‹ Le symbole des Apotres; essai historiqueChapitre 74 sur 150 · Ibid., Sermo 2ii, g · texte numérisé non relu

Ibid., Sermo 2ii, g

Presque touâ les graüds prédicateurs de l’Église grecque, dans la seconde moitié du quatrième siècle, avaient parlé de cette légende ; ils y avaient trouvé le sujet de riches développements oratoires. L’explication qu’ils en avaient donnée est précisément celle que résume en quelques mots le 195 sermon De tempore, et qui fait le fond de la seconde partie de l’Évangile de Nicodème ; mais les écrivains ecclésiastiques latins ne les avaient pas imités. Cet acte du Sauveur leur paraissait couvert d’obscurités; on en a la preuve dans la lettre de saint Augustin à Évodius, dont j’ai eu occasion de parler. Cette réserve cessa au sixième siècle. Dès lors on parle partout, dans l’Occident, de la descente de Jésus-Christ aux enfers dans le même sens que les prédicateurs grecs du quatrième sièclé et que l’Évangile apocryphe de Nicodème. En même temps, on lui donne une sanction en quelque sorte officielle en en faisant mention dans une pièce qui est la profession de foi des catéchumènes. Il n’y a qu’une seule explication de ce changement : c’est que la légende de la descente de Jésus-Christ aux enfers est devenue la base d’une croyance désormais bien établie.

Le lien qui la rattache à la dochine du purgatoire est encore plus sensible dans l’exposition du Symbole des Apôtres de Venantius Fortunalus. Si Jésus-Christ est descendu aux enfers, c’est, as*

sure-t-il, par un motif de clémence, de môme qu’un roi entre dans une prison, non pour y être retenu lui-même, mais pour faire grâce aux coupables*. Ceci va décidément plus loin que le sermon 295 De temppre; c’est du moins plus clair et plus expressif. Ce ne sont plus les justes de l’ Ancienne Alliance qui sont tirés des enfers ; ce sont des coupables, mais des coupables qui sans doute ont fait pénitence, puisqu’ils ont déjà subi les peines de l’emprisonnement et que le Seigneur les juge dignes de pardon. Le cercle des amnistiés s’est donc élargi; il y a place pour tous ceux que la nécessité d’expier des péchés qui peuvent se pardonner (les peccata minuta de saint Césaire d’Arles) a fait passer par les flammes du purgatoire.

Il fallait que, depuis la fin du quatrième siècle, il se fût opéré un bien profond changement dans les esprits sur cet article Descendit ad inferna, pour queVenantiusFortunatus, qui avait pris Rufin pour guide dans son Exposition du Symbole, qui le suit constamment de très-près, qui le copie même fréquemment, l’abandonnât ici sans la moindre hésitation. Un homme d’un caractère si facile et de moeurs

4. Sed descendens ad infernum injuriam non pertulit : quod fecit causa clementiæ, valut ut rex intrans carcerem, non ut ipse teneretur, sed ut noxii solverentur. Venantii Hon. Clem. Fortumti carminum, eputolarum, expositionum libri XI, Mayence, 4647, in-i«, p. 263.

si douces, pour ne pas dire si mondaines, ne s’était certainement pas fait sur ce point une opinion personnelle. n n’est ici que l’écho de la croyance générale de son temps.

La tradition de l’Église catholique n’a plus dès lors varié sur cet article. Les plus célèbres docteurs du moyen âge y rattachent tous la doctrine du purgatoire. « Le Seigneur, dit Thomas d’Aquin, ne délivra du purgatoire que les âmes qui étaient alors telles que le sont celles que l’on croit en être maintenant délivrées 1. » C’est dans le même sens qu’il en est parlé dans le Catéchisme du concile de Trente. « Avant la mort et la résurrection du Seigneur, y est-il dit, les portes du ciel ne s’étaient ouvertes pour aucun homme. Les âmes des hommes pieux qui quittaient la vie étaient portées dans le sein d’Abraham, ou bien elles allaient se purifier par le feu du purgatoire, comme aujourd’hui encore celles à qui il reste, après la mort, quelque dette à payer pour leurs péchés *. »

^ . Cbristum ex purgatorio libérasse eas tantum animas, quæ taies tune fuerint, quales sunt quæ nunc ex eo dimitli creduntur. Thomas d’Aquin, Summa, pars 111, quæst. 52, art. 8.

2. Antequam ille moriretur ac resurgeret, cœli portæ nemini unquam paluerunt; sed priorum animæ, cum e vivis excessissent, vel in sinum Abrahæ deferebantur, vel quod etiam iis conlingit quibus aliquid diluendum est, purgalorii igné expiabantur. Catéchisme du concile de Trente, trad. nouvelle avec des notes par Mgr Doney, évêque de Montauban, nouv. édit., 18ii, t. I, p. 1 i9.

Cet articlA a été au contraire une source continuelle d’embarras pour les protestants,- et cela se comprend; ne pouvant le prendre dans son véritable sens, puisqu’ils repoussent la doctrine du purgatoire, dont il est l’expression, ils n’ont su comment l’entendre.

Dans la Formule de concorde, on passa çntièrement sous silence la délivrance des hommes pieux de l'Ancienne Alliance, dont il est question dans la légende de la descente de Jésus-Christ aux enfers, et on ne parla que de la défaite du diahle. Il n’y a pas à rechercher, y dit-on, par des imaginations subtiles et grandioses comment cela s’est fait. Cet article ne peut être compris par la raison et les facultés humaines*. Et ailleurs : « Ne scrutons pas cela avec curiosité, remettons-en la connaissance à la vie future *. »

Les auteurs de la Formule de concorde ne pouvaient dissin^uler plus maladroitement la fausse position dans laquelle ils se trouvaient. Cet article du Symbole n’a rien de métaphysique; le sens n’en est pas obscur et ne prête pas à la moin-

K . Quomodo vero Cbristus id effecerit, non est quod argulis et sublimibus imaginationibus scrutemur. Hic enim articulusnon naagis ralione humana et sensibus comprebendi potest. Formula concordiœ, liv. V, p. 788, édil. de Recbenberg.

2. Quo autem modo boc effeclu fuerint, non curiose scruteqaur; spd buj.usrei agoitionem alteri s^cu.Io re^rvemus. Ibid., p. 613.

dre équivoque. Il y est question d’un fait ou, pour mieux dire, d’une croyance répandue dès la ân du second siècle, et même plus tôt, dans toute l’Église. C’est par suite de cette croyance, fondée ou non, peu importe en ce moment, que l’article « Il est descendu aux enfers » fut introduit dans le Sym-^ bole des Apôtres. Il représente par conséquent la légende de la descente de Jésus-Christ aux enfers; il en est un résumé destiné à rappeler à l’esprit des fidèles tous les détails qui s’y rattachaient au moment où cet article fut inscrit dans le Credo, c’està-dire au sixième siècle. Si vous n’acceptez pas la légende, rayez du Symbole des Apôtres l’article, qui n’y a été introduit que pour en faire un point essentiel de la foi chrétienne , ou mieux, &itesvous un autre Symbole où vous n’en ferez pas mention; mais, si vous conservez l’article, admettez aussi la légende dans son intégrité, telle que la concqyaient ceux qui lui donnèrent une place dans la profession de foi des catéchumènes ; ne la coupez pas en deux, ce serait de l’arbitraire, et n’en renvoyez pas l’intelligence à une autre vie : on n’a pas besoin pour la comprendre d’autres lumières que celles dont nous jouissons ici-bae.

Calvin ne tourna pas mieux la difficulté. « Que signifie, dit-il, ce qui estadjouté delà descente aux enfers? C’est que non-seulement il a souffert la mort naturelle, qui est la séparation du çprpset .deTâme,

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mais que son âme a esté enserrée en angoisses merveilleuses, que saint Pierre appelle les douleurs de la mort ‘ » . Tout cela est très-vrai, mais ces réflexions se rapportent au mot passtis « il a souffert » de l’article précédent, et nullement à la descente de Jésus-Christ aux enfers.

On se tire tout aussi mal d’affaire dans le Catéchisme d’Heidelberg. « Pourquoy est-il adjouté : Il est descendu aux enfers? Afin qu’en mes grandes afflictions, douleurs et tentations, je m’appuie sur cette consolation que mon Seigneur Jésus-Christ, par les angoisses indicibles de son âme, m’a délivré des angoisses et tourments de l’enfer *. » La réflexion, pieuse contenue dans cette réponse a certainement une véritable valeur; mais on cherche en vain ce qu’elle peut avoir de commun avec l’article du Credo dont elle est censée être une explication.

Dans d’autres écrits protestants sur le SjHübole des Apôtres, on s’en réfère à une des deux idées émises par Tertullien sur la descente de Jésus-

4 . Le Catèchime, Dimanche X, dans le Recueil det Opuscule* de M. Jean Calvin, Genève, 4666, in-fol., p. 207.

2. Petit Catéchisme, ou Briéve Instruction de la religion chrétienne selon qu'elle est enseignée es-escholes du Palatinat et Provinces-Unies, S. L. et A., p. 9 et 40. \oyez au&si Catéchisme dressé pour l’usage de l'Église de Lausanne, par Charles Deschamps (4644), p. 43, et un Catéchisme (sans nom d'auteur et de lieu) do 4674, p. 35.

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Christ aux enfers. Ce célèbre écrivain avait soutenu que Jésus-Christ, en tant qu’homme, avait dû se soumettre à toutes les conditions humaines, et par conséquent descendre après sa mort aux enfers, comme il arrive à tous les descendants d’Adam. C’est dans ce sens que l’évêque anglais Pearson propose d’entendre cet article dans son Exposition du Credo. Cette explication est, sans le ' moindre doute, très-acceptable; elle a d’ailleurs l’avantage de se rattacher à une des nombreuses interprétations de la légende de la descente de Jésus-Christ aux enfers, mises en avant dans les premiers siècles de l’Église ; mais, d’un autre côté, elle a le tort de ne pas être celle des hommes qui, au sixième siècle, introduisirent cette légende dans le Symbole des Apôtres. Quiconque étudie le récit fait par les anciens docteurs de l’Église de la descente du Seigneur aux enfers, a incontestablement le droit de l’entendre dans le sens qui lui parait le meilleur. Mais, ici, il n’est pas question de chercher quel est le sens qu’il convient de donner à cette légende, considérée en elle-même; il s’agit tout simplement du sens dans lequel il en a été fait mention dans le Credo, et ce n’est pas certainement celui que donne Pearson. Ainsi entendu, l’article Descendit ad inferna aurait été dirigé contre le docétisme ; or, au sixième siècle, personne ne pensait plus à cette hérésie; il est même probable

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qu'oa n’ea avait alors que des souvenirs extrêmement confus. Quand cet article fut inscrit dans le Symbole, la légende de Jésus-Christ aux enfers était entendue dans les idées qui dominaient à cette époque, et la grande préoccupation du moment était la doctrine du purgatoire.

L’explication de cet article, qui a prévalu chez ■les protestants, celle du moins qui parait réunir le plus grand nombre de suffrages et qui a été soutenue par J. G. Vossius, Dumoulin, Witsius et bien d’autres savants théologiens, consiste à voir dans Descendit ad infema une locution équivalente à sepultus, et signiûant simplement : « 11 est descendu au sépulcre. »

On invoque d’abord en sa faveur cette circonstance que le Credo de l’Église d’Âquilée, de la fin du quatrième siècle, le seul qui eût alors l’article Descendit ad infema, n’avait pas le mot sepultus, tandis que tous les autres Symboles de cette ^oque avaient bien le mot sepultus, mais non Descendit ad injema. On croit pouvoir conclure de là que les deux expressions désignent le même fait, savoir : la sépulture de Jésus-Christ

4 . Ru&b (nrail l’avoir cru; c’est dO moins dons ce sens qu’on entend ce qu’il en dit, quoique celte interprétation puisse étro contestée. Voici ses paroles : c Sciendum sane est quod in Ecclesiæ romanæ Symbolo non habelur additum Deitendit ad inferna.ied neque in Oiientis Ecclesiis habelur hic sermo.Vis ta-

On en appelle ensuite à une preuve qui parait plus solide. I^es théologiens réformés, qui ont adopté cette explication, font remarquer que la proposition ; Descendit ad infema correspond à la locution hébraïque : • 11 est descendu au scheol, • et la preuve, c’est que dansla version des Septante, cette locution hébraïque nSxttnn’,» descendre au scheol, » est rendue par KaTaéaiveiv eiç a^ou, « descendre dans l’hadès, » ou dans l’enfer *. Or, en hébreu, «descendre au scheol, « c’est bien simplement « descendre au sépulcre, » être enseveli. Par conséquent, quand il est dit dans le Symbole des Apôtres que Jésus- Christ descendit aux enfers ou dans l'hadès, il faut entendre qu’ü descendit au sépulcre, qu’il fut enseveli *.

Des dissertations savantes des érudits du dix-septième siècle cette explication passa dans l’enseignement populaire. Le premier Catéchisme protestant dans lequel elle se trouve est, si je ne me trompe, celui de Drélincourt qui fut très-répandu en son temps et eut un grand nombre d’éditions. 11 ne me paraît pas inutile d’en citer le passage qui se rapporte à ce sujet ;

« Qu’entendez-vous par la descente de Jésus-

men verbi eadem esse videtur in eo quod sepuUus est. Expositio in Symbolum Apostolorum, p. 158.

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