontrer. Dieu nous évite le travail de la recherche et de la création ; il nous donne une religion divine, que nous n'avons pas à inventer, mais à recevoir, à croire et à pratiquer. Les dogmes, contenus dans la Révélation qui est la règle éloignée de la foi, pro-
posés par l'Église infaillible qui en est la règle prochaine, ne sont douteux ni pour le théologien ni pour ceux qu'il instruit. Convient-il donc à la nature de cette science de se soumettre à la fatigue d'une recherche anxieuse ? son office n'est-il pas d'exposer le dogme, de l'expliquer, de le défendre, d'établir par des arguments solides qu'il repose sur la base inébranlable de la parole de Dieu (1) ?
Secondement, à cause des défauts de la méthode analytique. En effet, cette méthode, qu'on voudrait dire parfaite, est très-dangereuse à la foi. Sa nature étant de chercher, il faut que son point de départ soit le doute, et qu'elle n'avance qu'à travers le doute. Au commencement le doute sera simplement hypothétique, nous le voulons bien ; mais il ne tardera pas à devenir réel et positif. L'esprit s'habitue à demeurer en suspens dans les vérités de la foi, à se confier uniquement en ses propres forces, à mépriser l'autorité des plus graves théologiens, à moins respecter le magistère de l'Église, à regarder enfin la raison individuelle, non plus comme un instrument universel dans les choses de la foi, mais bien comme l'unique moyen de connaissance et comme le juge souverain qui a le droit de siéger au sommet de toutes les questions pour prononcer sur toutes.
D'où l'on voit que le triomphe de la méthode analy-
(1) C'est ce que saint Thomas fait voir, avec son bon sens ordinaire, lorsqu'il se demande si la théologie doit argumenter, Utrum sil argumentaliva ? (1 p. q. I, art. Vin); et dans le cas où elle argumenterait, si elle doit tirer ses arguments de l'autorité ou de la raison? — [1 répond entre autres choses : « Argumenlari ex auctoritate est maxime proprium hujus doctrinae, eo quod princioia Jiujus doctrinse per revelationem habeulur; et sic oporiet quodcredatur auctoritali eorum quibus revelatio facta est.... Utitur tamen etiam ratione humina, non quidem ad probandum lidem, quia per hoc tolleretur meritum lidei, sed ad mnnîfestanduin aiiqua aha qu>e tra luntur in hac doctrina. Cum enim gratia non tollat naturam, sed perficiat, oportet quod naturalis ratio subserviat fidei ; sicut et naturalis inclinatio voluntatis obsequitur charitati.» (Ibid., ad 2U").
RATIONALISME MODÉRK. 41
tique dans le domaine de la théologie serait l'avènement du rationalisme absolu, et l'anéantissemant de toute science théologique. Voilà précisément ce qui rend cette méthode si chère aux hérétiques, à Luther par exemple. Mais nous la repoussons, et nous n'oublions pas qu'elle a perdu plusieurs grands esprits, comme Abélard au xne siècle, et Hermès presque de nos jours.
Nous pourrions nous arrêter là. Mais, à cause de l'importance du sujet, nous croyons utile de traiter plus au long l'interminable question des rapports entre la raison et la foi. Nous prenons pour guide le théologien illustre, qui fut si longtemps la lumière du Collège Romain; nous avons nommé le R. P. Perrone (1).
Commençons par observer avec lui, que cette question de l'accord ou du désaccord entre la foi et la raison, est aussi ancienne que le christianisme. Les premiers prédicateurs du christianisme trouvèrent devant eux des philosophes instruits, qui ne purent pas ne point s'occuper de la nouvelle doctrine. Ils l'examinèrent ; et, selon que cet examen fut fait de bonne foi ou de mauvaise foi, il amena des résultats tout opposés. Les hommes sincères, qui cherchaient la vérité sans hostilité et sans parti pris, virent bientôt, à la simple lumière de leur raison, la vérité de la foi chrétienne et le secours immense qu'elle apportait à la raison naturelle elle-même : ils embrassèrent cette foi reconnue vraie, et mirent à son service et à sa défense tout ce qu'ils avaient de science
{[) De Locis thcologicis, 3« partie, toute la 1" section, sur l'analogie de la foi et de la raison.
RATIONALISME MODÉRÉ. 'l3
et de talent. C'est ce que racontent d'eux-mêmes, dans leurs écrits apologétiques, les Clément d'Alexandrie, les Justin, les Athénagore, les Quadratus, les Arnobe, les Minucius Félix, tous païens convertis à la religion du Christ par l'usage légitime de leur raison -dans la recherche de la vérité.
D'autres au contraire, esprits superbes et pleins d'euxmêmes, trouvèrent indigne de la raison de se soumettre a l'autorité de la foi : ceux-là, bien loin d'être conduits au christianisme par la philosophie, tirèrent de la philosophie toutes les armes possibles contre le christianisme. De là le gnosticisme, le manichéisme, le néo-platonisme, et les autres sectes des premiers siècles.
Et comme la nature de la foi divine est toujours la même, et celle de la raison humaine aussi, on peut suivre dans chaque siècle ces deux courants contraires, l'un allant à la foi et l'autre à la haine de la foi. La controverse s'est ravivée à l'époque du protestantisme, par la doctrine du libre examen; et, de nos jours, elle est peut-être encore plus aiguë, en raison de la multitude des systèmes de philosophie. Quelques philosophes abaissent si bas la raison humaine, qu'ils la montrent sans forces et comme morte. D'autres, en plus grand nombre, l'élèvent si haut, qu'ils l'établissent arbitre et juge de toutes choses, même des choses divinement révélées. Presque tous déclarent que la science et la foi ne peuvent vivre l'une près de l'autre, et que la guerre entre elles est une nécessité de leur nature. Voilà entre quels écueils il faut naviguer.
Relativement à la foi, la raison peut être considérée avant, pendant, après. Quels sont les droits et les forces delà raison humaine, avant que l'homme accepte la foi? Que deviennent ces droits et ces forces, pendant que l'homme se soumet à la foi? Reste-t-il quelque office à
la raison, après que l'homme a pleinement accepté l'autorité de la foi ?
D'abord, chez l'homme qui n'a pas encore la foi, quels sont les droits et les offices de la raison ? — Il ne faut donner à la raison naturelle ni trop ni trop peu; comme toute la nature humaine, elle a été blessée par le péché, mais non détruite. Les quatre propositions suivantes, qui reviennent pour le sens aux décrets du concile du Vatican cités plus haut, limitent les droits et les pouvoirs de la raison naturelle de l'homme.
1" La droite raison de l'homme, sans le secours d'aucune révélation surnaturelle, peut connaître avec certitude plusieurs vérités de l'ordre naturel, qui sont comme des préambules à la foi.
Ces vérités sont principalement : la spiritualité, la liberté et l'immortalité de l'âme humaine ; l'existence de Dieu, et les attributs très-parfaits de sa nature; la loi morale, qui dirige l'homme à sa fin naturelle, en lui faisant connaître les actions intrinsèquement bonnes ou intrinsèquement mauvaises dans l'ordre naturel.
Cette première proposition vise les Supernaturalistes ou Traditionalistes, d'après lesquels toutes ces vérités même de l'ordre naturel seraient connues uniquement par le bienfait de la révélation divine positive, faite primitivement au genre humain et transmise d'âge en âge par la tradition.
2° Ces vérités peuvent être connues avec certitude par la raison individuelle, et par conséquent sans le secours du consentement du genre humain.
Exiger d'un homme, avant qu'il puisse acquérir la connaissance certaine de ces vérités élémentaires, qu'il sache ce qu'en pense et en a pensé le genre humain, c'est le condamner au scepticisme universel, et le priver du
RATIONALISME MODÉRÉ. îf)
moyen d'en sortir. Comment m'assurerai-je du consentement de la raison universelle, sinon par ma raison individuelle?
3° La raison humaine peut connaître avec certitude ce que nous appelons les motifs de crédibilité, et par eux acquérir la certitude de la Révélation divine.
Les motifs de crédibilité sont des arguments nombreux, certains, probants, qui établissent le fait de la Révélation divine. Dieu nous les donne pour que notre foi soit raisonnable; et, voulant que notre foi soit souverainement raisonnable et absolument invincible, il nous a donné des motifs de crédibilité absolument convaincants parleur nombre, leur force et leur évidence. Lorsque je crois un mystère, je ne vois pas avec évidence le mystère que je crois, mais je vois avec évidence les raisons de le croire et qu'il y aurait déraison à ne le pas croire.
4° La raison humaine peut connaître pareillement en toute certitude l'existence de la vraie Église de Jésus- Christ.
Conséquence de la proposition précédente. Les motifs de crédibilité, en établissant le fait de la révélation, établissent l'existence d'une vraie Eglise fondée par Jésus-Christ. Tous les hommes ont le devoir d'entrer dans la vraie Église ; c'est donc qu'ils ont des moyens certains de la connaître ; autrement, ils répondraient à leur juge : Où était-elle, Seigneur, votre Église? Mais ils seront sans excuse, tous ceux qui n'auront pas connu la vraie Église, car elle est visible comme une cité bâtie sur une montagne.
Mais chez l'homme qui accepte la foi, que devient la raison ? — Elle meurt, disent tous les incrédules. Et beaucoup de protestants font chorus aux incrédules, pen-
46 LE SYLLA.BDS.
sant comme Luther que la guerre est inévitable entre la foi et la science, entre la théologie et la philosophie; qu'une chose peut être vraie théologiquement, et fausse philosophiquement. Plusieurs même regardent l'absurde comme le signe caractéristique de la foi , et citent avec complaisance le mot de Tertullien : C'est absurde, donc je crois. Or, il n'y a d'absurde ici que le conflit imaginé entre la foi et la raison. En effet :
1°. La foi, prenant possession d'une âme, n'y éteint pas la lumière naturelle de la saine raison, et ne peut jamais la contredire.
La foi contredire la raison, rien de plus impossible, comme nous l'avons montré déjà. L'une et l'autre n'ontelles pas Dieu pour auteur ? Ne sont-elles pas comme deux rayons d'une même lumière indéfectible, comme deux ruisseaux coulant d'une même source inépuisable? Comment Dieu se mettrait-il en contradiction avec luimême, et nous révélerait-il des dogmes qu'il nous affirme vrais par la foi et qu'il nous montrerait faux par la raison ?
Mais, dit-on, la preuve que la foi est le tombeau de de la raison, c'est que la première exige de la seconde une adhésion aveugle, c'est-à-dire la mort. — Je distingue : Une adhésion aveugle au dogne lui-même, oui, et il le faut bien, puisque la raison est totalement incapable de le saisir; une adhésion aveugle à la crédibilité du dogme, non certes, mais au contraire une adhésion élairée d'une lumière évidente. Avant de faire un acte surnaturel de foi sur un dogme révélé, il faut que vous sachiez, de science naturelle et certaine, que ce dogme est vraiment révélé par Dieu. Vous ne voyez pas comment cela est; mais, à moins de soutenir que Dieu est un menteur, vous êtes absolument sûr que cela est. Croire que de fait cela est, sur l'autorité de Dieu qui
affirme que cela est, est-ce abdiquer sa raison ? — Et vous voyez, pour le dire en passant, la malice spécifique et révoltante du péché d'hérésie; c'est que toute hérésie accuse de mensonge et d'imposture Dieu lui-même, la vérité par essence.
Voulez-vous une autre forme de raisonnement? Ou bien les vérités proposées par la foi sont accessibles à l'intelligence humaine, ou bien elles lui sont inaccessibles. Dans le premier cas, aucune opposition n'est à craindre; ce sont des vérités de l'ordre naturel, la raison est sur son terrain, et reçoit simplement par la révélation, plus promptement, plus facilement et plus entièrement, des connaissances qu'elle pourrait acquérir par ses propres efforts. Dans le second cas, s'il s'agit de vérités dépassant la raisonne mystères proprement dits,jamais la raisonne sera autorisée à dire qu'elle en perçoit l'impossibilité ; ce serait dire qu'elle perçoit clairement le sujet et l'attribut, et leur convenance intime ou leur répugnance. Orcetteperception est contre la nature du mystère. Qu'est-ce que la proposition d'un mystère, sinon la notification d'une chose, dont no us n'aurions aucune idée sans la révélation, et que la révélation nous notifie quant à l'existence, mais non quant au mode d'exister ni quant à toutes les propriétés? Par conséquent, dans le mystère, vous trouverez une répugnance apparente ; mais une répugnance réelle el réellement constatée, jamais.
2° Non-seulement la foi ne s'oppose point aux développements de la raison humaine, mais elle les favorise admirablement.
S'ils veulent bien nous accorder que la foi ne tue pas d'un seul coup notre raison, beaucoup d'incrédules prétendent au moins qu'elle en gêne l'évolution et le-progrès, en la tenant opprimée sous un joug de fer. Les protestants à leur tour, bien qu'ils admettent une sorte de foi appuyée
sur le sens privé, rejettent avec horreur la foi basée sur l'autorité, et reprochent à l'Église d'opposer mille obstacles à la marche des sciences, en un mot, d'engendrer l'obscurantisme, par cette foi autoritaire. — Rien de plus faux.
En effet, la foi catholique étant le point de mire où infidèles, juifs, hérétiques, schismatiques et impies de toute espèce dirigent sans cesse leurs coups, il est impossible que les défenseurs de cette foi si rudement, si généralement, si constamment attaquée, restent des ignorants; ils sont obligés, sous peine d'avoir toujours le dessous et de devenir la risée de la terre, de se tenir au courant de toutes les sciences. Les premières difficultés à peine aplanies, en voici d'autres qui surgissent sous nos pas. Avons-nous réduit à néant cent objections scientifiques, la science nous en oppose mille nouvelles, qu'il nous faut étudier et résoudre. Que suit-il de là ? Il suit que la foi catholique remplit dans le monde des savants l'office d'une sorte de machine électrique, qui excite et communique le fluide de la science, qui allume et ravive le feu sacré dans les deux camps adverses. En supprimant la foi, vous jetez de la cendre sur ce feu, vous brisez cette puissante machine, vous enlevez aux études scientifiques l'un de leurs plus énergiques stimulants.
Regardons la chose sous une autre face. Faites un tableau comparatif, où vous noterez les progrès faits par le genre humain, dans toutes les siences, avant et après l'établissement du christianisme ; vous indiquerez également l'état actuel des sciences dans les diverses parties du monde, dans les contrées où la religion chrétienne, autrefois florissante, à été détruite depuis ; dans les contrées où cette religion n'a pas encore dominé. Encore que dans les régions les plus civilisées, on ait admiré de très-grands esprits, surtout a Athènes et à Rome, n'est-
il pas évident que le progrès des sciences l'ut à peu près nui au sein du paganisme, si on regarde ce qu'il fut dans l'ère chrétienne? La science païenne auprès de la science chrétienne, c'est à peine le crépuscule auprès de la pleine lumière. Jetez les yeux sur ces provinces d'Asie et d'Afrique jadis si resplendissantes de lumière et de civilisation ; voyez dans quelle barbarie l'islamisme, ou l'hérésie, ou le schisme, les ont replongées. L'empire chinois reste stationnaire dans son enfance tant de fois séculaire. L'Inde ne parvient pas à sortir du berceau où ses fables l'ont endormie.
La conclusion de tout ceci ? C'est que la foi catholique, loin d'arrêter le mouvement en avant de la raison humaine, le favorise et l'accélère d'une façon admirable. Voyons enfin le rôle de la raison chez le catholique fidèle.
Après qu'une vérité nous a été proposée comme objet de notre foi par le magistère inf ùllible de l'Eglise ; après que nous avons, par le secours de la grâce divine, pleinement adhéré d'esprit et de cœur à tous les dogmes que l'Église nous ordonne de croire, la raison n'a-t-elle plus rien à faire ? — Il lui reste encore de quoi exercer ses forces.
Elle évitera de sortir de l'ordre, si elle ne veut s'en aller échouer sur des récifs inconnus. Elle devra donc garder certaines règles qui lui sont tracées par la foi, ne pas s'attribuer le rôle principal, ne jamais se soustraire à l'enseignement de l'Église, ne pas se poser comme la maîtresse de la foi, mais se contenter d'être sa servante. C'est par cette sagesse que l'on sauvegarde les droits de la raison elle-même, que l'on rend vaines les accusations dirigées par les incrédules et les rationalistes contre le principe catholique de l'autorité enseignante, enfin que
l'on concilie les divers sentiments, en apparence contradictoires, des écoles catholiques de notre temps. Deux propositions suffisent pour dégager la vraie doctrine.
1° Après avoir reçu la foi, la raison de V homme peut encore rechercher, pour les défendre, les fondements de cette foi et de chacun de ses dogmes.
On ne saurait trop distinguer chez le théologien un double personnage, celui de fidèle, et celui de docteur. Fidèle, le théologien ne diffère pas du chrétien le plus simple dans l'assentiment qu'il donne à la foi : ils croient l'un et l'autre uniquement à cause de l'autorité de Dieu qui révèle et de l'Église qui propose. Docteur, le théologien peut et doit rechercher les fondements de la révélation en général et de chacun des dogmes qu'il croit, non pour fonder sa foi sur ses propres recherches, mais pour se rendre compte de sa foi, et surtout pour en rendre compte aux autres.
Sous le bénéfice de cette explication, c'est à peine si notre première proposition a besoin de preuve. Comme l'objet matériel de notre foi rentre dans le domaine de l'histoire, comme la révélation contient des faits historiques, et qu'elle est elle-même un fait qui domine l'histoire humaine, il est clair que l'on pourra, par l'étude des documents appropriés, démontrer l'existence de ce fait prédominant, et les motifs de crédibilité qui l'établissent devant la conscience humaine. Mais cette démonstration, comment le théologien sera-t-il à même de la faire, s'il n'a recours à la raison et à la science, s'il ne se livre à des recherches approfondies, à de longues et sérieuses réflexions ? Il peut donc et il doit examiner les fondements de la révélation considérée dans son ensemble.
De même pour chacun des dogmes de notre foi. L'Église, qu'on ne perde pas de vue ce point important, n'est pas une officine où les vérités s'inventent, et où les dogmes
se fabriquent au jour le jour. La mort des Apôtres a scellé le dépôt de la foi, en mettant fin à la révélation générale obligatoire pour tous les fidèles de tous les siècles; et l'Église n'impose rien à la croyance de ses enfants, qu'elle ne le trouve contenu dans le dépôt de cette révélation générale. Or l'Église, investie par Dieu son fondateur d'une autorité infaillible en matière d'enseignement, et certaine de la docilité que les chrétiens ne peuvent refuser à cette autorité infaillible, n'a pas coutume d'expliquer elle-même pourquoi nous devons croire tel dogme plutôt que tel autre ; elle affirme nettement et simplement les dogmes qu'elle tient de Dieu, sans les discuter devant ses fidèles, sans les défendre contre ses ennemis. Ce soin de la discussion et de la défense, elle le laisse au docteur ou théologien. De là, pour le théologien ou docteur, une double fonction: En premier lieu, il devra démontrer l'existence d'une vraie Église instituée par Jésus-Christ, et expliquer la constitution, les propriétés, les notes et les droits de cette divine institution. En second lieu, il devra établir tous les dogmes proposés par l'Église comme objet de la foi, en commençant parles deux dogmes qui sont les deux règles éloignées de la foi; je veux dire l'Écriture sainte et la Tradition, dans lesquelles est contenu tout le dépôt de la foi; et en abordant ensuite dans le détail toutes les vérités révélées. Or, cette double fonction, impossible au théologien de la remplir, s'il se contente de croire, et s'il n'appelle à son secours toutes les ressources d'une raison continuellement etercée par l'étude.
2° La raison humaine peut encore traiter la doctrine de la foi d'une manière vraiment scientifique.
Pourquoi pas, s'il vous plaît? Rien n'est plus convenable à la dignité de cette sainte doctrine, la théologie étant la reine des sciences. Rien n'est plus conforme à
sa nature puisqu'aucune science ne repose sur des principes plus certains, ni ne conduit à des conclusions plus nombreuses, plus pratiques, plus importantes pour le genre humain. C'est ce qu'ont toujours compris et toujours fait les Pères et les Docteurs catholiques.
Les Pères se sont-ils contentés de défendre contre les novateurs le dépôt de la foi, en montrant simplement que les dogmes attaqués étaient contenus dans l'Écriture et dans la Tradition? Non, ils ont fait encore autre chose. Ils ont soumis ces dogmes aux investigations de la philosophie et de la science ; ils se sont efforcés de comprendre tout ce qui est compréhensible; ils n'ont pas craint, pour rapprocher les plus hauts mystères des intelligences humaines, de développer devant les peuples leurs idées personnelles sur les mystères, et les aperçus saisissables qu'ils croyaient y découvrir . Ils n'ont pas dédaigné, quand ils y ont vu quelque utilité, de faire usage de la philosophie qu'ils connaissaient merveilleusement, pour rendre plus claires les conceptions de leur esprit propre sur chacun des articles de foi et sur les rapports que ces articles ont les uns avec les autres. De là ces théories sublimes, à chaque page de leurs écrits : sur l'unité de Dieu, lorsqu'ils réfutaient les polythéistes; sur l'origine du mal, l'unité du principe suprême, et la liberté de l'homme, lorsqu'ils s'élevaient contre les Gnostiques, les Valentiniens, les Marcionites, les Manichéens ; sur la création du monde et la providence de Dieu, lorsqu'ils avaient affaire avec les panthéistes et les stoïciens; sur l'éternelle génération du Verbe de Dieu, sur la Trinité, sur l'Incarnation, sur tous les mystères de la religion chrétienne, toutes les fois que ces mystères furent mis en doute. N'est-on pas saisi d'admiration, quand on lit les ouvrages d'Athanase, des deux Cyrille, des doux Grégoire, de Basile, d'Augustin, et de tant d'autres! Ne trouve-t-on pas dans ces grands
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hommes des traités vraiment scientifiques, tout remplis de la philosophie la plus profonde, des éclaircissements les plus lumineux, des idées les plus sublimes sur nos saints mystères?
Les docteurs scholastiques, marchant sur les traces des Pères, ont réuni tous les dogmes en un corps de doctrine, les ont distribués, disposés, comparés, expliqués ; pénétrant enfin jusqu'aux dernières profondeurs accessibles de la foi, ils sont parvenus aussi loin que peut aller l'intelligence humaine dans la science religieuse. Parmi les plus illustres en ce genre, nommons saint Anselme de Cantorbéry, saint Thomas d'Aquin, saint Bonaventure. Si la Somme de saint Thomas n'est pas un traité vraiment scientifique, qu'appellerez-vous de ce nom ?
Ces nobles efforls ne se sont pas arrêtés, comme quelques-uns le prétendent, à l'époque du concile de Trente ; ils ont persévéré, et n'ont pas cessé de donner de beaux résultats. N'ont-ils aucune science ni aucune allure scientifique, ces nombreux théologiens venus après le concile de Trente, et qui ont égalé, sinon surpassé la plupart de leurs devanciers ? Refuserez-vous de les appeler savants, les deux Soto, et Suarez, et Vasquez, et le cardinal Tolet, et le cardinal Bellarmin, et le cardinal de Lugo, et une infinité d'autres, qui nonseulement ont soutenu le Credo catholique contre les protestants, mais de plus se sont élevés, par leurs études scientifiques, à l'intelligence spéculative de cet immortel Credo, et brillent comme autant d'astres étincelants au firmament catholique ?
Ainsi en est-il et en sera-t-il toujours. Ce qui leur fut permis ne vous est pas défendu ; ce qui fut louable chez eux ne sera pas répréhensible chez vous. Allez,.ne craignez pas, déployez les ailes de votre science ; la seule chose que l'Église vous recommande, c'est de ne pas vous lancer
54 LI SYLLABOS.
en aveugle dans des régions inaccessibles au vol de la raison humaine. En gardant la foi, cherchez la science, écrivez des traités scientifiques sur les matières religieuses; la doctrine de la foi, bien loin d'entraver l'essor de vos investigations, vous élèvera à des sommets qu'aucune autre science ne visita jamais.