QUATRIÈME LEÇON
Lettre d’envoi. — Réaction Romaine. — Travaux préparatoires.
— Colères soulevées par la publication. — Autorité du Sy Habits. — Son texte.
Par l’Encyclique Quanta Cura , Pie IX voulait rendre plus forte et plus éclairée la résistance des catholiques aux erreurs dites modernes. Il ne crut pas cependant avoir fait assez.
Les partisans du Libéralisme étaient nombreux et ils jouissaient d’un grand crédit. Leurs idées s’imposaient, dans ces conditions, à l’opinion publique. Ils avaient pour les servir les ressources et le prestige des gouvernements. C’était leur meilleure chance.
Leurs erreurs s’inoculaient ainsi par l’enseignement, par la presse, par mille influences dans les esprits. Les institutions, qui en étaient imprégnées, contribuaient encore à rendre leur succès durable et profond. Le Pape le savait. Aussi ne négligea-t-il rien de ce qui pouvait concourir au triomphe de la vérité.
Il avait beaucoup fait depuis son élévation au Souverain Pontificat. J’ai parlé de ses discours et des condamnations de l’erreur libérale qu’il eut occasion de prononcer. Il y avait tout cet ensemble d’actes doctrinaux, qui constitue la tradition de la Contre- Révolution romaine. Ces jugements étaient épars. On parvenait difficilement à en retrouver le texte. Dans tous les cas, ils perdaient par cet isolement une grande partie de leur force.
Les liens de raison qui les rattachaient les uns aux
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l’église et les libertés
autres, au point d’en faire un tout, n’apparaissaient guère. Des esprits clairvoyants les entrevoyaient; mais la masse des catholiques ne les soupçonnaient 'point. Pie IX eut l’heureuse idée d’en publier un recueil, sous ce titre: Sijllabus complectens prœcipuos nostræ œtatis errores , qui notantur in allocutionibus consistorialibus, in encyclicis aliisque apostolicis litteris Sanctissimi Domini Nostri Pii Papæ IX. Cet ensemble est lumineux et impressionnant.
Ces erreurs font véritablement corps. Il a suffi, pour s’en convaincre, de les mettre côte à côte.
Ce recueil est connu sous son nom latin de Syllabus. Il fut adressé aux évêques du monde entier, en même temps et sous le même pli que l’encyclique Quanta Cura. C’étaient néanmoins deux documents distincts; on verra bientôt l’importance de cette remarque. Mais ils émanent de la même autorité et ils tendent au même but. On ne saurait les isoler. Il y a donc lieu de les étudier simultanément. Ils se 'complètent l’un l’autre. Voici, du reste, la lettre d’envoi qui accompagnait les deux pièces; elle porte la signature du cardinal Antonelli, secrétaire d’État de Sa Sainteté le Pape Pie IX:
« Eminence Révérendissime,
« Notre très saint seigneur Pie IX, Souverain Pontife, profondément préoccupé du salut des âmes et de la sainte doctrine, n’a jamais cessé, dès le commencement de son Pontificat, de proscrire et de condamner les principales erreurs et les fausses doctrines surtout de notre très malheureuse époque, par ses Encycliques et par ses allocutions prononcées en Consistoire, et par les autres Lettres apostoliques, qui ont été publiées. Mais comme il peut arriver que tous les Actes pontificaux ne parviennent pas à chacun des Ordinaires, le même Souverain Pontife a voulu que l’on rédigeât un Syllabus de ces mê-
mes erreurs, destiné à être envoyé à tous les évêques du monde catholique, afin que ces mêmes évêques eussent sous les yeux toutes les erreurs et les doctrines pernicieuses, qui ont été condamnées et réprouvées par Lui.
« Il m’a ensuite ordonné de veiller à ce que ce Syllabus imprimé fût envoyé à Votre Éminence Ré» vérendissime, dans cette occasion et dans ce temps où ce même Souverain Pontife, par suite de sa grande sollicitude pour le salut et le bien de l’Église catlio* lique et de tout le troupeau qui lui a été divinement confié par le Seigneur, a jugé à propos d’écrire une autre Lettre Encyclique à tous les évêques ca» tholiques. Ainsi, exécutant, comme c’est mon devoir, avec tout le zèle et le respect qui conviennent, les commandements du même Pontife, je m’empresse d’envoyer à Votre Éminence ce Syllabus avec ces lettres. »
Cette compilation répondait à un besoin. Pie IX le comprit. De là, le soin mis à la préparer et la promulguer. Ce ne fut pas en vain. Les évêques et les laïques appliqués à la défense religieuse entrèrent immédiatement dans ses vues. Ils étaient habitués à voir en la personne du Pape autre chose qu’un juge, prononçant un arrêt et le faisant enregistrer avec soin. Ils vénéraient en lui un chef, écouté et suivi avec une entière confiance.
Pie IX était docteur. Il faisait école. Les disciples, qu’il avait partout, pensaient comme lui et agissaient à son exemple. C’est dire l'esprit dans lequel fut accueilli le Syllabus par la majorité des catholiques.
Les erreurs que Rome signalait ainsi n’étaient pas des mythes. On a feint de n’y voir que des malen-
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tendus. Le Pape ne se faisait aucune illusion. Ces erreurs avaient de chauds partisans, qui mettaient à les répandre beaucoup de talent et d’activité. Il en résultait pour l’Église un péril, qui existait un peu partout. Les évêques l’avaient sous les yeux dans leurs diocèses. Tous n’en discernaient pas la gravité.
Cependant ceux qui cherchaient à le conjurer étaient assez nombreux pour tenir l’opinion générale des catholiques en éveil. On s’occupait donc des erreurs libérales. C’était le Vatican qui donnait à la résistance son allure. Évêques, théologiens et publicistes s’y engagèrent de leur mieux. Leurs procédés variaient forcément avec les pays ; car l’erreur diversifiait ses aspects à l’infini. Ses caractères changeaient avec celui de ses partisans.
Elle subissait l’influence des milieux et l’empire des circonstances. Les défenseurs des doctrines, que l’on appelait romaines, ne pouvaient guère négliger ces conditions locales et personnelles. On en retrouve la trace dans leurs œuvres.
Les idées et les tendances, malgré cette diversité, restent néanmoins admirablement unes. Les unes et les autres dérivent d’une même source, le Syllabus. Nous verrons ce spectacle se renouveler dans l’histoire de l’Église, toutes les fois que le Pape s’acquittera avec cette fermeté de son rôle de docteur.
L’un des collaborateurs les plus actifs du Saint- Siège fut Mgr Gerbet, évêque de Perpignan. Ce fut lui qui songea le premier à dresser cette compilation des erreurs modernes. Son clergé et ses diocésains subissaient les effets malheureux de la décomposition des esprits, qui est la suite inévitable du Libéralisme. Beaucoup parmi eux se sentaient dé
concertés. Il doit en être ainsi quand les convictions se mettent à osciller. On les voit incliner tantôt à droite tantôt à gauche.
Les hommes, que la contagion des idées quatrevingt- ne uvistes avait souillés, restaient toujours sûrs d’eux-mêmes. Leur nombre augmentait. Parmi les autres, beaucoup perdaient de leur confiance dans des idées qu’ils gardaient par habitude. En somme, la révolution continuait; elle gagnait du terrain.
La société devait-elle l’accepter, oui ou non? Mgr Gerbet se le demanda. Et il n’était pas le seul. L’étude de ce problème faisait les questions se dresser pressantes devant lui. Si la société repousse cette révolution, la reconstruction de l’ordre français sera possible; on pourra commencer. Dans le cas contraire, les idées finiront par être plus troublées que les événements. Et ce chaos des esprits sera funeste au monde; l’Europe devra pleurer des perles plus graves que celle de la petite armée romaine, tombée à Castelfidardo. C’est de toute évidence.
L’évêque de Perpignan faisait ces réflexions en 1860. Il ne voyait pas sans crainte des catholiques transiger avec ces erreurs, prétendues idées modernes. Ces imprudents étaient de bonne foi; ils ne soupçonnaient certainement point le caractère des doctrines qu’ils professaient et des tendances auxquelles ils s’abandonnaient. Les journaux, qui leur offraient une lecture habituelle, les entretenaient dans ces sentiments. La notoriété des hommes qui les partageaient expliquait en partie leurs illusions. Car ils s’empresseraient de les rejeter, s’ils les savaient contraires aux enseignements de l’Église. Ceux, du moins, qui les connaissaient l’affirmaient bien haut.
On peut les croire sur parole. C’est pour éclairer ces libéraux inconscients ou illusionnés que Mgr Gerbet entreprit de rédiger un catalogue des er-
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reurs courantes. Il en fit l’objet de son Instruction pastorale sur diverses erreurs du temps présent , qui parut le 23 juillet 1860.
Chaque erreur y reçoit une formule précise, où il est aisé de la reconnaître et de la comprendre. Ce n’est le lieu ni de la discuter ni de la réfuter. Une condamnation pure et simple suffit. Une note brève en expose les motifs. Il n’en faut pas davantage pour mettre les fidèles en garde. L’évêque qui porte ces jugements et qui les notifie à ses diocésains remplit un devoir de sa charge. On peut donc se fier à lui.
Chaque erreur fait l’objet d’une proposition spéciale et les propositions sont distribuées suivant un ordre logique sous onze chefs: la religion et la société, les deux puissances, la puissance spirituelle, la souveraineté temporelle du Pape, le pouvoir temporel, la famille, la propriété, le socialisme en matière de propriété et en matière d’éducation, l’état religieux, l’ordre matériel, injures et calomnies renouvelées.
L’opportunité de cette publication fut immédiatement reconnue. Les journaux religieux mirent à la répandre un empressement unanime. On ne l’accueillit nulle part mieux qu’à Rome. Elle répondait à une préoccupation du Vatican.
Pie IX avait institué, dès 1853, une congrégation extraordinaire spécialement chargée de préparer contre les erreurs philosophiques les plus en vogue une bulle sur le modèle de le constitution Auctorem fidei , que Pie VI avait opposée aux erreurs du dixhuitième siècle. Le cardinal Fornari, ancien nonce à Paris, avait la présidence de cette commission. Mgr Gerbet se trouva, sans même le soupçonner, avoir collaboré utilement à cette préparation.
Les membres de la congrégation, sur l'ordre du Pape, exammèrent son instruction pastorale. Ils ne
crurent pas pouvoir mieux faire que de la prendre pour base de leurs travaux. Leur tâche fut par là très simplifiée. Lorsque les évêques du monde entier se réunirent autour du Souverain Pontife, à l’occasion de la canonisation des martyrs japonais (1863), on put leur distribuer un projet de catalogue, qu'ils devaient examiner avec soin. Chacun d’eux était invité à présenter ses critiques. Des théologiens éminents furent, en outre, appelés à donner leur avis. C’est ainsi que le Saint-Siège organise la coopération des évêques et des docteurs. L’expérience en a été faite souvent et elle est heureuse.
Malgré le mystère dont Rome sait envelopper de tels travaux, l’opinion finit par s’en émouvoir. Celte émotion n’était pas spontanée. Les hommes prudents, qui croient détenir le monopole de la sagesse, se mirent à prodiguer les conseils au Souverain Pontife. Quelques-uns manièrent l’intrigué pour rendre impossible une publication qu’ils déclaraient néfaste.
Pie IX, qui se rendait compte de tout, hésitait. Mais enfin, un beau jour, ses incertitudes se dissipèrent et l’Encyclique fut signée et promulguée, le 8 décembre 1864. Le Syllabus partit en même temps. Le Pape disait, quelques jours plus tard: « Voyez-vous, je suis constitué par Dieu comme le médecin de l’humanité. Je vois cette société qu’on appelle moderne, bien que pourvue de belles et bonnes qualités, dévorée par un cancer, et sur ce cancer j’applique le fer de l’Encyclique. Personne plus que moi n’aime la vraie civilisation et la vraie liberté; mais je ne veux point d’une barbarie masquée d'une fausse civilisation ni d’une tyrannie masquée d’une fausse liberté. » Ce propos familier traduit exactement l’état d’esprit du Pape du Syllabus.
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Le Syllabus, semble-t-il, n’était destiné qu’aux évêques. La lettre d’envoi ne contient aucune invitation à le communiquer aux fidèles. Néanmoins les enseignements qu’il renferme sont faits pour tout le monde. On ne saurait en douter.
Cependant la méthode que les rédacteurs ont suivie n’est pas à la portée du vulgaire. Cette observation ressort d’un examen attentif. Les évêques et les théologiens sont habitués à cette manière de signaler cette vérité. Ils comprennent, par conséquent, et ils trouvent moyen d’apprendre au commun des mortels ce qu’ils ont compris. Il leur suffit de le traduire dans la langue qui convient à chaque milieu.
La doctrine du Syllabus devait donc arriver à sa destination par degrés. Mais les choses n’allèrent pas ainsi. La presse eut communication de cette liste d’erreurs, en même temps que de l’Encyclique. Ce fut en France un toile presque général. Le Constitutionnel , la Patrie , le Journal des Débats , Y Opinion nationale , le Siècle , etc., distribuèrent à pleines colonnes la colère et la haine. Ils feignirent de voir là des attaques systématiques contre toutes les conquêtes de l’esprit humain, une insulte violente à la civilisation moderne, un attentat à la liberté et au progrès sous toutes ses formes, un retour absurde au moyen âge, un effort à la fois ridicule et dangereux pour rétablir une théorie, qui répugne à notre époque. Tous les griefs d/u Libéralisme contre la civilisation chrétienne y passèrent, l’un après l’autre.
Des accès de colère, on descendit aux menaces. Des catholiques légers prirent peur et ils adoptèrent quelques récriminations des libéraux révolutionnaires. Le Pape est fou, chuchotait-on dans leurs salons et dans leurs cercles; il porte le dernier coup au pouvoir temporel; il se rend impossible; il se suicide, et tout le reste. Pour se mettre
plus à l’aise et accumuler tranquillement sottise sur sottise, on défigurait, à qui mieux mieux, la pensée du Souverain Pontife.
Napoléon III ne put contenir son émotion. Par une circulaire du 1er janvier 1865, le ministre de la Justice et des Cultes, Baroche, interdit aux évêques de promulguer soit l’Encyclique soit le Syl labus. Ces documents renferment, disait- il. « des propositions contraires aux principes sur lesquels repose la constitution de l’Empire. » L’Épiscopat français répondit à cette démarche par des protestations unanimes.
Le gouvernement de l’Empereur transmet au Souverain Pontife, par la voie diplomatique, l’expression motivée de son mécontentement. La note du ministre des Affaires Étrangères contenait la déclaration suivante: «Dans l’opinion du Gouvernement de l’Empereur, l’Encyclique de Sa Sainteté tend à porter atteinte, en général, aux principes qui sont la base même de nos institutions, notamment aux principes de la Souveraineté Nationale, du Suffrage Universel, de la liberté de conscience et des cultes. »
On ne se trompait pas aux Tuileries. Ces fameux principes sont bien réellement en contradiction avec les enseignements du Saint-Siège. Mais il fallait conclure autrement et s’en prendre à ces principes eux-mêmes et aux institutions plutôt qu’aux témoignages rendus à des vérités immuables.
L’explosion des colères libérales en Italie fut plus violente encore. Les ennemis du Pape et de sa Souveraineté temporelle surent organiser contre le Syllabus et l’Encyclique Quanta Cura des manifestations retentissantes, dont l’écho habilement grossi impressionna l’opinion publique et la diplomatie européenne. La foule surexcitée en fit des auto-da-fé dans plusieurs villes. Ce fut le cas à Palerme, à Naples et à Padoue.
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Les timides et, en général, tous les hommes disposés aux transactions perdirent leur sang-froid. Ces derniers renouvelèrent leurs instances et leurs conseils, en s’autorisant des prétendues raisons que les événements leur fournissaient. Les plus avisés parmi eux prirent les devants; ils essayèrent d’atténuer la portée des documents pontificaux, en leur imposant des commentaires, qui les dénaturaient au point de leur enlever leur caractère véritable. A les croire, Pie 'IX avait émis une théorie grandiose et une magnifique déclaration de principes pour soulager sa conscience et sauvegarder son honneur. Les théologiens y trouveraient des arguments pour consolider leurs thèses.
Mais, dans la pratique journalière du gouvernement de l’Église, tout cela se réduirait presque à rien. Les catholiques, mêlés à la vie publique en France et ailleurs, n’avaient pas à s’émouvoir de ces actes de la Cour Romaine. Il fallait les abandonner aux docteurs de l’école. Le temps et l’oubli se chargeraient vite d’une mise au point nécessaire.
Ces explications, même données par des membres de l’Épiscopat, ne méritent qu’un qualificatif : ce sont des escamotages. Nous ne pouvons les apprécier mieux, après un demi-siècle d’expérience. Non, ce n’était pas sérieux.
Le Syllabas n’est pas une fantaisie du Pape. C’est un document théologique et canonique; il existe officiellement, qu’on le veuille ou non. Les sentiments personnels n’ont rien à voir ici. Nous sommes en présence d’un fait. Pie IX l’a promulgué, pour orienter les intelligences et fixer les volontés en un temps d’anarchie intellectuelle et morale.
C’est l’acte d’un chef, qui a le souci des responsabilités. Il dénonce l’erreur en termes précis, aux»
quels on ne saurait échapper; et, par ces termes, il nous livre au repoussoir une vérité, un droit. C’est justement la vérité, le droit que Terreur dénaturait. Cette vérité, ce droit qu’il affirme à sa manière, tendent à la pratique. La vérité s’affirme et le droit s’impose. Le silence et la dénonciation sont également inadmissibles.
Pie IX apparaît, dès lors, comme un Pape, dirigeant l’action. Les Catholiques, soucieux d’agir comme tels, n’ont qu’à conformer leur vie publique et leur action politique à ses enseignements. Ils ne seront catholiques qu’à cette condition.
Avant d’aller plus loin, il me faut répondre à cette question: quelle est la valeur doctrinale du Sijllabus ? On se Test posée jadis. Il en est qui ont intérêt à se la poser encore.
La promulgation du Syllabus ne s’est pas faite, je l’avoue, de la manière habituelle. Des théologiens retors ont profité de cette circonstance pour diminuer son autorité. Ils ont perdu leurs peines. Ce recueil de propositions condamnées ne porte aucun des signes par lesquels un auteur revendique une œuvre comme sienne. Pie IX ne Ta point signé. Les adversaires des idées qu’il commande en profitent pour attaquer le document lui-même dans le but de lui enlever son autorité. Pourquoi lui donner la moindre créance, si vraiment il n’est pas de Pie IX? Mais le doute n’est point possible.
Nous avons mille moyens de reconnaître l’authenticité d’un jugement. Les formes ordinaires ne sont pas indispensables. Le Chef de qui il émane peut les modifier à son gré. C’est ce qui a eu lieu pour le Syllabus. Le cardinal Antonelli était bien placé pour savoir à quoi s’en tenir. Or sa lettre d’envoi a tous les caractères d’une attestation officielle.
La Cour Romaine n’a jamais varié sur ce point. Le Syllabus est pour elle un acte authentique de
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Pie IX. Nous en avons la preuve dans l’Encyclique Immortelle Del de Léon XIII, où il est écrit que Pie IX fit faire un recueil des fausses opinions les plus en vogue, afin que, dans un tel déluge d’erreurs, les catholiques aient une direction sûre.
Le même Pontife, dans sa lettre du 27 juillet 1884 à Mgr Dabert, évêque de Périgueux, rappelle, en termes très clairs, l’origine et l’autorité de ce catalogue: « Les enseignements émanés de ce Siège Apostolique et contenus, soit dans le Syllabus et dans les autres actes de notre illustre Prédécesseur, soit dans nos Lettres encycliques, font clairement savoir aux fidèles quels doivent être leurs sentiments et leur conduite au milieu de toutes les difficultés des temps et des choses; c’est là qu’ils trouveront aussi une loi pour diriger leur esprit et leurs œuvres. »
Voilà donc le Syllabus mis sur le même pied que les actes officiels émanant du Saint-Siège. Son authenticité et, par le fait, son autorité ne pouvaient être mieux établies. Les théologiens, dignes de ce nom, sont unanimes à le reconnaître. Le défaut de signature trouve son explication dans le caractère même de la pièce. Ce n’est ni une Lettre Encyclique ni un Bref.
Ce recueil de citations ne renferme rien de nouveau. Chaque proposition bénéficie, dans le document d’où elle est extraite, des formalités de droit. Pourquoi les aurait-on renouvelées? L’auteur fait assez, lorsqu’il indique la source originale. Il le fait pour chacune d’elles avec une exactitude scrupuleuse. Le jugement doctrinal prononcé une première fois conserve donc, en sa formule nouvelle, toute son autorité.
Une autre question se pose: avons-nous là un acte infaillible de l’autorité pontificale?
Il est nécessaire, avant de répondre, de procéder à une distinction, et une distinction ne s’effectue bien qu’au moyen de définitions. Tous les jugements doctrinaux que prononce le Souverain Pontife sont exempts d’erreur ; il ne peut en pareil cas se tromper.
La vérité qu’il nous livre est un dogme, si elle est contenue dans les Saints Livres ou dans la tradition doctrinale de l'Église. Celui qui refuse de la croire commet le péché d’hérésie; il est anathème, c'est-àdire rejeté de l’Église. Telles sont l’immaculée Conception et l’Infaillibilité pontificale.
Dieu merci, l’Église peut fixer nos esprits sur des vérités, qui n’appartiennent pas directement à la révélation. Ce n’en sont pas moins des vérités. Bien que ce ne soient point des dogmes, on ne peut les rejeter sans commettre une faute.
Pour conclure, le Syllcibus , dans son ensemble et dans chacune de ses propositions, oblige tout catholique. Il est tenu de s’incliner devant ces arrêts doctrinaux. La soumission extérieure et purement disciplinaire est insuffisante. Une adhésion loyale de l’esprit est de rigueur. Car, on ne saurait trop le répéter, le Souverain Pontife, dans l’Église, juge de la vérité en dernier ressort. Son jugement est conforme à la vérité. Tout catholique doit le suivre.
Les catholiques libéraux imaginèrent, après la publication de l’Encyclique Quanta Cura , une distinction entre la thèse et l’hypothèse. On fit couler, à cette occasion, des torrents d’encre. Mais ces querelles sont aujourd’hui sans le moindre intérêt. Rome" nous offre une abondante provision de vérités; cela suffit.
La vérité, parce qu’elle est éternelle, est de tous les temps. Nous n’avons, dès qu’elle est notifiée, qu’à la comprendre et à la mettre en valeur. Qui la déclarerait inutile ou dangereuse s’insurgerait
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contre le bon sens. La vérité est bonne par nature; elle l’est partout et toujours. Rien ne peut lui enlever ce caractère. C’est si évident qu’il serait puéril d’insister.
Il est nécessaire d’expliquer la méthode adoptée par Pie IX avant de donner le texte du Sijllabus. Les conciles et les Papes procèdent volontiers par condamnation. Ils prennent une erreur pour la réprouver. La formule qui la contient présente comme au repoussoir la vérité. Chacun de ses termes correspond au trait d’un revers de la vérité. Cette méthode est fort simple. Elle s’apprend à l’usage. On arrive aisément à reconnaître, à travers cette expression nette d’une contre-vérité, la vérité ellemême.
Les propositions du Syllabus sont au nombre de 80. Chacune a son numéro d’ordre, qui sert à la désigner. Elles sont distribuées sous dix chefs ou chapitres. Nous allons en donner une traduction française, en ayant soin de mettre en face la vérité contradictoire.
§ 1, Panthéisme, naturalisme et rationalisme absolu.
1. Il n’existe aucun être divin, suprême, parfait dans sa sagesse et sa providence, qui soit distinct de l’universalité des choses ; et Dieu est identique à la nature des choses, et, par conséquent, assujetti aux changements ; c’est Dieu par cela même qui
1. Dieu , Etre Suprême , parfait dans sa sagesse et sa providence , existe ; il est distinct de l'univers ; on ne peut le confondre avec la nature des choses , il n'est sujet à aucun changement. Son être est distinct de l'être de l'homme et du monde. Les êtres
existe dans l'homme et dans le monde ; et tous les êtres sont Dieu et ont la propre substance de Dieu. Dieu est ainsi une seule et même chose avec le monde, et, par conséquent, l’esprit avec la matière, la nécessité avec la liberté, le vrai avec le faux, le bien avec le mal et le juste avec l’injuste.
Allocution « Maxima quidem », 9 juin 1862.
2. On doit nier toute action de Dieu sur les hommes et sur le monde.
Ibid.
3. La raison humaine est, sans tenir aucun compte de Dieu, l’unique arbitre du vrai et du faux, du bien et du mal ; elle est à elle-même sa loi ; elle suffit par ses forces naturelles à procurer le bien des hommes et des peuples.
Ibid.
4. Toutes les vérités de la religion découlent de la force native de la raison humaine ; d’où il suit que la raison est la règle souveraine, d’après laquelle l’homme peut et doit acquérir la connaissance de toutes les vérités de toute espèce.
ne doivent pas être confondus avec Dieu; leur substance n'est pas Dieu.
Dieu n'est pas une seule et même chose avec Je monde. L'esprit ne se confond pas avec la matière , ni la nécessité avec la liberté, ni la vérité avec l'erreur, ni le bien avec le mal, ni la justice avec l'injustice.
(C’est la condamnation du Panthéisme sous toutes les formes qu’il revêt et dans toutes ses conséquences.)