SIXIÈME LEÇON
LA RÉORGANISATION NATIONALE
Le Syllabus et la science politique. — L’Eglise et la civilisation moderne. — Déceptions libérales. — Les lois politiques. — L’Étatisme. — La Démocratie. — Vices constitutionnels. — Incompatibilité de l’Étatisme et des libertés de l’Église. — Une double impasse. — La revanche de la raison et de l’Église. — La réaction religieuse et politique.
Le Pape est, en sa qualité de chef de l’Église, docteur; il a, par conséquent, mission d’enseigner les fidèles placés sous sa juridiction. Voilà des siècles que le Pontife romain remplit ce devoir. Une tradition a donc eu le temps de se former. Elle impose une discipline aux pensées et une méthode aux manières de les exprimer. Celui qui observe les actes émanant du Saint-Siège ne tarde pas à s’en apercevoir.
Cette méthode a un caractère professionnel fortement accusé. Elle est faite pour des hommes d’Église et appliquée par eux. L’idée de l’Église et le souci de ses intérêts dominent les esprits. Le Pape, en particulier, voit toutes choses de Rome. On reconnaît dans sa doctrine, comme dans les actes de son gouvernement, ce point de vue romain. C’est pour lui et aussi pour l’Église catholique de la plus haute importance. Il reste ainsi dans sa fonction.
Les documents qui contiennent sa doctrine ne sont pas généralement à la portée de tous. Il faut, pour les comprendre, une culture spéciale. Les membres du clergé et quelques laïques, initiés à la théologie, la possèdent.
L’Église et les libertés.
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C’est une culture éminemment professionnelle, la culture des hommes d’Église. Ils l’acquièrent, au moyen d’une longue formation. Elle leur fait contracter des habitudes d’esprit et de langage, qui les distinguent de leurs concitoyens. Dans les relations ordinaires de la vie et quand ils s’adressent au commun des mortels, la langue de tout le monde leur suffit; mais, dès qu’il s’agit des idées ou des intérêts propres à la fonction, la profession impose des nécessités. On parle entre soi et pour soi.
Cette tournure d’esprit persévère dans l’Église. Les termes, dont elle se sert, gardent longtemps leur valeur ; on les dirait inusables. Ces formules, en passant toujours les mêmes de pays à pays, d’époque à époque, garantissent la transmission d’une vérité pure et ferme. De fait, il en est ainsi. Rome apprécie les avantages qui en résultent. Elle y reconnaît une condition de son unité et un moyen de l’affermir. Aussi ne néglige-t-elle rien de ce qui peut les lui conserver.
Le Syllabus est l’un des documents les plus curieux de cette tradition romaine. Il en a tous les caractères. Mais Pie IX, sans perdre de vue les exigences de son enseignement professionnel, voit beaucoup plus loin. S’il s’adresse à des hommes d’Église et dans la langue qui leur est propre, il songe au bien général; il écrit pour tout le monde. Sa doctrine se présente, dès lors, sous des aspects variés. Elle paraît avoir une fécondité inépuisable.
L’homme d’Église n’est plus seul à pouvoir en profiter. L’homme d’État doit la connaître. C’est pour lui que le Pape a rédigé cette somme extraordinairement concise de la théologie et de la discipline catholique. Il est seul à même de la commenter efficacement sous les yeux des peuples, en l’inoculant dans leurs institutions politiques et sociales.
L’homme d’État est chargé d’organiser la nation; et il la gouverne. Or, l’Église existe, vit et se déve-
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Loppe au sein de la nation. Comment pourrait-il ignorer son existence, sa constitution, ses rapports avec la société? Cette science lui est indispensable. Son devoir est de l’acquérir. Il y trouvera de multiples informations.
Cette science, qu’elle soit étudiée par un homme d’Église ou par un homme d’État, reste la même. Son objet ne varie point. Seule la méthode change. Il en est ainsi, parce que l’un et l’autre poursuivent un but différent. Le premier envisage de préférence la constitution de l’Église et son gouvernement; le second insiste surtout sur la place qui lui est faite dans un pays déterminé.
Ces deux méthodes ne sont pas exclusives. L’Église, sa doctrine et son droit leur imposent une forte unité, à laquelle on ne saurait se soustraire. Dans ces conditions, l’homme d’Église, s il veut être à la hauteur de sa tâche, ne peut fermer l’esprit aux lumières que cherche l’homme d’État. et l’homme d’État ne doit pas rester étranger aux soucis de l’homme d’Église ; sinon, il y aura des défaillances
Ces réflexions étaient indispensables à l’intelligence du Syllabus. Il appartient à la catégoire des documents qui les légitiment. C’est un document d’Église et un document d’État. Pie IX s’en rendait compte. La brièveté des formules ne lui laissait pas le moyen d’alléguer pour les justifier les raisons d’ordre politique. Mais il ne craignait pas de le faire dans ses lettres apostoliques et ses discours. Nous aurons à procéder de la même manière. Il serait impossible, sans cela, de comprendre les enseignements du Souverain Pontife et de découvrir leurs applications.
Ce sont, avant tout, des enseignements pratiques. Pie IX se propose d’éclairer les esprits pour déterminer les volontés à agir, et, cela fait, pour imprimer à l’action une direction ferme. Il veut assu-
l’église et les libertés
rer la conservation et le gouvernement de l’Église dans les nations. Il lui assigne la place qui lui revient. Elle peut y remplir sa fonction avec une entière liberté. Le Pape, en rédigeant cette liste d’erreurs, a fait œuvre de haute politique chrétienne.
Dans les formules de sa doctrine et dans les prescriptions de son droit, l’Église est absolue, comme la vérité et la justice. Ce qu elle promulgue l’est pour toujours et pour partout. Il est dans sa fonction de procéder ainsi. C’est pour cette raison qu’elle reste semblable à elle-même, au milieu de sociétés qui s’agitent et varient sans cesse. Comme son droit procède de son être, il garde son unité essentielle.
Les peuples se donnent les constitutions qu’ils veulent ou ils ont celles qu’ils peuvent. Elles sont loin de convenir aux exigences de leur nature. Il se peut qu’il y ait accord entre elles et la constitution de l’Église. Cela se présente parfois. Il arrive aussi des désaccords fréquents. On ne saurait toujours en chercher la cause dans la volonté des chefs et des sujets ou dans des circonstances fâcheuses. Une incompatibilité radicale peut exister entre deux constitutions et deux tempéraments.
Les constitutions politiques sont généralement imprégnées d’un système philosophique. Ce système risque de se trouver en opposition avec la doctrine et le droit de l’Église. C’est le cas des constitutions sous lesquelles quelques nations vivent. On les enveloppe dans l’ampleur de ces deux mots: la civilisation moderne. Or, pour qui sait lire, cela signifie la mise en forme politique et sociale de la fameuse Déclaration des droits de l’homme et du citoyen. On en connaît les sources.
Les peuples se trouvent en république, en empire
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ou en monarchie. Le titre du régime n’a que l’importance d’une forme mobile. Seule la réalité des institutions et des idées importe. C’est ce que nous devons considérer, pour nous faire une notion exacte des conditions que doit remplir une société, si elle veut être catholique.
Cet examen livrera les secrets de la situation faite à l’Église. Il arrive qu’un peuple, affligé de cette civilisation prétendue moderne, ne la rejette pas hors de son sein. Elle bénéficie alors d’une tolérance qu’un gouvernement n’est pas en mesure de lui refuser. C’est au prix de sacrifices continuels. Elle en ressent une gêne souvent intolérable. Tout y est précaire pour elle. Son influence, contrecarrée de mille façons, est réduite presque à rien. On la traite en étrangère, quand ce n’est pas en ennemie. Le moindre prétexte suffit pour qu’on la menace de la mettre hors la loi ; nous avons connu cette situation en France. Elle existe en Italie et ailleurs encore. On ne peut rien imaginer de plus anormal. Tout homme, ayant le souci de l’ordre et du droit, se fait un honneur et un devoir de chercher mieux pour son pays.
L’Église a droit à une place dans une nation. Il faut qu’elle s’y sente à l’aise, parce que rien ne trouble le libre exercice de sa constitution. Ses droits sont respectés.
A quelles conditions une situation pareille deviendra-t-elle possible?
Qui veut à cette question une réponse ferme, venant des choses plus que des mots, fera bien d’aller par delà les formes politiques. Qu’il fasse médiocrement attention aux termes reçus : république, monarchie, empire. Ce sont des mots, plus que des choses. Par conséquent, il ne faut pas ajouter grande importance à cet axiome: l’Église s’accommode de toutes les formes de gouvernement.
l’église et les libertés
On abuse souvent de cette déclaration. Alors elle perd son sens, au point de ne signifier rien du tout. L’Église s’accommode de toutes les formes de gouvernement, je le veux bien. Mais cela ne présente qu’un intérêt secondaire.
Il n’en est pas ainsi de cette proposition: l'Église s’accommode-t-elle de la situation qui lui est faite sous toutes les formes de gouvernement ? Cette question demande à être serrée le plus près possible. Il est nécessaire pour cela de bien la localiser. La France sera notre champ d’observation.
Les Souverains Pontifes ont eu maintes occasions de s’en occuper. Ce qu’ils ont écrit à son sujet ,ne peut guère être isolé de leurs enseignements adressés aux peuples atteints du même mal révolutionnaire. Ils font tous à l’Église la vie dure. Le bullaire romain au XIX e siècle est rempli des lamentations que les Papes ont fait entendre. Ces plaintes sont fondées. Elles se ramènent à un certain nombre de griefs, que l’on retrouve partout les mêmes.
On ne rencontre jamais un reproche ou une réclamation motivés par le fait république, empire ou monarchie. Le Saint-Siège s’en prend à des réalités plus profondes. Nous n’avons qu’à suivre son exemple. Il signale les vices constitutionnels que la civilisation moderne a contractés dès son berceau révolutionnaire. Ces vices répugnent à l’Église. Ils sont la cause de l’incompatibilité qui se manifeste entre le catholicisme et la civilisation moderne. Toute la question est là. Inutile de chercher à la déplacer.
Les jugements de Pie IX étonnèrent ses contemporains. Il les prononçait dans l’absolu, comme il convenait au Docteur universel. On pouvait croire néanmoins que sa parole se perdrait dans le vide des
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esprits. Car les faits publics se déroulaient en sens inverse de ses affirmations. Le libéralisme était alors en train de conquérir le monde. Sa modération bourgeoise rendait l’illusion facile à qui voulait se laisser surprendre. L’avenir lui appartenait; du moins on pouvait le craindre. Pour beaucoup, les temps de l’Église étaient comptés. Mais ces apparences allaient être décevantes.
Un demi-siècle s’est écoulé. La face des choses re-» vêt un autre aspect. Les idées changent. Le libéralisme a connu tous les triomphes; mais il n’a pu résister à sa propre expérience. Il tombe écrasé sous le poids de ses succès et de son échec. La liquidation sera générale. Elle se manifeste par des phénomènes, qui mettent à nu les causes de cette impuissance extraordinaire. On y découvre toutes les erreurs et tous les vices que la Révolution a introduits dans nos sociétés modernes et que les Papes ont dénoncés pendant plus de cent ans. Leurs contemporains s’étonnaient de tant de condamnations vaines et audacieuses. Les Papes avaient raison. De nos jours, les hommes d’État sérieux le reconnaissent. En sauvegardant les droits et l'honneur de 1 Église, Rome a conservé intacts les principes, hors desquels il ne saurait y avoir une civilisation véritable.
Les théoriciens qui voulurent édifier sur les ruines de la société chrétienne un monde nouveau 11e s’étaient pas mis seulement en révolte contre la religion; ils s’insurgeaient contre la nature elle même. Ils pensaient, ils écrivaient, ils agissaient politiquement pour le plus grand mal et de l’Église et de l’État.
La passion antireligieuse les aveuglait sur le caractère de leurs idées et de leurs entreprises. Elle leur dérobait, comme il arrive toujours en pareil cas, la vue de ce qui existe. Us perdirent la notion
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du juste et du possible. On eût dit des aliénés. C’est bien, en effet, le mot qui convient à un tel état d’esprit. Leur démence saute aux yeux, en tout ce qui touche au Catholicisme. Elle est tout aussi évidente en choses politiques et sociales.
Ces hommes visent à reconstruire le monde humain, sans tenir le moindre compte des lois naturelles. Ils ne se doutent pas de leur aberration. Ne croyant pas à l’existence de ses lois, ils s’attribuent le pouvoir d’en forger. Celles-là du moins auront la chance de leur plaire.
La politique est soumise à des lois. Dieu les a gravées dans la nature. Les hommes ne les violent jamais impunément. On s’en aperçut au terme de la première étape de la révolution. Celle dont nous sommes les témoins offre le même spectacle.
Ces lois tiennent à la nature de l’homme. L’homme est ce que le Créateur l’a fait. L’homme d’État n’a qu’à le prendre tel qu’il est. Les constructeurs de la société, dite moderne, n’ont pas voulu de cet homme réel. Ils en ont imaginé un autre. Il n’a pas été en leur pouvoir de le créer. Leurs théories et leur action se sont néanmoins développées, comme s’ils avaient eu cette puissance.
On devine ce que pouvait être le plan de leur société future, puisqu’il est conçu en raison d’être sans réalité. La logique, qui domine leurs intelligences et leurs volontés, leur fait extraire de ce principe faux des conséquences folles.
Ils ont de l’homme et de la société une notion absurde; elle ne correspond à rien de ce qui existe. Mais que leur importe? Ils ne sont pas gens à reculer pour si peu.
Leur fanatisme ne s’arrête à aucun obstacle. Ils
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entreprennent de construire une nation sans Dieu et sans la moindre place pour son culte. Le système de Rousseau et des encyclopédistes satisfait leur idéal et ils se mettent à l’exécuter point par point. Mal leur en prend; ou plutôt mal en prend à la France. Car c’est elle qui devra enfin solder les comptes de leur entreprise.
Non, ce n’est pas ainsi que procèdent les politiques avisés. Ils cherchent à faire passer dans la pratique de leur pays les lois universelles qui obligent partout et celles qui s'adressent au milieu dans lequel ils vivent. La tradition nationale et les coutumes qui la canalisent, leur offrent les moyens de les connaître. Ils savent, par expérience, que chaque nation a les siennes. Elle les vit ou mieux elle en vit.
Ces coutumes ont reçu leur forme des circonstances économiques et historiques. C’est un cadre hors duquel on les comprendrait mal. Il n’y a pas à les imaginer. On les constate. Voilà tout.
L’action centralisatrice du pouvoir royal n’avait pu absorber la vie propre des provinces, des communes et des grandes associations. L’autorité du roi rencontrait de toutes parts des limites, qu’il ne lui était pas loisible de franchir. Si le Souverain tenait à gouverner par lui-même, le pays ne renonçait pas aisément au droit de s’administrer. Des origines à la fin du XVIIIe siècle, la constitution nationale avait pu conserver son unité, tout en passant à travers les phases très variées de son évolution historique. C’était une construction politique admirable. L’Église, qui y occupait dignement sa place, lui donnait un style chrétien de bon aloi.
Les hommes de 1789 démolirent tout. Avec une partie des matériaux, ils édifièrent une autre France. Nous reconnaissons dans l’ancienne et la nouvelle un même sol national et les citoyens appartiennent
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à la même race. Le sol de la patrie était avant la révolution distribué en provinces, délimitées par les pays qu’elles englobaient et les circonstances historiques. Dans la distribution faite après les événements de 1789, on négligea les conditions ethnographiques et historiques faites à la terre, pour n’envisager que les commodités administratives. Les départements furent dessinés sur une carte de géographie par des employés de bureau; on serait du moins porté à le croire.
Une faute plus grave fut commise. Je ne vois guère comment on pourrait la réparer. En faisant entrer le citoyen dans la structure nationale, on réussit à l’isoler de la famille, au sein de laquelle il naît et il vit; de la propriété, sur laquelle son foyer est fixé, et de la fonction qu’il exerce pour en vivre. Il fut en même temps arraché aux influences complexes et saines de son milieu et de son passé. La France contemporaine est ainsi faite d’individus isolés. Ses architectes ont voulu systématiquement transformer cet isolement en une condition normale de leur existence à l’état politique.
Les sociétés privées apparurent comme des obstacles. Leur nécessité économique est telle cependant qu’on ne pourrait sans folie penser à leur suppression. On crut faire assez, en ne leur reconnaissant aucun droit politique et social. Il n’y eut plus, dès lors, entre l’État et les individus d’organes intermédiaires.
Jadis les pouvoirs publics étaient sagement répartis, grâce à une décentralisation régionale et professionnelle. Le Roi n’était donc pas tout. Son autorité avait pour limites lés droits de collectivités nombreuses. Ces droits et la puissance qui les accompagnait ne pouvaient disparaître; ils furent en-
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globés dans les attributions exorbitantes de l’État centralisateur.
L’État est, par le fait, mis dans l’impossibilité de remplir des lâches qui l’encombrent. Il a beau développer sa bureaucratie et augmenter le nombre de ses fonctionnaires ; il ne peut faire l’impossible. Et c’est bien l’impossible qu'il assume par ce développement monstrueux.
L’individu se trouve réduit à une véritable incapacité politique en face de ce pouvoir exorbitant. Il a des droits qu’il ne lui est guère loisible d’exercer. Il s’y résigne, en contractant des habitudes passives. L’État-Providence s’est chargé de tout ; le citoyen se repose sur lui. Mais les déceptions ne se font guère attendre. Les satisfactions que lui procurent les licences personnelles, dont on juge bon de ne point le priver, l’empêchent d’en sentir l’amertume. Il n’a plus la force de se révolter. Comment alors pourrait-il songer à le faire?
On ne saurait trop le redire, cette construction politique est à l’encontre de toutes les exigences de la nature. L’accumulation de tant de droits et de pouvoirs dans un gouvernement constitue un danger public. Pour l’atténuer, les dépositaires de î’autotorité auraient besoin d’une sagesse, qui leur manque presque toujours.
Ce danger devient particulièrement grave en Démocratie. Nous en faisons l’expérience avec le suffrage universel et le parlementarisme. C’est par ces institutions que notre Démocratie extrait des entrailles du pays le pouvoir de gouverner et l’expression des volontés générales. Du moins, elle prétend le faire. Car les choses ne se passent pas ainsi dans la réalité.
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Les mandats politiques sont confiés à des élus, qui bénéficient de la majorité des suffrages. On n’exige d’eux aucune préparation à la fonction qu’ils doivent exercer. Ils ne peuvent être que des incompétents et ils le sont bien. Ils sont, en outre, des irresponsables. Les fautes les plus lourdes commises par eux n’entraînent aucune conséquence personnelle. Leur mandat risque de n’être point renouvelé, et ce sera tout. Le pays portera seul les effets désastreux de leur gouvernement ou de leur administration.
L’Étatisme, en démocratie, remet donc les destinées d’une nation à une oligarchie toute-puissante, incompétente et irresponsable. Telle est bien la situation réelle de la France.
L’oligarchie politique couvre assez mal une double oligarchie philosophique et financière, qui lui dicte ses volontés. Elle détient la plus grande autorité qui se puisse concevoir, et elle en use pour son profit et la satisfaction de ses ma'tres dissimulés. Elle fait la loi et elle veille à son application. Elle crée le droit et elle administre la justice. Il n’y a pas de recours possible contre cette tyrannie odieuse.
Les dangers inhérents à cet Étatisme sont encore aggravés par les erreurs auxquelles les constructeurs de la France moderne l’ont assujettie. Ces erreurs ne sont pas mortes. On les retrouve, de nos jours, avec toute leur fécondité.
Les philosophes politiciens de 1789 grat : fièrent les Français d’avantages qu’ils ne possèdent point: la liberté et l’égalité. La nature ne les a faits ni libres ni égaux. Après cent vingt ans d’expérience, ils n’ont pu le devenir. Et, quoi qu’on dise ou qu’on fasse,
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ils ne le deviendront jamais. On leur a persuadé le contraire cependant.
Cette illusion les a réduits à l’impuissance de résister à l’action destructrice des erreurs politiques. Elle tend un voile épais sur leurs yeux. Ils ne discernent point le mal qui mine le pays. S’ils venaient à le voir, leur volonté serait hors d’état de réagir. La liberté et l’égalité, qu’ils s’attribuent, leur garantissent cette sécurité trompeuse. Dans ces conditions l’oligarchie tyrannique qui gouverne la France a beau jeu.
Il y a plus. Les organisateurs de la France contemporaine cherchent à effacer dans les intelligences jusqu’à la moindre notion de Dieu. Ils prétendent mettre la nature à sa place. Elle ne serait pas gênante, il faut en convenir. On ne voit pas trop ce que sa pensée pourrait fa're dans un esprit huraa'n. Elle n’y occuperait la place du Dieu vivant et personnel que nominalement. C’est, du reste, tout ce que l’on attend d’elle.
Cette nature est morte; elle ne pense pas, elle ne veut pas, elle n’agit pas. Quand on cherche à la saisir pour l’analyser, sa réalité s’évanouit comme un nuage. Ce n’est qu’un mot, autour duquel cl s philosophes ingénieux ont habilement lissé toule une superstition.
Grâce à bette nouvelle illusion, les citoyens n’aperçoivent pas la substitution réelle, qui s’est effectuée derrière celle qui apparaît. On leur parle nature, c’est État qu’il faut entendre. C’est lui qui pense, qui veut, qui agit, qui ordonne. C’est lui qui, en fait, remplace Dieu. Et nous savons tous qui est l’État.
Telle est la construction politique dressée pour la France par les hommes de 89. Ils l’ont reproduite dans les divers pays latins. C’est certainement la machine à persécuter la mieux organisée que l’on ait vue jusqu’à ce jour. Si l’Église a résisté à son
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action, elle en est redevable aux énergies, dont son divin Fondateur l’a pourvue. Sa résistance néanmoins n’a pu la préserver complètement. Elle existe toujours, mais amoindrie. Elle a subi des pertes. On lui impose des contraintes pénibles et humiliantes. Elle réussit, quand même, à remplir ses fonctions essentielles.
Les conditions qui lui sont faites en France par l’anticléricalisme politique et social sont assez connues pour qu’il n’y ait pas lieu de les exposer. Dans cette guerre légale, ses persécuteurs, en opérant à l’ombre de l’État, ont tous les avantages d’une situation officielle. Et on dirait que la France a été organisée exprès pour servir leurs desseins.
Les vices de sa constitution la rendent inapte à reconnaître les droits de l’Église et à plus forte raison de les appliquer. Ses représentants intellectuels n’ont pas manqué une occasion d’en faire l’aveu. Nous pouvons savoir à quoi nous en tenir. En France, les faits parlent assez haut.
L’Église est mise hors la loi. Elle a perdu toute existence officielle ou légale. Les émules de nos philosophes politiciens ne taisent pas leur volonté de réaliser ailleurs ce même plan de séparation. Ils ont réussi au Portugal. Le tour de l’Espagne pourrait venir bientôt.
Des catholiques, tout en avouant ces faits, affectent d’en ignorer le caractère. La Séparation leur semble un progrès. Ils refusent de croire à la réalité de la persécution. Toute discussion est impossible avec des hommes capables de céder à ces illusions ridicules. Rien ne leur ouvre les yeux. Ce sont des dupes résignées et même obstinées. Dans leurs rangs, il y a des complices. Il y a surtout des sots. Ils ne savent ni ce qu’ils disent ni ce qu’ils font. Heureusement les Papes ont vu clair et juste. Leurs
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écrits en font foi. Ceux qui prétendent le contraire mentent impudemment.
Tels sont les faits. Mais fuyons le domaine où leur présence se constate, pour nous abandonner quelques instants au charme des conjectures. Il ne nous suffit pas de savoir lÉtat moderne conduit par des citoyens honnêtes, compétents et, ce qui ne gâte rien, favorables au Catholicisme. Supposonsle affranchi de ses erreurs constitutives. Mais laissons-lui les attributions que lui fait l'Étatisme ; elles lui sont nécessaires, dans l’anarchie et la décomposition qui affligent notre pays depuis qu’il est en révolution. Sans elles, il se heurterait à des obstacles jnsurmontables. Des fonctions publiques importantes ne seraient pas remplies. Les organes, indispensables à leur exercice, se détruiraient; souvent même, ils n’existeraient pas du tout. Dans l’état actuel des choses, le Gouvernement s’acquitte mal de ses fonctions, au sein de désordres qui se renouvellent sans cesse. Mais il s’en acquitte.
La France n’aurait gardé, de ses vices constitutionnels, que son Étatisme. Supposons-le, du moins. Mais cette organisation a les plus graves inconvénients. Et cet État se porte de tout son poids avec toutes ses puissances sur chaque point, où son action se fait sentir. Il veut tout faire et il veut être tout entier partout. Il met tout en administration et en bureaucratie. Et c'est lui qui administre et qui s’installe dans les bureaux. Il reste aussi encombrant que par le passé ; il n’est pas moins tyran ; et il est tout aussi insupportable.',
Eh bien! dans un État pareil, des gouvernants animés des meilleures intentions ne pourraient faire à l'Église la place qui lui est due et conduire, en raison de son droit, la société française, telle qu’elle a été
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déformée par les événements politiques. Il faudrait, pour atteindre ce but, un accord sincère entre le pouvoir civil et le pouvoir religieux. Cet accord, si on voulait présentement lui donner quelque efficacité, aboutirait par la force des choses à une lamentable confusion des pouvoirs. L’Église finirait par ne plus être qu’une branche de l’administration publique; et on la verrait s’immiscer ouvertement dans les fonctions qui lui sont étrangères. La nécessité de garder son influence ne lui permettrait pas d’agir autrement.
Le gouvernement aurait alors mille prétextes de s’introduire chez elle avec tous ses moyens d’action, Ja loi, l’administration de la justice et le contrôle de la bureaucratie. Au lieu de libertés efficaces, l’État créerait, autour des manifestations de sa vie publique, un réseau de chaînes. On devine la gêne causée par toutes ces entraves. Surtout l’État pèserait de tout son poids sur l’Église et sur les consciences. La force matérielle dégénérerait peu à peu en tyrannie spirituelle. La Russie, avec le Saint- Synode et sa police religieuse, fait l’expérience de ce régime.
Celte tyrannie serait intolérable. Les abus, qu’elle provoquerait, précipiteraient le pays dans des réactions folles. L’Église en serait la victime tôt ou tard.
Ses ennemis savent ce qu’ils font, quand ils lüi attribuent de telles visées politiques. Ils ont soin de donner aux formules de son droit des interprétations qui accréditent leurs dires. Les Catholiques ont eu fréquemment le tort de ne point découvrir ce jeu de l’adversaire. Ils ont feint de croire aux perspectives dénoncées par lui; et ils ont semblé les craindre. Je n’insiste pas sur la maladresse du procédé. On ne pouvait mieux servir ceux que l’on se vante de combattre.
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En fait, l’Église n’a aucun besoin de cette tyrannie; elle 11e la réclame de personne. La seule chose qui l’intéresse est la reconnaissance de ses droits. Or, il est possible de lui donner pleine satisfaction, sans recourir aux procédés inacceptables de l’Étatisme. Nous le verrons bientôt.
Ceux qui suivent cette direction aboutissent à une impasse. Force leur est alors de reculer.
S’ils s’en tiennent aux théories et aux pratiques de l’Étatisme moderne, ils s’engagent dans une autre, voie, qui finit également dans une impasse. Le Libéralisme l’ouvre devant eux, avec l’indépendance absolue des deux pouvoirs spirituel et temporel, qui a sa forme dans la Séparation de l’Église et de l’État. Mais il suffit, pour reculer, d’avoir le souci des intérêts religieux et nationaux. L Église et l’État souffriraient autant l’une que l’autre de cette solution. Non, on ne peut songer à séparer ce que la nature et l’histoire ont si bien uni. Pour rendre toute hésitation impossible, le Saint-Siège s’est nettement prononcé en condamnant et le Libéralisme et la Séparation.
Certains catholiques reculent; mais ils n’osent sortir de l’impasse. Ils acceptent pour l’Église une situation diminuée. Ils gardent le silence sur ses droits, que l’on dit contraires à l’opinion courante. Les avantages momentanés, que le clergé trouve dans cette attitude pour ses œuvres, le portent à surmonter ses répugnances. Us parlent beaucoup de droit commun, sans trop savoir ce que cela signifie. En réalité, ce droit commun concerne les individus et les groupes qu’ils peuvent créer en conformité avec la loi. Il ne peut être appliqué à l’Église. J’ai longuement parlé de ce système, l’an
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dernier. Vous n’avez aucune peine à le reconnaître. C’est le Catholicisme libéral. Le Saint-Siège, en le condamnant, déclare ne pouvoir s’en accommoder. Il est donc inadmissible.
En somme, le régime étatiste 11e nous présente que deux issues : la tyrannie et le libéralisme. Et ce sont deux impasses. On ne peut s’y engager. La solution du Catholicisme libéral n’en est pas une. Que faire alors? Car il faut à tout prix sortir d’embarras et trouver une situation dont l’Église puisse s’accommoder.
Avant d’aller plus loin, je ferai, une fois encore, cette remarque: ce qu’on appelle les formes de gouvernement ne saurait être mis en cause. Qu’on ne parle, ni de monarchie, ni de république. Il s’agit de la notion même de l’État. Nous avons sous les yeux les erreurs du XVIII e siècle, qui déterminent la politique suivie depuis cette époque. Qu’on ne déplace point le problème, en prononçant des mots.
Les libéraux, catholiques ou non, ne professent pas toute à titre personnel ces erreurs, j’en conviens volontiers. Mais que nous importent leurs idées ou leurs convictions, du moment qu’elles restent dans le for intime? Elles ne nous intéressent que par leurs manifestations extérieures et surtout politiques.
Leur tort consiste à croire que les erreurs politiques et sociales du XVIIIe siècle ont fait la conquête définitive de la société. Ils s'empressent de conclure: toute résistance est inutile, elle peut avoir pour l’intérêt général de graves inconvénients; il faut accepter le fait accompli et s’en accommoder de son mieux. Les Catholiques ont chance d’obtenir ainsi pour eux et pour l’Église un régime satisfaisant. Des sacrifices sont nécessaires. Qu’on les fasse, en sachant se contenter du possible. Ces braves gens cherchent à être pratiques et, dans l’espoir de réussir, ils contractent la peur de l’impossible.
la réorganisation nationale
Les hommes qui ont adopté cette ligne de conduite gardent, au fond du cœur, un amour sincère de l’Église et un souci généreux de ses intérêts. Ils soumettent loyalement leur intelligence à sa doctrine. Mais ce n’est pas assez pour le gouvernement de leur vie publique. Il faut, de plus, avoir une entière confiance dans les droits quelle réclame et consacrer son activité politique à les faire prévaloir.
Ceux qui trouvent cette fidélité excessive se vouent au malheureux système des expédients. Ils aboutissent au « chacun se tire d’affaire comme il peut. » Ce qui donne en pratique cette politique des compromissions, dans laquelle les Catholiques français dépensent leurs forces en pure perte. On ne peut rien imaginer de plus stérile.
Les arguments d’ordre religieux sont sans effet sur ceux qui ont pris cette mauvaise habitude. Car les motifs qui déterminent leur conduite échappent à la raison. Ils se laissent dominer par un fait, qu’ils déclarent définitif. Ce fait n’est autre que le système politique, sorti des principes de 1789. Leur erreur vient de là. Il n’y a point à chercher ailleurs les causes de leur conduite et de leur langage.
Mais voilà que ce fait est en train de sortir petit à petit du domaine des réalités. Des esprits sérieux commencent à soutenir, avec des raisons et en termes nouveaux, qu'il est néfaste, faux et caduc. Bonald et Maistre l’avaient dit: beaucoup d’autres le répétèrent après eux. Comme les événements tardaient à vérifier leurs déclarations, leur autorité diminua. On se mit à se défier de leurs doctrines. L’opinion qui leur était contraire eut dès lors cours parmi les Catholiques. Sauf des exceptions peu nombreuses, ceux-ci crurent, comme les libéraux, les conquêtes de la révolution acquises pour toujours.
l’église et les libertés
Le temps a marché et il fait justice de celte illusion. On entrevoit, dès maintenant, la possibilité d’une reconstruction politique de la France sur son plan traditionnel. 11 est possible d’en parler, sans passer pour un rêveur au cerveau plein de chimères. Dans cette France renouvelée, l’Église aurait sa place. Ce serait celle qui lui est due. Les pouvoirs publics n’hésiteraient pas un instant à reconnaître son existence et ses droits.
Les révolutionnaires et leurs disciples ont méconnu les lois de la raison et de la nature, autant que celles de 1 Église. La nature et la raison prennent leur revanche, comme c’était à prévoir. L’Église du même coup, prend la sienne.
Le procès des erreurs de 1789 a été fait, au nom de la seule raison, avec succès. On ne peut plus parler devant des esprits réfléchis de la bonté naturelle de l’homme. Personne n’y croit. On prononce les mots d’égalité et de liberté. Ils n’éveillent désormais aucune conviction. Leur empire sur les intelligences est fini. Nous, assistons à la faillite des vocables sacrés, Progrès, Civilisation, Libéralisme, Démocratie. On les prononce encore. Mais l’esprit français chasse enfin les nuées, qui assombrissaient son atmosphère.
Ceux qui refusent obstinément de s’incliner devant la vérité chrétienne recherchent déjà des erreurs nouvelles qui leur facilitent l’exploitation politique de la nation française. Ces faux dogmes auront le sort des précédents.
Quant à l’Étatisme, son fonctionnement achève de l’user. Les parlements et le suffrage universel se déconsidèrent, à force d’impuissance et de mensonge. Le pays a cru longtemps pouvoir résoudre les problèmes posés devant lui avec les moyens qu’ils lui offrent. Chaque saison politique lui enlève une illusion. Ceux qui vivent de l’Étatisme avouent que les
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critiques portent. Cela les trouble. Et ils réagissent en vain.
L’Étatisme ne tombe ni sous les coups, ni sous les raisons de ses adversaires. Il se détruit irrémédiablement par ses seuls excès et son impuissance. Cette destruction s’effectue dans T intérieur de 1 édifice. Tout se désagrège. Les murailles tiennent encore en vertu de l’habitude. Mais elles ont perdu leur ciment, et des lézardes les déchirent.
Cette démolition ne peut être l’œuvre d’un jour. Elle se poursuit d’année en année, sans que les désordres intérieurs aient besoin d’un concours étranger pour activer leurs effets. Cela nous étonne et nous irrite. Ce travail de l’impuissance déconcerte par sa lenteur. Mais qu’il est efficace! Il se fait dans les esprits plus encore que dans les choses. Ses résultats sont définitifs. Tout retour en arrière est impossible. Les destructions précipitées peuvent n’être que temporaires. Les hommes tentent alors d’adapter les choses à leurs idées.
Ce n’est pas tout. Pendant que l’édifice révolutionnaire tombe lambeau par lambeau, la reconstruction commence. Les intérêts s’agglomèrent et les hommes s’associent, à la faveur des syndicats et d’autres associations professionnelles. Il y en a pour tous les besoins. Ils s’adaptent aux exigences du travail, du capital, des lieux et des milieux. Les groupements ouvriers et les groupements patronaux se fédèrent par région. D’autres professions s’organisent.
Une France, la France qui vit de son travail, s«e reconstitue donc conformément à ses nécessités naturelles. Cela ne peut se faire sans trouble, on le conçoit. Mais il ne faudrait pas exagérer l’importance des désordres, qui en rés ul lent.
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L’État, par son attitude, fait tout pour les rendre inquiétants. Il met une parcimonie odieuse à reconnaître les droits des associations professionnelles. Il les réduit, autant qu il peut. On dirait qu'il en! a peur, tant il multiplie les obstacles pour retarder cette reconstruction corporative du pays. On ne les surmonte qu’à force de violence et de ruse.
Nous voyons ce qui se défait et ce qui se refait. L’Étatisme s’en va et la France revient à son organisation professionnelle et à la décentralisation administrative. Quelques-uns croient possible d’effectuer ce double travail avec l’esprit de la révolution et en démocratie. Ils se trompent.
Ce travail se confond avec la réaction de la nature contre les principes de 1789 et la Démocratie. Cette réaction est dans les faits et dans les choses plus que dans les livres et les chaires. Elle finira par s’imposer aux cerveaux. L’État actuel prétend la guider, c’est-à-dire la comprimer. C’est audessus de ses moyens. Il ne peut cependant assister impassible à un travail qui, somme toute, se fait contre lui. Ce travail se fait contre lui, c'est certain. On ne peut reconstruire la France sur ses bases naturelles sans le démolir.
L’Étatisme, dont nous poursuivons la critique, est un effet du désordre; il en est aussi un facteur. Il ne peut être autre chose, en France du moins. Impossible de l’utiliser pour ramener l’ordre. Il sera nécessaire de le supprimer et, pour le supprimer, de le remplacer.
Quelques faits sollicitent l’attention. Les Pontifes romains ont opposé aux progrès de la révolution une tradition contre-révolutionnaire ininterrompue. Ils ne pouvaient agir autrement sans manquer aux devoirs que leur impose le gouvernement de l’Église. Leur Contre-Révolution a été surtout religieuse et philosophique. Nous trouvons en France, à la même
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époque et dans des circonstances identiques, une tradition analogue. C’est une Contre-Révolution politique et une réaction incessante contre les régimes qui perpétuaient la révolution.
Les hommes qui exerçaient cette Contre-Révolution n’ont pas toujours été liés les uns aux autres. Ils ont quand même fait école. Les idées qu’ils professaient ont bénéficié d’une propagande, qui a été par moments fort active. Mais la politique de leur pays s’est développée en dehors d’eux. Jamais cependant ils iront cessé de le servir. Beaucoup passèrent et passent encore, à juste titre, pour des autorités sociales.
Ces réactionnaires français ont applaudi aux enseignements du Saint-Siège. Leurs idées s’accordent manifestement avec les doctrines romaines. Le Gallicanisme suscita des malentendus, qui furent de courte durée.
La Contre-Révolution romaine et la Contre-Révolution française sont en pleine harmonie. Les Français reconnaissent la légitimité des droits de l’Église et ils se déclarent prêts à les mettre en pratique, dès qu’ils en auront le pouvoir.
Leur doctrine politique est restée la même. Ce sont des traditionnels et des royalistes. Ils ne s’en cachent pas.
Cette attitude, si légitime soit-elle, impose aux Souverains Pontifes une réserve, allant peut-être jusqu’à la gêne. Car il leur répugne de paraître favoriser un parti politique, même quand ils se bornent à réclamer et à affirmer un droit.
Les partisans de la révolution ont compris de bonne heure l’avantage que leur fournissait cette situation délicate. Ils en ont usé et abusé, comme bien l’on pense. <
Les catholiques libéraux ont trouvé là un pré-
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texte plausible x >our recommander leur système de transactions. Cela leur a réussi.
Mais ce sont des obstacles fragiles. Le temps en aura vite raison. La destruction de lédifice révolutionnaire fera disparaître le principal. Gela fait, l’accord qui règne déjà entre les idées se manifestera forcément dans les actes. Les intrigues et la peur pourront causer des retards. Ce sera tout.
L’Église n’a pas à prendre une part directe à La construction de la cité politique. C’est l’affaire de la France elle-même. Elle n’a qu’à suivre ce travail avec une curiosité intéressée, en attendant le profit qu’elle en pourra tirer.
L’attitude des contre-révolutionnaires a eu un caractère de conservation religieuse et sociale très accusé. C’était tout naturel. Leurs ennemis en prirent occasion de les montrer sous un jour faux. Ils passèrent à cause de cela pour des hommes fermés à toute idée de progrès et disposés à marcher à reculons. On s’est plu à les caricaturer. Avec ce procédé, qui réussit toujours en France, on leur fit plus de mal qu’avec tous les arguments dirigés contre leurs doctrines. On aurait pu croire leur cause sans la moindre chance d’avenir.
Mais la décomposition de l’œuvre révolutionnaire leur amena, ces dernières années, des concours inattendus. L’intérêt national bien compris venait d’arraclier aux illusions démocratiques des patriotes courageux. Ils ne s’en tinrent point à des sentiments vagues. On les vit adhérer, l’un après l’autre, aux vérités politiques gardées en réserve par les réactionnaires. Aucun des droits politiques et religieux que ceux-ci réclamaient ne les effrayait. Ils eurent toutes les audaces du vrai.
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Cette Contre-Révolution nouvelle imprime à celle qui l’a devancée un élan irrésistible. Elle parle la langue de notre époque. Elle ramène les aspirations contemporaines à la tradition pour les souder. Ses théoriciens ne présentent pas une autre doctrine politique. Celle de nos grands contre-révolutionnaires leur suffit. Ils mettent seulement à rendre son exécution possible toutes les énergies de leur talent et de leur volonté.
Je voudrais vous montrer la place faite à l’Église dans ce plan de reconstruction nationale et la manière dont les doctrines du Syllabus y peuvent être appliquées. Examinons d’abord l'ensemble. Ses traits caractéristiques sont connus. Nous pouvons donc nous en faire une idée.
Nous avons d’abord le sol distribué en régions. Pour lui donner cette organisation géographique et administrative, il faut tenir compte de la terre, des facilités de communication, de la race, de l histoire, du travail. Les diocèses occupent une place importante. Il n’y a pas de divisions plus anciennes ni plus respectables. Par eux se fait la jonction du présent au passé.
Les hommes, laissés à leur place naturelle, qui est la famille, sont retenus au sol par la propriété et le travail. C’est, du moins, le cas d’un grand nombre. Cultivateurs, ouvriers agricoles, ouvriers d’usine, ouvriers d’art se groupent d’après leur profession, ici ou là, suivant les besoins et les possibilités. Les propriétaires et les capitalistes entrent eux-mêmes " dans leurs associations professionnelles respectives.
Par les services qu’ils se rendent, les citoyens vivent les uns des autres; leurs existences, comme leurs intérêts, se compénètrent. L’industrie, le commerce, la finance, mettent hommes et choses en œuvre, en circulation et en valeur.
Les fonctions publiques et les carrières diies li-
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bérales offrent des cadres à ceux qui les remplissent. Ils forment des corps ou groupes avec des droits et des devoirs correspondants. Nous avons ainsi l’armée, la magistrature, le corps enseignant, le corps médical, la presse, etc., etc. Le Roi préside. Il assure l’unité par son gouvernement. Il légifère avec ses conseils, il conduit l’armée, il préside à l’administration de la justice, il dirige sa diplomatie.
Les pouvoirs publics sont sagement distribués. Si le Roi règne et gouverne, le pays s’administre. Sa décentralisation administrative et professionnelle lui en facilite les moyens. C’est, en un mot, le contrepied de l'Étatisme. Dans ce milieu politique, les libertés s’organisent. Elles se complètent et elles se contrôlent. Nous allons voir que le Syllabus peut s’y mettre à l’aise et l’Église s’y trouver chez elle.