DEUXIÈME LEÇON
LES PAPES ET LA CONTRE-RÉVOLUTION
La Révolution et l’Eglise. — La doctrine révolutionnaire. — Clairvoyance des Papes. — Pie VI. — Pie VII et la Restauration. — Grégoire XVI et l’encyclique Mirari vos. — Pie IX. — Léon XIII et le Libéralisme politique. — L’encyclique Rerum novarum. — Le Ralliement.
L’Église, comme la France, aurait pu s’accommoder de la Révolution et accepter ses résultats, si elle s’était épuisée en transformations politiques et sociales. L’histoire conserve le souvenir de bouleversements au cours desquels un régime en a remplacé un autre et un peuple a changé de maîtres. Ils sont la conséquence tantôt d’une guerre extérieure, tantôt d’une guerre civile. Le sang coule alors en abondance et les ruines sont innombrables.
Mais les vivants oublient vite les morts, dont ils prennent la place, et on se fatigue de verser des larmes sur ce qui n’existe plus. Les désastres se réparent ; les vides se comblent. 11 reste néanmoins des victimes, qui transmettent à leurs descendants, avec des regrets, des haines tenaces. Mais le Lot de la vie emporte ces mécontents et leurs haines sont aussi stériles que leurs regrets sont vains. Le sentiment de l’intérêt commun fait de ces résignations une nécessité et quelquefois même un devoir.
Aussi longtemps que la constitution intime d’un pays n’est pas transformée et que sa vie continue tranquille et forte, il est sage de s’accommoder des circonstances pour en tirer parti. Ainsi pense l’homme politique.
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L’homme d’Église a le même sentiment. L'intérêt général, qu’il a à cœur de servir, l’empêche de s’arrêter immobile en présence de ces événements. Il console ceux qui souffrent de ces malheurs. Il garde à ce qui n’est plus un souvenir mérité. Mais il ne lui vient pas à l’esprit de lier le sort de l’Église à celui d’institutions caduques. L’Église est dominée par les devoirs que sa mission lui crée. Elle s'applique à sauver les hommes dans tous les milieux où ce lui est chose possible.
Il se trouve des catholiques assez superficiels pour assimiler la Révolution à l’une de ces catastrophes. Ç’a été un parti-pris chez tous les libéraux pendant le dix-neuvième siècle. Les démocrates chrétiens de ces dernières années sont allés plus loin encore, en affectant d’y voir une phase glorieuse dans l’évolution de la France vers le progrès. C’est une illusion. Ses victimes ne se comptent plus. L’expérience qu’ils en ont faite a été lamentable. Car les erreurs que la Révolution charrie forcément avec elle trouvent leurs esprits sans défense. Ils en subissent, à des degrés différents, la contagion.
Il ne faudrait pas cependant courir à une exagération contraire et porter sur toutes les œuvres de la Révolution un jugement uniforme. Il y a lieu de distinguer. Toutes les destructions accomplies ne sont pas regrettables. Certaines constructions peuvent passer pour bonnes. La France a continué sa vie comme elle a pu, en dépit des fous qui détenaient le pouvoir.
Il est des destructions et des constructions que l’on est tenu de condamner en bloc. Elles se sont effectuées dans l’ordre politique et social.
Il existait une France chrétienne. La Révolution lui a arraché la constitution qui la faisait être ce qu elle était. Du système imaginé pour en tenir la place, Dieu se trouve rigoureusement banni. On ne sait
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où mettre l’Église. La nation est livrée à toutes les aventures.
Nous pouvons nous résigner à la disparition des trois Ordres, du moins en la forme où ils exislaient et fonctionnaient jadis. J en dirai autant de la transformation de la propriété ecclésiastique, de l'abandon des privilèges et des modifications administratives Cependant la rupture avec un état des choses publiques, où elle avait une place dix fois séculaire, n’allait pas sans de graves inconvénients pour l'Église. Elle y avait vécu; elle s’y était développée. La part glorieuse qu’elle avait prise à la formation de la patrie est connue. Elle y jetait des racines nombreuses et profondes. C’est un monde quelle imprégnait.
Le bouleversement qui suivit cette rupture lui fut une source d’embarras multiples. On y vit pour elle une diminution immédiate. On aurait pu craindre une ruine définitive. Mais ce sont là dommages réparables. Elle n’avait qu’à en prendre bravement son parti et à se faire, avec des éléments nom eaux, une situation à neuf. L’Église l'a fait au milieu de difficultés sans nombre et en courant des risques de toutes sortes. Elle n’a perdu ni sa peine ni son temps. Ce travail a rempli le siècle passé.
La France présente un spectacle curieux. Ses éléments constitutifs se sont mis en action ma' gré les entraves de la politique révolutionnaire, avec ses énergies propres et en dépit de son gouvernement, de ses erreurs et de ses vices
La Révolution n’a pas tout détruit Le principal nous reste: l’Église et la France. Ce ne sont pas deux mots vides de réalités. Ils représentent quelque chose qui vit et qui a des intérêts. En d autres 1er-
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mes, la France est sortie des raines de la Révolution. Elle est amoindrie et défaite; c’est toujours la France. Elle poursuit son existence et sa mission tant bien que mal, et, dans cette France, l'Église vit toujours, en continuant, elle aussi, sa mission. Ces faits sont hors de conteste.
Il nous faut pénétrer plus avant. Car les transformations extérieures cachent des erreurs, qui agissent sur la constitution et les institutions d’un peuple et par elles sur sa vie, à la façon de germes morbides. Le mal, qui leur est propre, se propage forcément dans les milieux où elles se développent. La bonne volonté des gouvernants et des citoyens est impuissante à le comprimer. Il n’y a qu’un moyen à prendre, la réaction. Si les hommes manquent, pour s’y résoudre, d’intelligence et de caractère, la nature s’en charge.
La réaction se fait ainsi par la force des chosas et, au besoin, malgré les répugnances des intéressés. C’est ce qui se passe en France. On le reconnaît à des phénomènes caractéristiques, qui se renouvel ent par secousses plus ou moins violentes, de période en période. Cependant le pays n’a jamais eu la force d’expectorer les causes de son mal. Les erreurs, dont il souffre, persistent dans le corps politique et dans les intelligences. Leur action désorganisatrice continue sans relâche.
Cette réaction ne tombe pas avec les secousses qui la manifestent. Elle reste à l’état chronique. Ses effets sont reconnus par des esprits clairvoyants, habitués à saisir, longtemps d’avance, ce que tout le monde reconnaîtra un jour ou l'autre. Ces esprits contribuent à faire l’opinion et ils en sont des types représentatifs. La contre-révolution intellectuelle, dont ils sont les maîtres autorisés, a été ininterrompue en France. M. Dimier en a fourni les preuves dans la première série de ses cours à l’Institut d’Action
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française. Ne nous arrêtons pas aux témoignages de cette élite de penseurs. Négligeons aussi, pour le moment, les phénomènes naturels de la réaction nationale. D’autres maîtres de la contre-révolution nous sollicitent.
Une conspiration philosophique contre la société chrétienne avait précédé la conspiration révolutionnaire, qui éclata après 1789. Les Papes en discernèrent bientôt le danger. Leur devoir était de le dénoncer très haut. Ils n’y ont jamais failli. Ce système d’erreurs a été signalé par eux dès l’origine et condamné tantôt dans son ensemble, tantôt dans le détail de ses propositions. Us ont, de la sorte, suivi les développements intellectuels du dogme révolutionnaire et ses applications à la société.
Les nécessités de la défense des graves intérêts, dont ils ont la charge, leur interdisaient la moindre négligence. Us restent dans leur rôle, toutes les fois qu’ils opposent à une négation de l’erreur une affirmation de la vérité, et à la contradiction d’un droit la déclaration du principe qui le soutient. Les occasions de le faire ne leur ont jamais manqué.
La France, où se trouve une partie de l’Église qu’ils ont à gouverner, a été construite en raison du système préconisé par les philosophes, ancêtres de la Révolution. Napoléon ne répudia rien de leurs doctrines. Seuls, les désordres qui en avaient accompagné l’application lui causèrent de l’horreur. Son génie ne put les supporter.
U réussit à établir un ordre administratif. C’est lui qui a communiqué aux œuvres sociales et politiques, exécutées par les hommes de 89, la possibilité de durée. U est l’un des fondateurs, et, sans nul doute, le plus puissant de la France contem-
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poraine. Les conditions politiques auxquelles il l’a soumise n’ont jamais été favorables à l'Église, malgré certaines apparences pouvant faire illusion. L’administration gouvernementale a multiplié, comme à plaisir, autour d’elle les difficultés.
Ses propres enfants n’acceptaient pas toujours ses directions religieuses. Ils étaient sollicités tantôt à droite, où s’exerçait son influence, tantôt à gauche, où ils trouvaient les doctrines et les tendances qui lui répugnent. La gêne qui en résulta éclatait en idées fausses et en prétentions inadmissibles. De là, des conflits qui se renouvelèrent à propos de tout.
Les Souverains Pontifes avaient la mis ion de ne pas abandonner les fidèles à eux-mêmes, dans des situations aussi complexes. Ils ont défendu de leur mieux, contre les empiètements du pouvoir, les intérêts généraux de l’Église.
Les vérités qu’ils ont promulguées à cette occasion ne peuvent être passées sous silence Elles appartiennent à l’Église entière. Le retentissement que les circonstances leur donnèrent n’a pas peu contribué à les graver dans les esprits. Les actes qui nous les conservent ont tous un caractère offic el Ce qui leur donne force de loi. Il suffit de les examiner attentivement pour y découvrir une contrerévolution théologique. Ce sont les sources authentiques des droits de l’Église au dix-neuvième siècle. Elle y dit elle-même, par l’organe de ses Papes, ce qu’elle attend de la société contemporaine et ce que cette société lui refuse.
Un acte de Pie VI ouvre la série de ces documents C’est un bref, adressé, le 10 mars 1791, au Cardinal de La Rochefoucauld, à l’archevêque d’Aix et aux autres Archevêques et Evêques, membres de l’Assem-
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blée Nationale. Il a pour objet la Constitution Civile du clergé. Dans cette critique très ferme de la Constitution, de ses principes et de ses applications, le Pape se plaît à mettre ses auteurs en contradiction flagrante avec nos traditions nationales. C’était, du reste, chose assez facile. Il n’y a pas à insister davantage sur ce point.
L’occasion était bonne pour Pie VI de déclarer ce qu’il pensait des événements survenus en France. Il s’exprime avec une entière franchise. Le but poursuivi par les fauteurs de la Révolution est manifeste à ses yeux. Le voici: anéantir la relig'on catholique et, avec elle, l’obéissance due au Roi.
« C’est dans cette vue qu’on établit, comme un droit de l’homme en société, cette liberté absolue qui, non seulement, assure le droit de n’être point inquiété pour ses opinions religieuses, mais qui accorde encore cette licence de penser, de dire et d’écrire et même de faire imprimer impunément, en matière de religion, tout ce que peut suggérer l’imagination la plus déréglée: droit monstrueux, qui paraît cependant à l’Assemblée Nationale résulter de l’égalité et de la liberté, naturelles à tous les hommes. Mais que pouvait-il y avoir de plus insensé que d’établir parmi les hommes cette égalité et cette liberté effrénée, qui étouffe complètement la raison, le don le plus précieux que la nature ait fait à l’homme et le seul qui le distingue des animaux ?
Dieu, après avoir créé l’homme, après l’a\oir établi dans un lieu de délices, ne le menaça-t-il pas de la mort, s’il mangeait du fruit de l’arbre de la science du bien et du mal? Et, par cette première défense, ne mit-il pas des bornes à sa liberté ? Lorsque, dans la suite, sa désobéissance l’eut rendu coupable, ne lui imposa-t-il pas de nouvelles obligations par l’organe de Moïse? Et, quoiqu’il eût laissé à son libre
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arbitre le pouvoir de se déterminer pour le bien ou pour le mal, ne l’ environna-t-il pas de préceptes et de commandements, qui pouvaient le sauver, s’il voulait les accomplir? »
Passant ensuite aux déclarations des politiciens philosophes de 1789, Pie VI se borne à leur poser une simple question, à laquelle ils étaient incapables de répondre: « Où est donc cette liberté de penser et d’agir que l’Assemblée Nationale accorde à l’homme social, comme un droit imprescriptible de la nature? Ce droit chimérique n’est il pas contraire aux décrets du Créateur suprême, à qui nous devons l’existence et tout ce que nous possédons? Peut-on d’ailleurs ignorer que l’homme n’a pas été créé pour lui seul, mais pour être utile à ses semblables? »
Et, s’en prenant aux extravagances prétentieuses de Rousseau, il donne cette explication des origines de la société: « Car telle est la faiblesse de la nature que les hommes, pour se conserver, ont besoin du secours mutuel les uns des autres; et voilà pourquoi Dieu leur a donné la raison et l’usage de la parole» pour les mettre en état de réclamer l’assistance d’autrui et de secourir, à leur tour, ceux qui imploreraient leur appui. C’est donc la nature ellemême qui a rapproché les hommes et les a réunis en société. »
L’esprit est beaucoup plus satisfait de ces déclarations que des rêveries du Contrat social. 11 se sent en présence du réel.
Après avoir rappelé la soumission que l’homme doit à son Créateur, le Souverain Pontife ajoute: « Puisque, dès son enfance, il faut qu’il soit soumis à ceux qui ont sur lui la supériorité de l’âge; qu’il se laisse gouverner et instruire par leurs leçons: qu'il apprenne d’eux à régler sa vie d’après les lois de la raison, de la société et de la religion. Cette égalité,
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cette liberté si vantées ne sont donc pour lui. dès le moment de sa naissance, que des chimères et des mots vides de sens. »
C'est ce que l’on prétend dire à l'Action Française, en parlant de nuées.
« Ainsi les hommes n’ont pu se rassembler et former une association civile, sans établir un gouvernement, sans restreindre cette liberté, sans l’assujettir aux lois et à l’autorité de leurs chefs. » Et, en passant par cette belle pensée de saint Augustin : « La société humaine n’est autre chose qu’une convention générale d’obéir aux rois», le Pape conclut: « Ce n’est pas tant du Contrat social, que de Dieu lui-même, auteur de tout bien et de toute justice, que la puissance des rois tire sa force (*). »
Rousseau n’a pas vaticiné en vain. Ses disciples ont usé de ses erreurs pour détruire en France l’ordre politique chrétien: « Cette égalité, cette liberté si exaltées par l’Assemblée Nationale n’aboulissent qu’à renverser la religion catholique, et voilà pourquoi elle a refusé de la déclarer dominante dans le royaume, quoique ce titre lui ait toujours appartenu ( 2 ). »
C’est une condamnation formelle et motivée de la fameuse Déclaration des droits de l’homme et du Contrat social d’où elle dérive. Pour qui veut se donner la peine de réfléchir, les principes erronés, qui aboutissent à la Démocratie, sont eux-mêmes atteints.
Voilà plus d’un siècle que les faits vérifient ces paroles du Pape.
Dans son Encyclique Diu satis , du 15 mai 1800,
1. Les actes pontificaux cités dans l’Eacyclique et le Syllabus du 8 décembre 1861. Paris, 1865, in-8, 493-497.