CINQUIÈME LEÇON
LE NATURALISME CONTEMPORAIN
Naturalisme, rationalisme, indifférentisme. — Déclaration des droits de l’homme. — Naturalisme politique. — Nécessité politique de la religion. — L’Église et la Nation. — L’individualisme révolutionnaire et l’Église. — La décentralisation et l’Église. — Religion de l’Etat.
Le Naturalisme est l’erreur sur laquelle repose toute l’économie philosophique de la Révolution. J1 est nécessaire d’en avoir une idée exacte pour comprendre la société politique qui en est issue, et savoir ce qu’elle vaut. Faute de quoi, toute critique de l’idée et du fait révolutionnaires pécherait par la base. Il y a donc lieu de soumettre ce système erroné à un examen attentif. Nous aurons pour nous guider les enseignements des Pontifes Romains.
Ce sont les Papes eux-mêmes qui ont donné à cette erreur son nom. On l’appelle encore le Rationalisme ou le Libéralisme. Cette diversité de vocables n’implique dans les idées aucune différence essentielle. Chacun d’eux cependant a sa raison d’être. Il importe de bien en connaître la signilication. C’est par là qu’il convient d’en commencer l’étude. Ce travail préparatoire s’impose d’autant plus que l’emploi imprudent de ces termes risque d'engendrer des équivoques fâcheuses. Les apôtres de la Révolution et du Libéralisme ne manquent pas de les exploiter largement. Ils esquivent ainsi, avec les condamnations qui les frappent les raisons qui les légitiment.
Le système appelé Naturalisme, enferme dans la seule vie présente le but de l’activité intellectuelle
l’église et les libertés
et morale des hommes. Qu’on les considère soit à l’état individuel, soit en société, le bonheur temporel doit leur suffire. Ils le peuvent acquérir avec les seules ressources de la nature. Inutile donc d’aller plus loin et de chercher autre chose. Dans ces conditions, l’individu est à lui-même sa propre fin. Si l’on passe à l’ordre politique, sa fin est absorbée par l’État:
Le Naturalisme n’exclut pas forcément l’idée de Dieu ni le fait d’une âme spirituelle. Il ne se confond pas nécessairement avec le matérialisme. Il peut très bien être déiste et spiritualiste ou encore matérialiste. L’ordre surnaturel et la vie éternelle bienheureuse qui en résultent lui répugnent seuls.
Il a pour effet le Rationalisme, avec lequel pratiquement il se confond. Mais ici l’individu prétend que, réduite aux seuls moyens naturels dont elle dispose, sa raison peut arriver à la connaissance de toutes les vérités. Eni dehors de là, il n’y aurait plus rien. Ce système clôt l’intelligence humaine, qui est désormais impuissante à recevoir un enseignement venant d’un être supérieur, Dieu par exemple.
Une autre conséquence de cette erreur est le Libéralisme, par lequel l’homme s’attribue une indépendance entière de l’esprit et de la volonté à l’endroit de toute autorité qu’il n’aura pas choisie luimême ou simplement consentie.
Le Naturalisme, le Rationalisme et le Libéralisme ne constituent en réalité qu’un seul et même système. Ceux qui l’ont imaginé et qui le propagent poursuivent une fin extérieure, sans avoir toujours la franchise de la déclarer, c’est l’oubli de Dieu par l’homme, et la destruction de la religion. Le doute, à ce sujet, n’est pas possible. Mais ils se heurtent à une difficulté.
L’homme, aui est naturellement religieux, porte
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en lui un instinct correspondant. Il est très vivace encore chez un grand nombre. On ne peut l’extirper de si tôt. Il ne faudrait pas le faire, si c’était chose possible. Car sa disparition aurait les plus fâcheux effets, à moins qu’on ne le remplaçât par autre chose.
Le sentiment religieux occupe dans la vie humaine une place importante. On ne peut le détruire. Supprimé violemment, il apparaît bientôt sous une forme nouvelle. Il correspond à un besoin. Mais, si l’homme se trouve réduit à ses seules ressources, sa religion devient individuelle; elle est subordonnée à ce qu’il pense et à ce qu’il sent. Sa valeur est toute subjective. Dès lors, toute religion est bonne en elle-même, sans qu’il y ait à tenir compte de son objet, de ses manifestations doctrinales, morales ou cultuelles. Ce qui s’exprime en une formule très simple: toutes les religions se valent On les ramène à un sentiment religieux personnel Celte dispo dtion d’esprit a un nom propre, l’Indifférentisme.
Il y aurait lieu de discuter ces erreurs et de les dissiper l’une après l’autre. Mais cela devrait se faire ailleurs qu’ici. Car ce travail relève de la philosophie et de la théologie, et nous ne nous occupons que de politique. Ce n’est pas à dire néanmoins que nous négligions ces deux sciences
La politique emprunte à la philosophie des conclusions et des principes, qu’elle a mission d’appliquer à l’ organisation et au gouvernement des sociétés. Nous mettons à profit les enseignements des philosophes, sans empiéter sur leur domaine. Ils n’ont pas failli à leur devoir. Les erreurs, qui nous occupent, ne peuvent résister à leur critique. Ils en ont fait justice. Ceux qui auraient besoin de
L'ÉGLISE ET LES LIBERTÉS
s’éclairer n’ont guère que l’embarras du choix, tant les maîtres et les livres abondent en pareille matière. Nous nous bornerons à mettre en valeur les résultats acquis.
Il n’y a pas lieu de rechercher l’application du Naturalisme à la vie individuelle. Ses ef.ets dans l’ordre social et politique retiendront seuls notre attention. Les problèmes religieux et philosophiques, agités en France depuis 1789, peuvent se ramener, pour la plupart, à ces quatre mots, Naturalisme, Rationalisme, Libéralisme, Indifférentisme. Les solutions douces ou violentes qu’on leur a données en dérivent assez directement. Cela s’explique. Les révolutionnaires ne pouvaient atteindre leur but d’une autre façon.
L’ancienne France avait des institutions et des coutumes, qui reposaient sur des vérités contraires à ces erreurs, telles que l’existence de Dieu, ses droits sur la société, la nécessité d’une religion positive. Cette religion se trouvait être le Catholicisme, dont l’Église romaine a le monopole. Ces vérités, publiquement reconnues, faisaient de notre pays une nation très chrétienne sous le gouvernement de ses rois très chrétiens. Pie X a fait une allusion transparente à cette coopération de l’Église et de la Roj^auté dans la lettre: Notre Charge apostolique , par laquelle il condamne les erreurs du Sillon : « Eh quoi ! on inspire à votre jeunesse catholique la défiance envers l’Église, leur mère; on leur apprend que depuis dix-neuf siècles elle n’a pas 'encore réussi dans le monde à constituer la société sur ses vraies bases;... que les grands évêques et les grands monarques, qui ont créé et si glorieusement gouverné la France, n’ont pas su donner à leur peuple ni la vraie justice, ni le vrai bonheur. »
Les philosophes, devenus en 1789 les maîlres politiques de cette France, ont remplacé ces bases
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vraies par des bases fausses, c’est à dire par leurs propres erreurs. C’en a été assez pour la détruire et pour lui substituer une France nouvelle, la France contemporaine. Ils ont eu soin de dissiper eux-mêmes les équivoques. Cette franchise doit être remarquée. Les deux Déclarations des droits de l’homme et du citoyen, rédigées et promulguées par eux, contiennent un exposé précis des idées et des droits, destinés à prendre la place de ceux que l’on croyait abolis pour toujours.
La première Déclaration est de 1791. C’est l’œuvre de l’Assemblée Nationale. L'article 2 assigne à l’État cette fin: « Le but de toute associât on politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression. » Dans l’article précédent, on lit: Les hommes naissent libres et égaux en droits. La liberté consiste, d’après l’article 4, à pouvoir faire ce qui ne nuit pas à autrui. La morale ne peut donc lui fixer des limites. L’article 3 place dans la nation le principe de toute souveraineté; nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément. Le sixième déclare que la loi est l expression de la volonté générale. Tous les citoyens ont droit de concourir, personnellement ou par leurs représentants, à sa formation. L’article 10 affirme que nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l”ordre public établi par la loi. On lit dans l’article suivant que la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme.
L’acte constitutionnel de 1793 est précédé d’une nouvelle déclaration, dans laquelle plusieurs articles de la première reçoivent un développement, qui en précise la signification. Il n’y a entre l’une et
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l’autre aucune divergence sérieuse. Elles sont le symbole et le décalogue du Naturalisme et du Libéralisme. On y découvre tout ce qui caractérise ces systèmes: l’oubli de Dieu, le silence sur ses droits, la fin de l’homme réduite au bonheur temporel, son indépendance vis-à-vis de toute autorité, l'égalité humaine, l’équivalence des idées.
La Démocratie républicaine n’a sacrifié, en 1911 aucune de ces erreurs. Idées fausses et droits illusoires tiennent à sa iconstitution comme l’âme au corps. Cet ensemble est extraordinairement un. Les catholiques ont réagi contre avec énergie; leurs efforts sont restés impuissants. La persévérance, cependant, ne leur a point manqué.
Ces échecs ont leur explication dans ce fait: les catholiques, malgré leur réaction sincère contre ces erreurs, n’ont pas reculé devant toutes leurs applications sociales ou politiques. Ils ont voulu trop souvent isoler les effets de la cause, comme si c’était chose possible.
Leur résignation en face de l’ordre établi les condamnera toujours à l’impuissance. Ils auront beau multiplier les distinctions pour confondre un état, que l’on juge définitif, avec un état légitime, leur peine sera perdue. Une action ainsi entreprise ne donnera jamais de résultats satisfaisants.
Cette illusion ne trahit pas seulement une étonnante faiblesse d’esprit et de caractère. Elle contribue encore dans une très large mesure au progrès du mal et de l’erreur. Ses victimes renversent les barrières, qui préservaient certains milieux de leur atteinte. C’est le tort que se donnent les catholiques libéraux de toute nuance. On ne saurait leur en adresser des reproches trop sévères.
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A ces utopies — c’est le nom qui leur convient — Pie IX oppose la vérité catholique et les droits qui en découlent, dans de nombreuses propositions du Syllabus. Voici d’abord la première: « Il n’existe aucun Être divin, suprême, parfait dans sa sagesse et sa Providence, qui soit distinct de l’universalité des choses, et Dieu est identique à la nature des choses, et, par conséquent, assujetti aux changements; c’est Dieu, par cela même, qui existe dans l’homme et dans le monde, et tous les êtres sont Dieu et ont la propre substance de Dieu. Dieu est ainsi une seule et même chose avec le monde, et, par conséquent l’esprit avec la matière, la nécessité avec la liberté, le vrai avec le faux, le bien avec le mal, le juste avec l’injuste. »
Les systèmes erronés qui nous occupent ont leur source dans ce panthéisme, que le Souverain Pom tife condamne. On y retrouve toutes les conséquences de cette lamentable confusion de l’homme et de Dieu, qui attribue à l’un ce qui est refusé à l’autre. Cette erreur a vidé sur notre pays ses effets ,les plus malheureux. Sa fécondité est en raison directe des progrès de la Démocratie et de l’œuvre révolutionnaire. Nous avons aujourd’hui un panthéisme politique et humanitaire, vers lequel tend le socialisme. M. Durkheim salue déjà du haut de sa chaire en Sorbonne, l’avènement de la Divinité -Société. Ce concept s’harmonise avec l’évolution que l’idée mes sianique subit chez les Juifs.
Les Juifs ont, comme les chrétiens, leur rationalisme et leur naturalisme. Ces erreurs prennent les caractères de leur race. Elles absorberont le rationalisme et le naturalisme français pour s’installer à leur place dans les esprits. Ceux-ci suivront alors spontanément l’évolution d’Israël. C’est ce qui se passe actuellement sous nos yeux à la faveur de l’enseignement par l’école et la presse. On prépare peu
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à peu les Français au culte du dieu Homme, l’Humainité de Jaurès.
Le seul moyen de réagir avec chance de succès contre les développements de ce messianisme humanitaire est de revenir sans cesse à l’idée do Dieu, à son rôle dans le monde et à ses droits. Pie IX en donne l’exemple. Dans la deuxième proposition du Syllabus , il remet en mémoire l’action de Dieu sur le monde et sur les hommes. La troisième rappelle que Dieu est l’arbitre du vrai et du faux, du bien et du mal; il impose à la raison, soit par la foi naturelle, soit par la révélation, les vérités, capables de discipliner les esprits et les cœurs et d’assurer aux peuples la paix véritable et la force morale. Le Pape, en effet, y condamne l’erreur d’après laquelle « la raison humaine est, tout à fait indépendamment de Dieu, l’unique arbitre du vrai et du faux, du bien et du mal; elle est à elle-même sa loi, elle suffit, par ses forces naturelles, à procurer le bien des hommes et des peuples. »
Nous savons, par une douloureuse expérience, à quelle anarchie morale et intellectuePe cette prétention conduit les peuples. Cela commence par un individualisme, qui pousse tout citoyen à chercher en lui seul la discipline de son intelligence et de sa volonté. Il crée pour son usage propre une vérité et une vertu. Afin d’échapper complètement à Dieu, il récuse par principe toute autorité s’imposant à son intelligence.
Cette hypertrophie du moi produit ainsi la rupture avec la tradition, qui rattache les individus présents à la multitude de leurs prédécesseurs. Il en résulte un autre mal non moins grave, la dislocation dans la société. Le citoyen se soustrait à toute influence, distincte de la sienne. Rien n’y résiste, ni la famille, ni la profession, ni la Patrie. Ce (mal est passé chez nous à l’état épidémique. On lui a trouvé un nom, le ro-
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mantisme. Il se propage au moyen de l'art, de la littérature, de la philosophie, de la sociologie et de la politique.
Cependant l’homme a besoin d’une autorité s’exerçant sur ses idées et sur ses volontés, par conséquent sur ce qu’il y a en lui de plus indépendant et de plus intime. Cette autorité ne cherche point à broyer sa personnalité pour l’absorber ensuite. On la trouve en tête de toute société. Elle est un facteur indispensable de toute civilisation. Les individus lui doivent quelques vérités et quelques préceptes, à la fois simples et essentiels, qui suffisent à les discipliner, c’est-à-dire à leur faire contracter une habitude du vrai et du juste.
Cette autorité est nécessaire à tous, aux gouvernants comme aux gouvernés. Elle est indépendante des individus et de leurs caprices. On ne saurait la soumettre aux vicissitudes des temps et des lieux, car elle doit partout et toujours rester semblable à elle-même. C’est à cette condition seulement qu’elle pourra remplir sa mission d’ordre, en ramenant à une puissance, sauvegarde de toute société et de toute civilisation, ceux que les forces centrifuges de l’individualisme éloignent obstinément de leur centre pour les exposer aux plus dissolvantes influences.
Cette autorité ne peut avoir sa source dans la société elle-même. Elle est antérieure à l’organisation politique. Un gouvernement ne la possède que par dérivation. Son origine est en Dieu. C’est pour ce motif qu’elle est immuable.
La religion est le meilleur moyen que les hommes aient de remonter jusqu’à elle. En les unissant à Dieu, elle lie les hommes entre eux. Elle est, comme son nom l’indique, un trait d’union. Ce lien est nécessaire. Il est d’une importance et d’une force éminentes. Mais il n’est pas le seul qui existe entre les hommes. Toutefois ceux que la nature établit ne
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trouvent la résistance, dont ils ont besoin pour durer, que dans la religion. Hors de là, tout devient instable et capricieux.
Les hommes sont établis et retenus en société par des chaînes multiples. Les cités et les patries qu’ils forment doivent leur existence à des constitutions politiques et à des institutions soc aies Des intérêts communs, des habitudes et des idées créent d’autres liens, lesquels participent à la souplesse et à la fécondité de la vie. Une nation leur doit beaucoup.
Cependant il faut quelque chose de plus pour que l’existence nationale ait tout son développement. On n’en reconnaît guère la nécessité, lorsqu’un pays jouit d’une tranquillité normale. Il en va tout autres ment, dès qu’arrivent les épreuves publiques. Les humiliations et les douleurs ouvrent les yeux. Alors les nations, comme les individus, n’opposent rien à des besoins devenus trop manifestes. Il faut, pour les apaiser, chercher plus haut que la terre. Si on n’éprouve ces nécessités qu’aux heures de crise, elles s’imposent encore en pleine prospérité. Impossible, sans cela, d’échapper à la décomposition sociale.
En somme, ces nécessités sont la condition de l’ordre et de la conservation politique. Elles consistent dans les vérités et les préceptes que la rel'gion coordonne, avant de les mettre à notre portée.
La religion réussit à les. mêler étroitement à la vie des individus et des peuples. Il lui faut, pour cela, le concours du temps et de circonstances variées. Elle le trouve généralement.
Telles de ces vérités et quelques-uns de ces préceptes sont inaccessibles à la raison humaine. Elle ne peut que les recevoir d’une autorité supérieure.
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Les autres sont à son niveau. Mais, en fait, peu d’hommes se trouvent capables de les atteindre ave s leurs seules ressources. Le péché originel les a réduits à cette situation humiliée. C’est au point que beaucoup n’ont pas la force de s’élever pratiquement à la notion du Dieu créateur, éternel, distinct de son œuvre. La spiritualité de l’âme leur échappe. Il en résulte des erreurs sans nombre.
Les uns s’abandonnent aux illusions des autres. La société, qui devrai L offrir aux esprits les moyens de se libérer, les entraîne d’ignorance en ignorance. L’erreur est contagieuse.
Rien ne fait mieux apprécier l’importance des services rendus par la religion. Grâce à elle, les esprits les plus simples ont à leur portée les vérités nécessaires. Leur simplicité bénéficie d’une protection, qui met leur foi à l’abri des critiques destructrices. Elle enseigne aux hommes ce respect de Dieu, qui les fait d’abord se jeter à genoux devant lui pour mieux recevoir ses enseignements. Dans leurs âmes ainsi disposées, l’intelligence suit la foi et les vérités crues deviennent lumineuses. Ce premier acte de discipline, qui soumet la raison au Créateur, établit dans les facultés l’équilibre rompu par le péché et r individualisme.
Il s’agit, non de la religion naturelle, dont les vestiges se retrouvent plus ou moins reconnaissables dans les divers cultes, mais de la religion positive, la seule vraie, le Christianisme. Dans cette religion, les hommes bénéficient des vérités que Dieu leur a enseignées par la révélation. Ils y reçoivent les vérités naturelles, qu’ils ont pu oublier ou fausser par ignorance.
La révélation est close depuis la mort du dernier Apôtre. Les vérités qu elle contient n’augmenteront
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pas. Elles sont définitives. Inutiie, par conséquent, d’y chercher les progrès dont sont faites les sciences humaines. La quatrième et la cinquième proposition du Syllabus ne laissent place à aucun doute sur ce sujet. Voici les erreurs qu’elles réprouvent: « Toutes les vérités de la religion découlent de la force native de la raison humaine; d’où il suit que la raison est la règle souveraine, d’après laquelle l’homme peut et doit acquérir la connaissance de toutes les vérités de toute espèce. La révélation divine est imparfaite, et, par conséquent, sujette à un progrès constant et indéfini, qui répond au développement de la raison humaine. »
L’intelligence n’est pas cependant condamnée à l’inaction. En s’exerçant sur ces vérités, elle arrive à mieux les connaître. Elle sait en extraire les conséquences et en faire l’application. Elle découvre l’harmonie qui existe entre les enseignements de la révélation et les sciences humaines. Les hommes sont ainsi en possession d’un corps de doctrines religieuses complet. Il ne s’est pas modifié au cours des siècles; il ne changera pas à l’avenir. On peut s’y fier. L’intelligence n’a qu’à le prendre tel qu’il est, sans espoir de l’enrichir. Elle réussira seulement à mieux le connaître.
Cette fixité de la doctrine religieuse n’est pas un obstacle au développement des connaissances humaines. Quelques-uns le prétendent à tort Pie IX relève leurs témérités dans la sixième proposition, qui les condamne : « La loi du Christ est en opposition
avec la raison hum aine t et la révélation divine non seulement ne sert de rien, mais elle nuit à la perfection de l’homme. »
Cette raison humaine a dans les sciences mises à sa portée un vaste champ où elle peut s’exercer librement. Les découvertes qu’elle peut faire et les systèmes qu’elle constitue ainsi ne seront jamais heurtés
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par la révélation. Les vérités s’accordent nécessairement. On reconnaît à ce signe la justesse des idées, qui n’ont pas encore pu être vérifiées,
La révélation pose devant l’esprit humain des jalons de route, qui l’empêchent d’errer. Pour employer une autre métaphore, elle est un diapason de la vérité. Ce qui ne s’harmonise pas avec ses vibrations est faux. C’est un désordre, ou une erreur.
Les propositions 7, 8, 9, 10, 11, 12. 13 et 14 ont le même objet que les précédentes. Il serait inutile de les reproduire ici; on en trouvera facilement le texte quelques pages plus haut. Nous y avons l’affirmation très nette des droits du surnaturel divin, la vérité historique des faits, miracles ou prophéties, par lesquels nous arrivons à le connaître, l’authenticité des livres qui en contiennent le récit.
L’Église déclare, en outre, que les vérités révélées font l’objet d’une science spéciale, distincte de la philosophie, avec une méthode et sur un plan qui lui sont propres. Cette science reconnaît tous ses droits à l’autorité doctrinale, qui régit au sein de l’Église les intelligences et elle accepte ses jugements. Ce n’est pas assez. Dans les conflits inévitables entre la théologie et la philosophie, elle s’incline devant les décisions de l’autorité ecclésiastique, toutes les fois qu’il lui arrive de se prononcer. Je me borne à indiquer ces points. Il n’y a pas lieu de les développer ici.
Le Saint-Siège, on le voit, met en pleine lumière sa pensée sur la nécessité d’une religion et les obligations qui en résultent pour les hommes. L’hésitation n’est plus possible. Les Catholiques savent à quoi s’en tenir. Ils n’ont qu’à réprouver les erreurs condamnées par le Syllabus et à faire leurs les vérités dont ces erreurs sont la contre partie. Leur
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qualité d’Enfants de l’Église ne leur permet pas d’agir autrement.
On est aisément d’accord sur les applications de ces principes aux individus. Mais leurs conséquences vont beaucoup plus loin.
Les sociétés doivent les reconnaître et se les appliquer à elles-mêmes. Ce devoir incombe à leur gouvernement. Les sociétés politiques y sont astreintes plus que les autres. Par conséquent, ceux qui veulent rendre à la France une constitution répondant à ses besoins, n’ont pas le droit de les ignorer. Mais ils ne les envisagent plus dans leurs rapports avec les personnes. C’est leur caractère politique qui sollicite de préférence leur attention.
Sans nous arrêter à des spéculations, fort intéressantes d’ailleurs, nous chercherons la manière dont s’effectue, dans la pratique d’un État, l’application de ces principes. Nous arriverons ainsi à des résultats concrets. Le Catholicisme, tel que l’Église romaine le réalise, se prête fort bien aux exigences de pareilles applications. Pendant que son enseignement satisfait les esprits spéculatifs, son droit l’adapte aux conditions de la vie publique. Rien n’est moins abstrait que son gouverneemnt et sa manière d’être. Il a toutes les allures d’un fait humain.
Dieu s’est ployé aux conditions de notre nature, au point de prendre pour son propre compte cette nature elle-même et de se faire homme II a été homme véritable. Il a enseigné des hommes, il lefc a éduqués, il a mis à leur disposition les forces surnaturelles de sa grâce; en tout, il s’est constitué leur modèle. On ne pouvait s’attendre à plus. Il a été la religion réalisée dans une existence humaine pour l’honneur de Dieu et le bien de 1* humanité'. Une société, l’Église, fondée par lui avant son départ de terre au ciel, continue cette réalisation de la religion. Elle est animée et soutenue par l’Esprit divin,
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qui communique aux croyants la vie surnaturelle de la grâce, les vérités révélées par la foi, les préceptes de sa morale. Il y a donc en elle une discipline permanente des intelligences et des volontés.
Nous avons ainsi la religion à l’état de société. Inutile de la chercher ailleurs. Cette religion en société est visible; on la reconnaît à des signes caractéristiques. Elle a un gouvernement à sa tête; on peut s’aboucher avec ceux qui le détiennent. Elle a un enseignement officiel; on peut l’entendre. Elle donne une éducation; chacun peut en profiter.
La religion est donc, dans l’Église et par l’Église, tout ce qu’il y a de plus réel. Elle est réelle comme une société. Nous y trouvons les vérités et les préceptes essentiels sous la forme d’un droit et à l’état de faits. Nous ne pouvons espérer mieux. Il ne reste plus qu’à profiter de ces ressources. L’esprit humain doit pour le faire s’incliner devant l’Église par un acte de foi sincère. Cela lui répugne, je le reconnais. N’importe. Le devoir est là et le salut public en dépend. Ce devoir est rendu singulièrement facile, tant les avantages qu’il procure sont importants et variés. Chacun trouve à sa portée les vérités et les préceptes dont il a besoin. Toutes les garanties contre l’erreur, qu’il peut réclamer, lui sont offertes. Rien ne lui manque.
L’Église est, en quelque sorte, une socialisation du surnaturel. Voyons-la telle qu’elle est devant nous: elle a un ho miné à sa tête, le Pape, qui est assisté par des évêques et des prêtres; elle se présente avec les temples, où ses prêtres administrent les sacrements aux fidèles et rendent au Seigneur le culte qui lui est dû; elle a un enseignement et un droit. On peut la suivre à travers toute son histoire. De son passé, il reste toute une tradition qui trouve son expression dans des monuments impérissables.
l’église et les libertés
En France, celle Église, qui esl la seule religion vraie, se trouve être une grande institution nationale. J’ai dit ailleurs ce que notre patrie lui doit. Il est inutile de le répéter. Les liens que des siècles d’une histoire commune ont formés entre elle et la France, parurent fragiles et dangereux aux fauteurs de la révolution. Ils se mirent en tête de les rompre. Aucun sentiment ni religieux ni patriotique ne fut capable de les arrêter.
Pour mettre définitivement l’Église hors de France, ils tentèrent de la déshonorer et de l’affaiblir par le schisme de la constitution civile du clergé. Ils ne reculèrent ensuite ni devant la confiscation des biens ni devant la proscription et la mort des prêtres et des laïques. Ils accumulèrent, dans leur acharnement sacrilège, des ruines aussi préjudiciables à la France qu’au Catholicisme. Leur aveuglement était tel que les conséquences de ces actes leur échappaient.
L’état politique qui en est résulté pour nous est certainement de toutes ces conséquences la plus néfaste et peut-être aussi la plus difficile à réparer. Les régimes qui se sont succédé au cours du dixneuvième siècle, sauf notre dernière république ont tenté, il est vrai, de le tempérer par un retour partiel aux traditions religieuses et nationales. Ils ont fait à l’Église une situation diminuée. Le respect qu’ils avaient du fait et de la doctrine révolutionnaires ne leur laissait point la liberté de faire mieux. Les Papes ont dû l’accepter, sans néanmoins renoncer aux droits dont ils ont la garde. Ils restent donc intacts.
Les difficultés, inhérentes à cette situation, éclatèrent, lorsqu’il fallut rédiger le Concordat. Le premier Consul fit à l’Église une place officielle, non
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en reconnaissance d’un droit qui lui fût propre, mais parce qu’elle est la religion de la majorité des Français. Ses droits à l’existence lui viennent ainsi de l’opinion individuelle. Ce sont moins les droits de l’Église que les droits de citoyens catholiques.
Le législateur ne reconnaît pas davantage que le Catholicisme soit la religion de la France. La France, d’après lui, ne saurait avoir une religion. Cet état de choses et d’esprit a duré tout un siècle. Puis est survenue la Séparation. Désormais les citoyens peuvent avoir une religion, cette religion peut être le catholicisme. Mais c’est affaire privée. L’État n’a rien à y voir. Il ignore la religion par principe.
Cette situation est inadmissible. Nous pouvons la subir, comme un fait que l’on nous impose. Nous ne nous y résignerons jamais. Les droits de l’Église sont sacrés; il ne nous appartient pas de les sacrifier même partiellement. Nous avons à les revendiquer et à les faire prévaloir. Elle a ses droits, parce qu’elle est la seule religion véritable.
C’est, en outre, la religion de la France. Ses droits font dès lors partie de notre droit national. L’opinion des citoyens et les caprices d’un gouvernement ne peuvent rien contre ce double fait. Il s’impose au patriotisme comme à la foi. La politique du siècle dernier n’a jamais voulu le reconnaître. Les régimes les plus bienveillants ne voyaient la religion que dans les citoyens. Ils ne s’occupaient ni de sa vérité, ni de son droit. Dès lors, toutes les religions se valaient à leurs yeux.
Cette erreur, car c’en est une, a un nom spécifique, l’Indifférentisme. On ne peut en aucune manière l’admettre. Elle est la négation des droits de l’Église, qui la réprouve comme une injure dans les propositions 15, 16, 17 et 18 du Syllabus.
« Il est libre à chaque homme d’embrasser et de professer la religion qu’il aura regardée comme vraie.
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d’après les lumières de la raison. — Les hommes peuvent trouver le chemin du salut éternel et le salut dans la pratique de n’importe quelle religion. — Au moins doit-on bien espérer du salut éternel de tous ceux qui 11 e vivent d’aucune façon dans le sein de la véritable Église du Christ. Le Protestantisme n’est pas autre chose qu’une forme diverse de la même vraie religion chrétienne, forme dans laquelle on peut être agréable à Dieu aussi bien que dans l’Église catholique. » C’est justement le contraire qui est vrai: hors de l’Église point de salut.
L’Indifférentisme a eu son expression politique dans le fait suivant: en France, le Catholicisme, le Protestantisme avec ses diverses confessions et le Judaïsme étaient mis sur le même pied, avaient droit à une protection égale et recevaient pour leurs ministres, des honoraires identiques, à peu de chose près. L’État ne songeait en aucune façon à leur imposer une égalité métaphysique. La vérité religieuse ne l’intéressait pas, voilà tout. Il ne voyait, je le répète, que la religion des citoyens. Or les citoyens sont égaux en droit, il le prétend du moins. Les religions qu’ils pouvaient professer devenaient égales par ce seul fait.
Le Naturalisme politique, d’où proviennent ces tendances erronées, est de beaucoup antérieur à 1789. Il est facile de le reconnaître dans certaines dispositions du Germanisme, du Gallicanisme et des systèmes politico-religieux analogues. Mais il ne s’est jamais mieux développé que dans le cours du dixneuvième siècle. Les circonstances et les institutions ont favorisé son développement.
Le Concordat a fait de l’Église une branche de l’ administration publique. Les articles organiques ont aggravé cette situation. Il s’est formé toute une école de juristes pour les faire appliquer. Le clergé, en cela secondé par une partie considérable de ses
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fidèles, a pu rendre en bien des cas ces applications illusoires. Cela n’a pas empêché l’esprit de ces fameux articles d’avoir presque toujours été celui de l’administration des Cultes. Il était impossible, dans ces conditions, à l’Église d’être maîtresse chez elle.
L’État s’attribuait le pouvoir de fixer au Pape et aux Évêques des limites de leur autorité, de réglementer l’exercice du droit canon. On ne reconnaissait plus à l’Église son droit naturel de posséder ce qui est utile à la poursuite de sa fin. Ses ministres n’étaient admis à posséder aucun domaine temporel. La discipline que l’Église impose à son clergé devait être soumise au bon plaisir de l’État. Il appartenait encore à l’État d’octroyer aux clercs leurs privilèges ou tout au moins de leur en confirmer la jouissance. Les Papes ne pouvaient communiquer avec les fidèles que par l’intermédiaire de l’État.
Sous l'influence de ces préjugés gallicans, les prétentions étatistes allaient aussi loin que possible. Celles qui viennent d’être rappelées se trouvent dans les propositions du Syllabus dix-neuvième et suivante. Il y en avait d’autres encore, Rome les a également condamnées. C’est l’attribution à la puissance civile, même exercée par un infidèle, d’un pouvoir sur les choses sacrées; la préférence accordée au pouvoir civil en cas de conflit légal avec le pouvoir religieux; le droit pour la puissance laïque de rompre les concordats, etc. Toutes ces prétentions constituent un système très serré d’empiètements d’un gouvernement civil sur le régime spirituel et l’administration ecclésiastique. Il y a là une interversion fâcheuse des rôles et une tendance de l’État à se faire sacristain. Cela suppose un oubli complet de l’ordre surnaturel et du respect qui lui est dû.
l’église et les libertés
La société étatiste issue de la Révolution française n’a pas envisagé d’une autre manière les rapports de l’Église et de l’État. Les catholiques ont pu, à la rigueur, s’en accommoder, aussi longtemps que les pouvoirs publics ont fait preuve de quelque bienveillance à leur endroit. Mais cette situation devint intolérable, du jour où ils furent mal disposés. Le régime de séparation est, en somme, moins humiliant et moins dangereux. L’Église ne peut rien faire de bon et de durable dans un pays soumis à l’Étatisme. On ne saurait trop le répéter.
Une monarchie décentralisée ferait à l’Église des conditions extraordinairement avantageuses. Elles lui arrivent comme d’elles-mêmes, sans exigence de sa part. On les voit sortir de la nature des choses. Le Roi et son gouvernement commencent par la prendre telle qu’elle est et ils lui reconnaissent la place qui lui appartient. Il entre dans la structure de l’Église une multitude d’associations ou corpora^ tions religieuses, diocèses, paroisses, monastères, couvents, séminaires, collèges, confréries, etc. Chacune d’elles jouit de son droit et s’administre d’après ses statuts. L’État lui offre, avec une pleine liberté, les garanties qui lui sont nécessaires. La fédération de ces sociétés dans l’Église participe aux mêmes avantages. On leur applique le régime des associations libres, se gouvernant selon leur statut.
Cette situation ne dépend en rien de la volonté royale. Elle est dans la constitution du pays. C’est un effet de la décentralisation des pouvoirs. Mais le Souverain doit professer la religion catholique. Il suffit de rappeler, pour le moment, ce point de notre droit national ; nous aurons à en parler de nouveau.
Par le fait de cette liberté constitutionnelle que le
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gouvernement du Roi lui reconnaît, l’Église a, en France, ce qu’il lui faut pour vivre et pour se développer. Ejlle a son chez elle. Elle a les , ressources suffisantes à l’exercice du culte, à l’entretien de ses ministres et au fonctionnement de ses œuvres. Le recrutement du clergé et des ordres religieux est assuré. La louange divine est célébrée dans les temples. Les fortes études sont en honneur parmi les prêtres et les religieux, sans que la discipline ait à en souffrir. La charité s’ingénie à soulager toutes misères physiques ou morales.
Il y a des faiblesses. Mais l’Église trouve en ellemême les moyens de les corriger et d’en atténuer les conséquences. Ces faiblesses peuvent, en certains cas, se multiplier, devenir graves et durer. L’Église est capable de s’appliquer à elle-même une sage réforme.
Tout en rendant à Dieu ce qui lui est dû et en cultivant chez les siens la vie surnaturelle, elle contribue dans une très large mesure à l’éducation nationale. La morale qu’elle enseigne et fait pratiquer est une garantie de la santé et de la paix publiques. Il n’y a pas à craindre de sa part une ingérence dans le domaine des choses temporelles. La distinction des pouvoirs est désormais établie. S’il plaisait à tels bu tels membres du clergé de n’ en tenir aucun compte, les moyens de les mettre à la raison ne manqueraient pas.
Le ( Catholicisme retrouverait, en somme, une situation privilégiée. Ce ne serait pas celle qu’il eut dans l’ancienne France. Son privilège cependant existerait et s’imposerait au respect de tous. Cet état suffirait à faire de la France un pays catholique. Mais aurait-il pour conséquence l’adhésion de tous les
Français aux vérités enseignées par l'Église? Je ne le crois pas. L’acte public de foi ne serait pas exigé des citoyens étrangers à l’Église. On ne peut l’imposer, en vertu d’une loi ou d une coutume, aux hérétiques ou aux incroyants. Nous ne sommes plus au moyen âge ou aux premiers temps de l’ancien Régime; l’unité nationale entraînait alors l’unité religieuse; le citoyen professait la foi de son gouvernement. Alors, tous les Français étaient catholiques. Ils assistaient à la messe dominicale, ils fréquentaient les sacrements. Les mœurs étaient réglées par les préceptes du décalogue el les commandements de l’Église.
Le Protestantisme a rompu cette harmonie des intelligences dans l’unité de la foi. La philosophie du dix-huitième siècle a continué ce travail par la déchristianisation des esprits et des caractères. Les gouvernements anticléricaux du dix-neuvième siècle ont aggravé le mal, en faisant concourir au succès de cette œuvre néfaste les institutions publiques. Nous en avons les conséquences sous les yeux.
Que nous le voulions ou non, il y a, pour le moment, des Français assez nombreux qui professent une religion autre que le Catholicisme, et d’autres n’ont aucune foi religieuse. Nul n’est en droit cependant de leur contester la qualité de citoyen et les privilèges qu elle entraîne. C’est un fait. L’Église ne peut leur imposer son enseignement et l’État ne saurait intervenir pour l’assister de sa force. L’Église ne réclame de ces hérétiques et de ces incroyants, que le respect. L’État possède les moyens de réprimer tout ce qui porterait atteinte à ce droit rudimentaire, sans violenter le moins du monde le.s consciences.
Le citoyen français, qui n’est pas catholique et qui peut-être a perdu toute conviction religieuse, doit pouvoir respecter l’Église, pour cette raison fort simple, qu’elle est humainement respectable. Un
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sentiment éclairé des nécessités nationales fait, en outre, comprendre les services qu’elle a rendus dans le passé à la patrie et ceux qu’elle peut rendre à l’avenir.
L’utilité présente de cette institution unique est manifeste; elle est un puissant facteur de l’ordre. C’est même le plus puissant. On attend d’elle la discipline des intelligences et des mœurs, service qui dépasse les capacités de l’État. Charles Maurras s’en est rendu compte. Il est difficile de célébrer le rôle de l’Église dans le développement de notre civilisation latine et dans sa conservation avec une conviction plus lumineuse et un enthousiasme plus com municatif .
Les incroyants, qui se sentent frappés d’une impuissance à s’élever jusqu’à l’ordre surnaturel, recueillent avec plaisir ces témoignages d admiration offerts à la « vénérable Église romaine », qui est la mère affectueuse et dévouée des peuples latins et, en particulier, de la France. Il faudrait une âme incapable de produire un acte de reconnaissance simple, pour se refuser à bénir une telle institution. Si la science de son histoire et le spectacle de son présent ne suffisaient pas, il n’y aurait qu’à regarder bien en face les promoteurs de l'anticléricalisme pour trouver dans leurs pensées, leurs sentiments et leurs actes les motifs inébranlables d’une fidélité politique et humaine à notre Église sainte. Cela ne peut remplacer la foi sincère du croyant. Mais ce respect procède de vérités reconnues; il est juste, il est vrai. 11 est un bien pour qui le professe et pour qui en est l’objet.
Dans quelle mesure un Roi peut-il contribuer à former autour de l’Église cette atmosphère de respect loyal, qui est la plus efficace garantie de la liberté? Il peut et il doit faire beaucoup, à la seule condition de savoir son métier. Mais on ne saurait
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trop se prémunir contre les exagérations de la conliance Le sentiment de ce que le Souverain doit et peut, dans cet ordre de choses, porterait vite à attendre de lui, même ce qu’il n’est pas en son pouvoir de donner, ou encore ce qui est radicalement impossible. Un siècle d’Étatisme a faussé chez nous la conscience et le bon sens politique au point de nous faire attribuer à l’autorité souveraine une sorte de toute-puissance efficace par elle-même. Rien n'est plus dangereux et pour un Roi et pour ses sujets.
Le Roi ne possède point une toute-puissance. On ne peut, en particulier, le transformer en une sorte de pape laïque, chargé de dicter leurs pensées aux esprits et leurs devoirs aux volontés. Les intérêts généraux du pays lui sont confiés. Il gouverne la nation; il n’administre pas les intérêts spirituels ou temporels de ses sujets. Il règne, mais il n’enseigne pas. Il promulgue des lois, il rend des arrêts, il donne des ordres ; mais il ne fait ni encycliques ni mandements. Ce n’est pas un directeur de conscience. Qu’on le laisse à sa fonction, sans l’engager à remplir celle du Pape, des Évêques et des curés.
Le Roi, néanmoins, connaît les questions religieuses et il défend les droits de l’Église. Il demande, en pareille matière, ce qu’il convient de penser aux représentants autorisés de l’Église. Les vérités qu’il acquiert ainsi inspirent les actes de son gouvernement. Mais il ne lui appartient pas de les promulguer sous forme de lois ou d’arrêts. C’est l’affaire du Pape. Le mieux pour lui est d’écarter habilement les obstacles que la vérité rencontre et de créer non moins habilement un état des esprits qui lui soit favorable. Ce travail s’exécute; il n’est pas nécessaire de le dire. Les grands procédés officiels sont à peu près inutiles.
L’outillage moderne des gouvernements est en progrès considérable sur celui de l’ancien régime. Ils
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peuvent créer et entretenir les idées qui leur plaisent, à l’insu des intéressés eux-mêmes. L’opinion se fait avec la police et la presse, et le public n’y voit rien. C’est le grand avantage que possèdent les hommes au pouvoir. Mais encore faut-il que le pouvoir soit constitué de telle façon que son fonctionnement ait des chances sérieuses de stabilité et qu'il échappe aux conséquences de coups de vent imprévus. Car il en est de l’opinion comme de l’atmosphère; elle subit des coups de vent. Ces accidents sont néfastes et ils condamnent le gouvernement à des impuissances intermittentes, toutes Les fois que le gouvernement émane de l’opinion. C’est ce que nous avons en république. Les choses iraient autrement en monarchie.
Le Roi devrait, au préalable, mettre les choses politiques en ordre. Ce serait le premier usage à faire de la souveraineté. Car, de l’anarchie présente, on ne peut rien tirer qui vaille. Les efforts les meilleurs et les plus sagement conduits dégénèrent en guerres civiles sans fusil et sans canon. Ce sont quand même des guerres civiles, dans lesquelles le gouvernement est toujours engagé. La claire vue des situations et, avec elle, le sens des possibilités échappent aux gouvernés comme aux gouvernants. Il faut d’abord arracher la France de cet état chaotique.