Ibid
l’église et les libertés
fluence dans le passé, il démontre la possibilité et en même temps la nécessité où l’on se trouve de les adapter aux conditions nouvelles du travail. L’importance qu’il reconnaît à cette partie du programme contre-révolutionnaire le pousse à en établir sur des raisons irréfutables la légitimité et l’opportunité. Il indique ensuite l’organisation qu’il convient de donner à ces corporations et le but qu’elles ont à poursuivre.
Ces sociétés se forment au sein de la cité sous l’empire d’un besoin. Elles sont une œuvre de la nature. On y trouve à l’origine une application de la loi de l’assistance mutuelle. « De cette propension naturelle, écrit le Souverain Pontife, comme d’un même germe, naissent la société civile d’abord, puis, au sein même de celle-ci, d’autres sociétés, qui, pour être restreintes et imparfaites, n’en sont pas moins des sociétés véritables. Entre ces petites sociétés et la grande, il y a de profondes différences qui résultent de leur fin prochaine. »
La corporation est une société privée, qui se forme au sein de la société civile. Il n’entre point dans les attributions de l’État de lui conférer le droit à l’existence. Elle le possède. L’État n’a qu’à le lui reconnaître. Il lui doit une protection efficace, sans avoir néanmoins à s’immiscer dans son gouvernement ni à toucher aux organes intimes qui règlent sa vie. « Car, remarque judicieusement Léon XIII, le mouvement vital procède essentiellement d’un principe intérieur et s’éteint très facilement sous l’action d’une cause externe. »
Les citoyens qui s’associent de la sorte rédigent et adoptent les statuts et les règlements les mieux appropriés à leur fin. Ils ont, pour ce faire, à tenir compte du génie de la nation, des essais tentés précédemment, de l’expérience acquise, du genre de travail propre à chacune, de l’activité commerciale,
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etc. La corporation, en un mot, doit être organisée et administrée de telle façon que ses membres puissent, grâce aux moyens mis à leur disposition, atteindre, par la voie la plus courte et la plus facile, leur but temporel, qui est l’accroissement légitime des biens du corps et de l’esprit.
On se sent, à la lecture de ce document pontifical, transporté dans un monde tout autre que celui pour lequel Rousseau a philosophé et les juristes, formés à son école, légiféré. Nous sommes en plein courant de Contre-Révolution.
Cette direction si ferme donnée à l’intelligence catholique n’était pas également comprise de tous. Beaucoup cherchaient à se placer en dehors. Ils crurent trouver dans les nécessités de l’action sociale un moyen de l’esquiver. Ils pensèrent jouir de quelque sécurité en parlant de démocratie. C’était un mot-piège. Le Pape ne s’en aperçut pas tout de suite. Mais le temps se chargea de rendre les situations nettes. Il n’était plus possible de laisser des erreurs se propager ainsi, sous le couvert d’un enseignement romain, à la faveur d’une équivoque.
Par son Encyclique Graves de commuai , du 18 janvier 1901, Léon XIII précisa exactement ce qu'il falfait chercher dans ces mots: Démocratie chrétienne; on doit y voir la forme que prend l’action sociale catholique, et rien autre chose. Cette action ne saurait s’accommoder de la moindre attache révolutionnaire. Les catholiques ne peuvent lui donner une portée politique.
J’aurai fréquemment à citer Léon XIII. Il est l’un des maîtres les plus sagaces de la Contre-Révolution. On ne saurait trop le redire. Les libéraux et les démocrates s’attribuent le monopole de son autorité. Ils n’en ont pas le droit. Les paroles et les gestes qu’ils rappellent à tout propos rendent fort mal sa pensée. On ne la trouve nulle part ailleurs
L’Église et les libertés.
l’église et les libertés
que dans ses encycliques. C’iest par conséquent là qu’il faut toujours revenir.
Ceux qui nous objectent le ralliement oublient de lire les actes officiels qui le concernent. Rome a posé là une intervention légitime de sa diplomatie. Ce n’est donc pas un jugement doctrinal en matière politique. Nous avons deux documents pontificaux sur ce sujet et ils nous suffisent: la lettre Au milieu des sollicitudes , du 16 février 1892, adressée aux évêques français, et une seconde lettre du 3 mai suivant aux cardinaux.
La pensée de Léon XIII est claire. La religion est exposée, en France, à un péril imminent, la séparation de l’Église et de l’État. Cette consommation de l’athéisme politique et social nuirait à l’une autant qu’à l’autre. Il faut à tout prix l’éviter. C’est dans ce but que le Souverain Pontife adresse à tous un pressant appel. Le moment est venu de reléguer au second plan tous les soucis politiques et de concentrer ses efforts sur ce point. Ce qui revenait à dire: unissez-vous, en faisant trêve aux divisions des partis. Unissez-vous, par conséquent, sans discuter la constitution et le fait politique.
Ce n’était pas chose nouvelle. On le faisait pratiquement en France depuis une vingtaine d’années. Mais, du jour où l’autorité religieuse intervint, on se mit à raisonner cette attitude. Il n’en fallut pas davantage pour raviver les répugnances que la République soulève. Les royalistes comprirent la gravité de cette nouvelle orientation donnée par le Saint-Siège. La notion du droit politique était gravement menacée. Des scrupules assaillirent leurs consciences. Léon XIII l’avait prévu. Il s’efforce, dans ses lettres, de calmer ces inquiétudes. Il ne conteste
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point la légitimité du droit monarchique. Mais ce droit ne saurait être définitif. Les circonstances peuvent, sinon l’abroger, du moins le rendre sans effet. Cela s’est vu au cours des siècles. L’histoire de France, depuis la Révolution, en fournit des exemples mémorables.
La république existe en fait. Qu’on s’en accommode. La distinction entre le régime et la législation vient fort à propos. On peut accepter l’un et combattre l’autre. Le Pape propose une tactique; il la veut loyale et il motive son sentiment. Voilà tout.
Les circonstances n’expliquent que trop ce langage. La Contre-Révolution usait ses moyens. On n’y comptait plus. Les catholiques, le clergé en tête, étaient fatigués de réagir. Il y avait des exceptions, j’en conviens; mais ce n’étaient que des exceptions. On le vit bien. La masse des catholiques français était prête à s’engager à fond dans la politique libérale. Les événements sont là pour en fournir les preuves.
Les directions pontificales arrivaient à leur heure. On se jeta sur ces mots pour les exploiter, en leur infligeant, au préalable, une signification à laquelle Rome ne pensait guère. Laissons à nos catholiques libéraux la part de responsabilité qui leur incombe dans cette phase troublée de notre histoire contemporaine, sans la rejeter sur le Souverain-Pontife.
En somme, Léon XIII demande aux catholiques français d’accepter le gouvernement sous la forme où, de fait, il existe. C’est ainsi que fut accepté le premier Empire. « Ainsi furent acceptés les pouvoirs soit monarchiques soit républicains, qui se succédèrent jusqu’à nos jours. » C’est tout ce -que le Pape désirait.
Il est nécessaire de rappeler quelques passages de ces deux lettres. Je choisis les plus caractéristiques. En voici d’abord un relatif à la séparation de l’Église
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et de l’État: « Les catholiques peuvent d’autant moins préconiser la Séparation qu’ils connaissent mieux les intentions des ennemis qui la désirent. Pour ces derniers, et ils le disent assez clairement, cette séparation, c’est l’indépendance entière de la législation politique envers la législation religieuse. 11 y a plus, c’est l’indifférence absolue du pouvoir à l’égard des intérêts de la société chrétienne, c’est-àdire de l’Église, et la négation même de son existence. »
Ces déclarations relatives aux convictions politiques doivent être lues et relues: « Dans cet ordre d’idées spéculatif, les catholiques, comme tout citoyen, ont pleine liberté de préférer une forme de gouvernement à l’autre, précisément en vertu de ce qu’aucune de ces formes sociales ne s’oppose par ellemême aux données de la saine raison ni aux maximes de la doctrine chrétienne. Et c’est assez pour justifier pleinement la sagesse de l’Église, alors que, dans ses relations avec les pouvoirs politiques, elle fait abstraction des formes qui les différencient, pour traiter avec eux les grands intérêts religieux des peuples, sachant qu’elle a le devoir d'en prendre la tutelle, au-dessus de tout autre intérêt. »
Si chaque forme politique est bonne par ellemême et peut être appliquée au gouvernement des peuples, en fait, cependant, on ne rencontre pas chez tous les peuples le pouvoir politique sous une même forme; chacun possède la sienne propre. Cette forme naît de l’ensemble des circonstances historiques ou nationales, mais toujours humaines, qui font surgir dans une nation ses lois traditionnelles et même fondamentales, et par celles-ci se trouve déterminée telle forme particulière de gouvernement, telle base de transmission des pouvoirs suprêmes...
On ne pense pas autrement à l’Action française, mais on s’empresse de dire et de prouver que la
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république ne remplit pas ces conditions. Elle s’oppose aux données de la saine raison et aux maximes de la doctrine chrétienne. Elle est contraire à l’intérêt national. La démonstration est péremptoire.
Je n’insisterai pas sur le gouvernement et les enseignements de Pie X. C’est la Contre-Révolution en acte. Sa lettre, Notre charge apostolique , adressée aux évêques de France du 25 août 1910, contient toute sa pensée. Elle est trop connue pour que j'aie à la résumer ici.