I.’ÉGLISE et les libertés
confié par son Fondateur et garder religieusement ouvertes les sources de vie surnaturelle que ce même Fondateur a fait jaillir dans son sein.
Ce n’est pas tout. L’Église remplit une fonction. Elle en a reçu la mission de son Fondateur, Notre- Seigneur Jésus-Christ. Elle s’en acquitte par l’exercice d’un ministère varié, que les membres de son clergé exercent en son nom.
Ce sont eux qui communiquent aux hommes la vie surnaturelle par l’administration des sacrements, dans des conditions qu’il appartient à lÉglise de déterminer. Les fidèles attendent d’eux l’enseignement des vérités révélées et de la morale chrétienne avec la science de leurs applications à la vie des individus et des sociétés. Ils ont, en outre, à présider les exercices du culte, guidant ainsi les hommes dans l’accomplissement du grand devoir de la prière publique.
Le clergé a besoin d'une longue préparation au ministère qu’il remplit. Il doit veiller à ce qu’il n’y ait dans son exercice aucune interruption et à cet effet, assurer son recrutement. Ce qui suppose une organisation scientifique et des ressources.
Il lui faut pouvoir vaquer librement à ses travaux professionnels et ne pas être contraint de chercher par ailleurs un moyen de vivre. En d’autres termes, sa fonction doit fournir au prêtre le pain de chaque jour. Il doit vivre de l’autel. Ce serait impossible si l’Église n’avait pas à sa disposition les ressources nécessaires à l’entretien de ses ministres,
Le culte qu’elle rend à Dieu ne peut s’exercer n’importe où. Il exige des édifices construits à cette fin et un outillage spécial. L’Église doit en avoir la libre disposition ~ël, par conséquent, la propriété. Elle ne saurait donc se passer ni d’églises, ni d’évêchés ou de presbytères, ni de séminaires.
Tout cela doit lui appartenir. C’est à cette con-
dition seulement qu’elle sera maîtresse chez elle. Les biens, avec lesquels il lui est possible de pourvoir à l’existence de son clergé et à l’exercice du culte, doivent, pour le même motif, être sa propriété.
L’Église est faite de ses fidèles. Ils lui appartiennent, comme des enfants, à leur famille. Elle a le droit de les conserver. Mais cela ne peut se faire tout seul dans une société où mille influences concourent à les soustraire à l'action de sa doctrine et de sa morale. Comment pourrait-elle les protéger sans en avoir la possibilité? Cette possibilité dépend de conditions sociales et matérielles, qui ne sauraient lui être refusées.
On ne peut restreindre ses droits aux seuls croyants. Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est venu sauver tous les hommes, les lui a donnés en partage. Il lui reste maintenant à les conquérir. Elle le fait par son apostolat. Ce prosélytisme est pour elle un besoin inné, résultant de sa propre fonction. Elle Fa toujours exercé et il en sera toujours ainsi. Les facilités, que cela suppose, doivent lui être fournies par la société. Elle y a droit.
Ce sont les droits essentiels de l’Église. Leur légitimité paraît d’une évidence telle que toute démonstration devient inutile. Ils s’imposent pour le moins autant que cet ensemble de droits et de libertés que nous embrassons de ce mot assez général: le droit naturel. Ils s’y trouvent à côté des droits de la famille et des autres groupements humains, nécessaires au fonctionnement normal d’une société.
Les uns et les autres sont antérieurs à l’État et ils lui sont supérieurs. L’État est pour eux; ils ne sont point pour l’État. L’État ne saurait être admis à les contester ou à les altérer pour les adapter à son
caprice ou à ses convenances. Sa nature même l’oblige à les prendre respectueusement tels qu’ils sont et à s’organiser lui-même en raison de ce fait. Car ces droits résultent de faits ou, ce qui est encore mieux, d’êtres vivants.
Ces affirmations déconcertent tous les théoriciens de l’Étatisme moderne. Ils refusent de s’en accommoder. Mais leurs répugnances nous laissent indifférents. Elles n’équivalent point à une raison. Ceux qui les émettent déraisonnent. Ils pensent et ils réclament en dehors de ce qui doit être. Leurs théories sur l’État et ses attributions sortent d’une philosophie monstrueuse, ni plus ni moins; elle est contre l’homme et sa nature et, par suite, contre la société. Le temps est venu, non seulement de le penser, mais encore de le dire bien haut et surtout d’appuyer ses paroles par des actes.
La résignation aux envahissements et à la tyrannie de l’État est un mépris des droits et des libertés, que les hommes tiennent de leur Créateur. On ne saurait, sans s’avilir, en faire une vertu. La vertu consiste plutôt à réagir contre elle de toutes les forces de l’esprit et de la volonté. Je ne sais aucun autre moyen de faire à l’Église dans la société la place qui est la sienne.
L’État est donc tenu d’accepter l’Église telle qu elle est et de disposer ses forces autour d’elle comme une garantie de ses droits. C'est ainsi qu’il se comporte avec ses citoyens et les associations qu’ils forment pour mieux atteindre leur but.
L’État n’existe pas pour lui. Il est et il fonctionne pour le pays et pour ce qui le constitue. Or, 1 Église est une partie intégrante de la nation. Grâce à elle et aux moyens dont elle dispose, les citoyens ont toute facilité de poursuivre la plus importante des fins qui leur sont assignées par le Créateur, je veux dire, leur fin surnaturelle
L’État ne peut donc s’en désintéresser. Aucun prétexte ne l’y autorise. Il doit à l’Église une protection efficace. Et rien ne saurait l'en dispenser. Cette protection consiste à lui garantir l’existence, la possibilité de se gouverner d’après son droit et de remplir sa mission. Il ne s’agit pas d’une garantie quelconque, due à la bienveillance d’un gouvernement. Cette garantie a sa place dans le droit public. Ses effets se font nécessairement sentir sur tout l’ensemble de la législation
L’État, quand il en arrive à traiter avec l’Église — et c’est bien le cas — tient forcément compte de sa constitution. Elle est une société parfaite avec un gouvernement autonome. Ce gouvernement est reconnu. Son chef a le rang de chef d’État. C’est donc un souverain. Il jouit des prérogatives attachées à cette fonction. Il se comporte dans les relations avec les gouvernements, comme il sied à un souverain. Les chefs d’État et leur gouvernement le traitent en conséquence.
Les garanties auxquelles l’Église a droit sont placées sous la sauvegarde du Pape. Les conditions qu’elles entraînent, doivent être stipulées d’accord avec lui. Cela se fait dans un traité en règle, qui engage les deux parties contractantes. On lui donne le nom de Concordat. Cet acte assure à l’Église une situation officielle; il n’en fait point cependant une branche de l’administration publique. Par un concordat, un gouvernement reconnaît, d’une manière officielle, les droits de l’Église et il lui en garantit le plein exercice. C’est tout cela; mais ce n’est pas autre chose.
Le Concordat, qui donne à l’Église sa situation officielle, consacre ses droits fondamentaux. Mais il ne peut les embrasser tous. Ce serait impossible. Et
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même, si cela se pouvait, il faudrait l’éviter à tout prix. On forgerait ainsi des chaînes à plaisir.
Une grande souplesse dans ces rapports du spirituel et du temporel est nécessaire.
A côté des contacts indispensables, il est bon d’avoir des distances, respectées de part et d’autre. C’est le meilleur moyen de faire durer l’union et de diminuer le nombre et la gravité des heurts. Il n’y a point à recourir, hors de propos, aux règlements administratifs. Ce serait provoquer les légistes et les canonistes méticuleux, qui multiplieraient les entraves avec des articles organiques.
Les droits essentiels, dont il a été question, restent toujours les memes, malgré les circonstances de temps, de personnes et de lieux. Il n’en est pas de même des droits secondaires. Aussi voit-on ces derniers prendre dans la pratique les formes les plus diverses. Cependant ils conservent des traits communs, qui sont nombreux. C’est une conséquence de l’unité de l’Église.
Leur ensemble équivaut à une coutume de la chrétienté. Comme toutes les coutumes, ils se développent et ils s’affirment lentement, au jour le jour, suivant les besoins. On y retrouve les souplesses et les variétés de la vie. L’Église ne les abandonne pas néanmoins aux caprices des circonstances et des hommes. Ce serait dangereux. Car elle s’exposerait aux incohérences de l’anarchie.
Les troubles, qui rendirent possibles les succès du Protestantisme, montrent que ces dangers ne sont pas chimériques. Pour échapper à ces inconvénients, l’Église affirme ses droits, lorsqu’il est opportun de le faire. Elle le fait alors dans la plénitude de son autorité.
Ces déclarations, si l’Église en est réduite à sa seule autorité, pourront, comme toutes les déclarations de principes, satisfaire sa conscience et sauvegarder son honneur. Ce sera quelque chose, mais ce ne sera pas assez. Elles n’auront qu’une portée éphémère. Il en sera après, comme si rien n’avait été fait.
Le concours éclairé et généreux de ses fidèles lui est, en pareil cas, indispensable. Il leur appartient, d’abord, de lui assurer le libre exercice de ses droits. L’influence qu’ils sont obligés de conquérir dans et sur l’État leur donne les moyens de lui poser leurs conditions. Ce seront, d’ordinaire, celles de leurs chefs hiérarchiques.
Ce rôle politique est pour eux un droit et un devoir. Il est, en réalité, une forme de la vertu de religion. C’est à cette condition seulement qu’ils peuvent, au sein de leur cité et dans sa vie, se comporter en catholiques. Leur intervention doit être énergique et continuelle. Grâce à cela, le droit de l’Église finit par entrer dans le droit public de la nation et par se confondre avec sa coutume. La nation devient ainsi catholique et elle le reste.
Tout serait vite compromis, s’ils avaient l’imprudence ou la faiblesse de se départir de leur attitude. Les dispositions favorables d’un chef d’État ne sauraient la rendre inutile. Car, sans eux, elles ne résisteraient pas longtemps à l’opposition de leurs adversaires.
Nous aurons à examiner quelques-uns de ces droits et à en chercher les applications. Mais il faut, au préalable, avoir une idée juste des conditions dans lesquelles cette application a pu se faire et se développer. La connaissance du passé est nécessaire pour
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cela. 11 n’y a pas lieu cependant de lui demander un type sur lequel le présent et l’avenir auraient à se reproduire.
Le spectacle que nous offre l’ancienne France ne doit pas trop nous retenir. Je l’ai déroulé sous vos yeux durant la première année de mon enseignement. Ce n’est pas la crainte des redites qui me porte à le négliger. Mais j’aurais peur, en évoquant trop son image, de soulever dans vos esprits des nuées d’équivoques. Ce serait assez pour vous dérober la vue des situations actuelles. Or il importe, avant tout, de les envisager telles qu’elles sont.
L’Église eut en France une situation exceptionnelle. Ce mot « exceptionnel » m’est suggéré, moins par une comparaison avec ce qu’elle fut dans les autres nations de la chrétienté que par la pensée de ce que l’avenir lui réserve.
Avant les bouleversements de la période révolutionnaire, la France religieuse ressemblait beaucoup à ses voisins de l’est et du midi. Les traits communs qui en résultaient ne contribuaient pas peu au maintien de la chrétienté. Le schisme et l’hérésie n’avaient pas réussi à effacer complètement ces caractères chrétiens de la vie publique chez les peuples qui en avaient les tares. Ils persistaient, malgré tout, en Russie et en Angleterre. Ils y sont encore. Aussi ces pays présentent-ils, de nos jours, une surface de christianisme qu’on ne rencontre plus dans les, contrées où la révolution a promené ses erreurs et ses ravages.
La notion de l’État avait partout une forte empreinte de théocratie. Il en était pénétré. La politique et toutes les autres manifestations de la vie publique prenaient une allure religieuse assez nette. Personne ne le trouvait intolérable.
L’Église avait, dans le fonctionnement de l’État, un rôle politique et social, qui lui venait des circonstances. L’importance de sa fortune territoriale y était
pour beaucoup, à une époque où la grande propriété n’allait point sans droits politiques étendus. On peut en dire autant des services de toutes sortes que ses ministres eurent à rendre.
Ses évêques avaient pris une part active au travail de l’organisation nationale. Leur influence put s'exercer, parce que déjà elle était considérable. Elle existait longtemps avant la monarchie capétienne. On s’explique, dès lors, la place qui fut faite à l’Église. Il n’y eut même pas à la faire. Elle l’occupait.
Que chacun pense de cette situation ce que bon lui semble; le fait n’en existe pas moins. Il a été un des facteurs les plus importants de notre prospérité nationale et religieuse.
Ce passé mérite l’admiration. Il faudrait avoir l’esprit bien mal fait pour la lui refuser. Ce n’est pas une raison cependant de l’exalter outre mesure et d’y voir une forme nécessaire de la civilisation chrétienne. Les conséquences de cette exagération seraient fâcheuses. Elles se retourneraient, un jour ou l’autre, contre l’Église elle-même. Il n’y a donc point à enchaîner son présent et son avenir à des circonstances qui ne peuvent plus se représenter.
Le pouvoir politique peut être pénétré de la pensée chrétienne sans qu’il ait à prendre pour cela un caractère théocratique.
La théocratie, qui réunissait sur une seule tête l’autorité civile et l’autorité religieuse, n’a jamais existé en France. Il est nécessaire de le dire.
L’union des deux puissances ne se fera pas forcément sur le plan de jadis. Il faut en prendre son parti.
Nous avons besoin, aujourd’hui, de voir les deux puissances spirituelle et temporelle moins exposées à se confondre. L’État et l’Église ont un égal intérêt à ce que les fonctions religieuses ne soient pas trop mêlées aux travaux de la politique. Les manipula-
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tions de la politique, de nos temps surtout, ne conviennent guère aux membres du clergé. Le bon ordre demande que chacun s’applique le plus possible à ses devoirs professionnels.
L’histoire nous révèle les inconvénients auxquels nos pères furent exposés. Ce serait bien pis dans les conditions actuelles de la société. Les abus seraient plus nombreux et plus graves. On y remédierait malaisément.
L’art du gouvernement a fait, depuis un siècle et demi, des progrès réels. Les besoins d’un pays se sont multipliés. Il a fallu créer des fonctions nouvelles et surtout les mieux distinguer les unes des autres. Les attributions de chacune sont devenues plus précises. Il en est ainsi dans toute la structure et la vie de la cité moderne. Certains désordres inhérents à l’ancien état de choses sont désormais impossibles. On ne les supporterait pas, s’ils venaient à se présenter.
La distinction des pouvoirs et de leur exercice est une condition de l’ordre dans un pays. Il ne faut jamais l’oublier. Mais cette distinction n’a rien de commun avec la séparation et l’isolement, qui en résulte. Elle écarte les heurts et les troubles, qui en sont l'effet; elle ne saurait jamais produire une dislocation dans l’organisme national.
L’Église peut et doit bénéficier de ces besoins nouveaux et de ce qui à été accompli pour les satisfaire.
Au Moyen-Age, l'unité religieuse chez un peuple était de rigueur. On ne concevait pas sans elle l’unité nationale. Il en était ainsi dans toute l’Europe. Personne ne s’insurgeait contre ce principe ou contre ce fait. Cet état des esprits et des choses eut une in-
fluence décisive sur la situation que l’Église eut dans la cité et dans la vie publique. L’influence prépom dérante qu elle exerçait s’expliquerait difficilement sans cela. Le Protestantisme inaugura contre cette loi de l’unité religieuse une réaction violente Cela lui réussit en France.
Mais, en Angleterre, en Hollande, dans les pays Scandinaves et dans une grande partie de l’Allemagne, ses promoteurs trouvèrent avantageux d’exploiter à leur profit ce monopole, dès qu'ils purent se l’assurer. Ce fut pour beaucoup dans leurs succès. On s’explique, dès lors, tout ce qu’ils entreprirent contre la hiérarchie de l’Église et ses privilèges, afin de se concilier les faveurs des princes. Ils les gagnaient à leur cause, en leur abandonnant les domaines et les droits ecclésiastiques. Et, quand la tête d’un peuple s’engageait avec eux, il fallait bien que les membres et le corps entier suivissent.
Cette unité religieuse d’une nation n’est plus dans les mœurs, parce qu’elle n'est plus dans les faits. Elle serait un bien. Mais comment la réaliser? Je n'en vois guère le moyen. L’Église peut y tendre de toutes ses énergies. Force lui est cependant de tenir compte, dans ses exigences, de l’état des esprits et des choses.
Il y a et il y aura encore chez nous, en nombre plus ou moins considérable, des hérétiques et des incroyants, c est-à-dire des Français qui n’appartiendront point à l’Église. Ce sont des citoyens français cependant. Ils ont à ce titre, des droits qui s’imposent au respect. L’Église doit s’en accommoder, tout en restant la maîtresse chez elle.
L’épiscopat et le clergé abandonnèrent à la nation tout le domaine ecclésiastique. C’est sans retour. Cette fortune était légitime, sans être indispensable
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à l’existence de l’Église et au succès de sa mission. Les ressources nécessaires peuvent lui revenir sous une autre forme, qui lui serait également avantageuse.
Au Moyen-Age et sous r Ancien Régime, l’Église bénéficiait de tous les privilèges politiques et sociaux, inhérents à la grande propriété. Ils contribuaient, pour une part très large, à l’influence prépondérante de ses évêques. Mais la propriété a perdu ses droits politiques. L’Église, si par hasard son domaine était reconstitué, ne retrouverait pas forcément sa situation historique.
J’en dirai autant des droits particuliers, lui venant des services, dont elle avait assumé la charge, tels que l’instruction et l’assistance publiques. Ce n’était point de sa part un empiètement sur les attributions d’autrui. Elle remplissait ces fonctions, parce qu elle en avait le droit et que personne, en dehors d’elle, ne s’en occupait.
Le temps, depuis, a marché. Les révolutions sont survenues. L’État s’est mis à accaparer le plus grand nombre de services possibles. Lorsqu’il sera contraint de se replier sur ses fonctions propres, l’Église ne réclamera plus les monopoles, que nul jadis ne lui contestait. Ce ne sera pas nécessaire. D’autres groupes sociaux participeront, à des titres divers, aux mêmes droits et aux mêmes services publics.
Il y avait lieu de faire ces constatations, pour bien mettre en évidence cette vérité: l’Église n’a pas besoin de reconstituer l’ancienne France, telle qu’elle était au Moyen-Age ou sous le gouvernement des Bourbons. Elle peut, dans un état politique et social différent, réaliser un ordre chrétien, à la condition qu’on lui en donne la facilité.
On nous attribue des pensées contraires. C’est ainsi que se forment et se propagent les légendes, auxquelles nous nous heurtons. Ceux qui prétendent
renouer la chaîne rompue de nos traditions religieuses et nationales ont tout intérêt à les détruire. Leur propagande doit commencer par là. Cela fait, ils auront moins de peine à rattacher l’avenir au passé.
Les droits essentiels de 1 J Église resteront les mêmes; l’application s’en fera dans des conditions différentes. Les principes, sur lesquels reposent les droits accidentels, 11e sauraient changer; ils s’adapteront à des circonstances nouvelles. La France du vingtième siècle aura, avec la France des siècles antérieurs, d’innombrables traits communs; et il y aura, entre l’une et l’autre, des différences moins fortes. Ce sera un effet de l’évolution à laquelle les peuples sont soumis.
Je n’entends pas dire qu'il faille négliger les types politiques disparus. Cela serait impossible, même quand nous le voudrions. Les vivants n’échappent jamais à l’action des morts. En outre, la science du passé est indispensable à qui veut avoir l’intelligence du présent. Il suffit de ne pas s’en faire un objectif, comme s’il était question de le ressusciter.
Il faut se mettre en face de la France actuelle. Tout est loin d'y être parfait. L’ordre politique est défectueux; l’ordre social n en est pas un. Mais ce désordre couvre un état économique des personnes et des choses, qui reste, malgré tout, celui de la France. Il est ce qu’il peut être. Nous ne saurions lui en substituer un autre.
Il suffirait de doter le pays d’un ordre politique et social, qui lui convienne, pour remettre tout en place. Celui que l’Action Française professe, à la suite des représentants autorisés de notre tradition monarchique, remplit cette condition. Les preuves en sont données ailleurs. L’Église y trouvera des facilités
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pour marquer fortement de son empreinte chrétienne un monde nouveau.
Nous n’avons pas à nous occuper ici du problème politique. Supposons-le résolu. Quelle sera la solution du problème religieux ? C’est le seul qui nous intéresse pour le moment. Le Roi est donc sur le trône. 11 professe la religion catholique. L’Église est en possession de tous les droits. Comment les choses vont-elles se passer?
Représentons-nous l’Église dans la situation qui lui est faite en ce moment. La République l’ignore, après avoir confisqué tous ses biens. Son gouvernement a congédié le nonce, que le Pape avait auprès de lui, et il a rappelé son ambassadeur. Cette injure diplomatique est une déclaration de guerre. Comme le Souverain Pontife n’a ni flotte ni armée, la République n’a pas de mobilisation militaire à opérer. Elle agit avec la violence d’un vainqueur à qui la force rend tout possible en rompant d’elle-même un traité qui engage sa conscience et son honneur.
Rome n’avait qu’à lui rendre, en l’ignorant, la monnaie de sa pièce. C’est ce qui a eu lieu. Les actes législatifs accomplis contre l’Église sont dépourvus d’autorité. Le Pape les envisage comme n’existant pas et il prescrit aux évêques la même conduite. L’État français peut user de la violence. Mais la violence ne saurait créer un droit. En justice, sa loi ne signifie rien. L’Église se comporte comme si, de fait, elle n’existait pas. Son droit lui suffit. Elle en prend ce qu’elle peut.
Le Roi, dès son retour, commence par traiter le Pape en souverain. Les relations diplomatiques sont immédiatement rétablies. Les rapports de l’Église et de l’État seront ensuite déterminés à l’amiable.
Il y a en France des diocèses, qui forment autant d Églises particulières. Leur existence est officiellement reconnue et ils ont la personnalité civile, avec
tous les avantages qu’elle comporte. Ils sont gouvernés et administrés, d’après le droit ecclésiastique, par les évêques auxquels le Pape les a confiés et qui restent en communion avec lui.
Ces mêmes évêques sont les représentants attitrés de leur clergé, des fidèles et des intérêts, spirituels ou temporels de chacun de leurs diocèses. Le Roi et tous les dépositaires des pouvoirs publics les traitent en conséquence.
Il faudra leur restituer, dans des conditions qui seront stipulées au moment voulu, ce que la République a pris à nos Églises. Car la France tient à payer ses dettes. Inutile, pour le faire, de verser à chaque membre du clergé la part qui lui revient. Celte participation individuelle au budget le transformerait en fonctionnaire. Une expérience longue d’un siècle a manifesté les inconvénients de cette assimilation. Il serait préférable de faire ces restitutions aux évêques, qui ont à pourvoir aux besoins des curés et des paroisses.
Le clergé dispose des églises, des édifices, en un mot, de tout ce qui lui appartient. Il enseigne la religion, il administre les sacrements, il remplit ses fonctions. La vie surnaturelle circule. Dieu reçoit le culte qui lui est dû. L’Église, en somme, existe et elle poursuit librement sa fin.
Nul ne la trouble chez elle. L’État la protège dans l’exercice de ses fonctions, sans lui faire payer ce bienfait par des tracasseries administratives. Elle fait oeuvre durable. L’avenir ne lui cause pas d’inquiétude. L’administration et la jouissance de ses biens lui sont garanties. Le pays a sous les yeux un corps qui s’impose à son admiration.
Ses chefs n’ont qu’à la gouverner sagement et à mener eux-mêmes une existence digne. De la place qu’elle occupe, il leur sera facile d’exercer sur la société tout entière une action religieuse et une
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influence bienfaisante. Le prestige du génie et de la sainteté ne leur est point nécessaire. Il leur suffit de pratiquer les vertus et d’avoir le sens que l’on peut attendre d’hommes sérieux.
L’Église, ainsi conduite, ne satisfait pas seulement les chrétiens capables d’apprécier sa mission surnaturelle et sa grandeur morale. Les citoyens, avides de connaître et de réaliser dans la société les conditions de l’ordre, y découvrent sans peine un facteur puissant de la vie publique et sociale d’un peuple. Son rôle fait un peu songer à celui de l’âme dans un corps humain.
L’État est tenu de protéger l’Église. C’est entendu. Mais il serait imprudent de trop compter et surtout de ne compter que sur lui. Les Français s’abandonnent volontiers à une telle exagération. Les théories et les pratiques de l’Étatisme leur ont faussé le caractère plus encore que l’esprit. Ils ont contracté la mauvaise habitude de tout demander au gouvernement. Le régime actuel, dans sa course au collectivisme, inculque de toutes façons cette superstition philosophique et politique d’un État-Providence. Les citoyens n’auraient qu’à recevoir de lui le pain du corps et la pensée dont l’intelligence se nourrit.
Il est presque impossible de résister à cette tendance générale. Elle survivra au régime qui l’exploite. Force est donc de nous mettre en garde dès aujourd’hui. Le meilleur moyen consiste à réagir pour son propre compte. Chacun le fait, en prenant sur lui toutes ses responsabilités et en obligeant l’État à se contenter de ses attributions. Cette attitude serait indispensable, au lendemain d'une restauration monarchique. 11 faudrait la continuer jusqu’au jour lointain où d’autres habitudes auraient
été enfin prises. Car tout pouvoir politique est, de sa mature, porté aux empiètements. Les citoyens qui savent lui résister, en s’exposant à lui déplaire, font œuvre de serviteurs éclairés.
Personne ne doit être pénétré de ces sentiments plus que les membres du clergé. Leur fonction dans la société est de servir l’Église. Leur intelligence, leur dévouement, toute leur vie lui appartiennent. Leurs qualités surnaturelles et naturelles contribuent, dans une mesure très large, à mettre en valeur ce qu’elle est. Tel clergé, tels fidèles et telle Église. Les vertus ordinaires lui suffisent habituellement.
Mais souvent elle a besoin du concours que des évêques docteurs et saints peuvent seuls lui donner. Il lui faut, en outre, des prêtres et des religieux d’une sainteté éminente et d’une doctrine sûre et étendue. Ils sont capables des efforts héroïques. Les énergies divines qui s’accumulent en eux ont raison de tous les obstacles. O11 les voit briser les chaînes de l’Église et sortir le peuple chrétien de 1 ignorance et du vice où il croupissait. C’est par ces instruments dociles que Dieu agit aux heures décisives Leur action se fait sentir longtemps.
Quand, au contraire, le clergé se maintient mal au niveau surnaturel qui lui est assigné, l’Église le suit dans sa déchéance. S’il est sans vertu et sans prestige, comment en espérer davantage de ceux qu’il conduit?
La lumière pâlit et le sel perd sa vigueur. Les événements se tournent alors contre l’évêque, le prêtre et le religieux pour infliger à leur indignité le châtiment qu’elle mérite. Par malheur, ils se tournent aussi contre l’Église, et c’est elle qui a le plus à pâtir. Les forces lui manquent pour s’opposer aux envahissements du pouvoir civil. Celui-ci en profite.
On ne le voit ensuite jamais abandonner ce que les circonstances lui ont une fois permis de prendre.
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Le clergé ne saurait à lui seul donner aux droits de l’Église une garantie suffisante. Les moyens dont il dispose sont limités. La nature de son ministère ne lui permet pas de recourir aux procédés d’une action politique efficace. Mais les laïques sont tenus à moins de réserve. Ils se mêlent beaucoup plus à la vie de la société. Les fonctions qu’ils exercent leur donnent une grande influence. L’Église peut en bénéficier. Cela dépend d’eux seuls.
Dans les milieux où ils se trouvent, en se montrant ce qu’ils sont, catholiques, ils mettent toute leur autorité sociale à son service. Les uns prennent au gouvernement une part active. Grâce à eux, la pensée chrétienne pénètre la législation. L’organisation du pays s’en ressent. D’autres enseignent, écrivent ou parlent. Ils fournissent des sentiments et des idées à leurs concitoyens. Ce sont forcément des sentiments et des idées imprégnés de Catholicisme. Il en est qui exercent leur activité dans l’industrie, le commerce et ailleurs encore. Leur influence est moins intellectuelle. Llle se fait sentir quand même. Et c’est toujours une influence catholique.
Tous ces hommes appartiennent à l’Église. Ils sont soumis à leurs évêques et ils ont des prêtres pour les guider. C’en est assez pour établir entre leurs esprits et leurs volontés des liens très forts, qui mettent dans leur action une unité réelle. Ils ont, par le fait, une puissance qui est à la disposition de l’Église. Cela crée autour d’elle une force morale, qui donne une garantie à ses libertés. L’opinion publique n’échappe jamais à cet ascendant. Si, par malheur, les incrédules ou les hérétiques entraient en campagne contre la foi ou les institutions ecclésiastiques, cette force passerait de l’ordre moral dans celui des faits. L’Église aurait des défenseurs.
Les hommes, même les mieux disposés, n’acquièrent pas spontanément de telles dispositions. 11 faut les cultiver en eux. Les prêtres, qui assument la iâche de les éduquer dès leur jeunesse, feront bien de s’en préoccuper.
La fidélité aux vertus de la vie privée ne saurait épuiser tous les devoirs d’un chrétien. Sa vie publique n’échappe pas aux obligations qu’impose le Catholicisme. Il doit, s’il y est engagé, professer sa foi au grand jour et défendre, autant qu’il le peut, les intérêts de l’Église.
Ces concours divers acquis au clergé créent nécessairement dans une nation un état d’esprit chrétien. Ils obligent le Souverain à remplir lui-même ses devoirs et à ne point reculer devant les intrigues et les menaces des adversaires de nos croyances.
Je me résume, en disant que chacun a dans la défense des droits et des intérêts de l’Église une part très réelle de responsabilité. Si j’ai tant insisté sur cette vérité morale, c’est pour prémunir les esprits contre les mauvaises hab tudes que les pratiques de l’Étatisme auraient pu leur faire prendre. Nous serions, en effet, victimes d’une illusion dangereuse, si nous nous reposions de tout sur un Souverain, fût-il le plus catholique des hommes, et sur une constitution même très sage et forte.
Le Souverain ne suffirait pas à la tâche et la constitution céderait sous les coups qu> lui seraient portés. Les choses allèrent ainsi en 1789 et en 1830.
L’Église a besoin de cette triple garantie que peuvent donner à ses libertés le Souverain, les institutions et les citoyens, qui lui appartiennent. On ne saurait dire laquelle de ces trois protections lui est le plus nécessaire. Si l’une ou l’autre vient à lui
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manquer, il importe de suppléer par ailleurs et sans retard à ce défaut; faute de quoi, la paix religieuse se trouverait bientôt gravement compromise.
Il n’y a pas à rechercher sur terre une paix parfaite. L’Église est militante par vocation.
Les ennemis à repousser et à combattre ne lui feront jamais défaut. La conservation de sa vigueur morale est à ce prix. Le meilleur des gouvernements n’a donc point à lui donner une sécurité absolue. Ce serait un rêve paradisiaque. Or lÉden terrestre est définitivement clos. L’humanité n’y pénétrera plus.
Le clergé et les fidèles auront toujours devant eux des esprits disposés à repousser leurs croyances, à critiquer leur morale et à combattre leurs institutions religieuses. Ces attaques varieront à l’infini avec les milieux et les époques. Les défenseurs attitrés de l’Église ne peuvent les rendre impossibles. Il leur suffit de veiller à ce que, entourée des égards qui lui sont dus, elle puisse quand même remplir sa mission.
On doit, tout au moins, lui assurer le respect accordé à la magistrature, à l’armée et aux grandes institutions nationales. Les membres de sa hiérarchie, ses doctrines, les préceptes de sa morale, son culte et ses biens y ont également droit. Il est nécessaire de prévenir ou de réprimer les infractions à ces droits. Cela entre dans les attributions de la police et des tribunaux.
Si jamais l’État venait à manquer à cette partie de sa mission, les citoyens catholiques auraient à y suppléer par les moyens légitimes dont ils disposent. La légitimité, en pareil cas, s’accommode fréquemment de la violence. Il peut même arriver qu’elle l’exige.