CHAPITRE PREMIER
La Symbole îles Apôtres était rejpirJé, ilaiis les premiers siècles, comme une formule secréte.
Quand l’eunuque éthiopien, trésorier de la reine Candace, demanda au diacre Philippe, qui venait de lui expliquer par les prophéties que Jésus était le Messie, d’étre admis au baptême, celui-ci lui dit : « Si tu crois de tout tou cœur, cela t’est permis, » et l’eunuque ayant répondu : « Je crois que Jésus- Christ est le Fils de Dieu, » il fut baptisé *. Il fallait donc, dans les premiers temps de l’ère chrétienne, croire au Seigneur Jésus, pour être baptisé et être admis par là au nombre des fidèles ; il fallait naturellement aussi le déclarer. « Je crois que Jésus- Christ est le Fils de Dieu, » telle fut la déclaration que l’eunuque éthiopien fit de sa foi. Elle avait été l’expression spontanée de ses croyances, et l’on peut croire que pendant longtemps les néophytes confessèrent également leur foi en Jésus-Christ par des paroles que leur inspirait sur le moment la vivacité de leurs sentiments religieux.
Mais quand le nombre des chrétiens se fut accru,
■I. Aclet, vin, 26-39.
üi LE SYMBOLE DES APOTRES
il fallut, en vue du bon ordre et peut-être aussi des convenances, réglementer la cérémonie du baptême, comme d’ailleurs toutes les autres institutions ecclésiastiques. On eut alors pour profession de foi des formules fixes, variant peut-être avec les Églises, mais, dans tous les cas, fixes dans chacune d’elles. Vers la fin du troisième siècle, cette formule était dans plusieurs Églises la confession de foi qui nous est connue sous le nom de Symbole des Apôtres. On en a pour garant les Constitutions apostoliques qui, sous la forme de prescriptions données par les Apôtres, décrivent la manière dont la cérémonie du baptême se célébrait à l’époque et dans le lieu où le livre septième de cet ouvrage fut écrit. Les deux passages de saint Cyprien que j’ai rapportés plus haut prouvent que le Symbole des Apôtres était la profession de foi des catéchumènes dans les Églises de l’Afrique proconsulaire, du moins dans celle de Carthage, et le Symbole copte, qu’il, en était de même dans les Églises d’Égypte.
Quiconque voit dans ce formulaire le sommaire de la foi reconnaîtra, sans doute, qu’on ne pouvait en faire un plus judicieux emploi, et ne sera pas étonné qu’on n’en ait pas fait d’autre dans toute l’antiquité chrétienne. Cette pièce, en effet, n’y a jamais servi à un autre usage *.
i. On ne la lisait pas dans le culte public; elle était récitée uniquement dans la cérémonie du baptême. In ecclesia enim ad
A partir de la fin du troisième siècle, dans toutes les Églises où il est connu, il sert de profession de foi aux catéchumènes qui, pour faire acte d’adhésion à la religion chrétienne, le récitent immédiatement avant de recevoir le baptême, ou déclarent croire à tout ce qui y est contenu, quand c’est le prêtre qui le récite lui-même. Ces deux modes ont été également pratiqués. Dans l’Eglise à laquelle appartenait l’auteur du septième livre des Constitutions apostoliques, le catéchumène disait : « Je m’engage au Christ, je crois et je suis baptisé en un seul Dieu, le Père tout-puissant, etc. » Dans l’Église copte, c’était le prêtre qui le lisait sous cette forme interrogative : « Crois-tu au seul vrai Dieu, le Père tout-puissant? etc., » et le néophyte répondait : « Je crois ainsi *. » En certains temps et en certaines Églises, on a fait l’un et l’autre à la fois. Le catéchumène récitait le Symbole des Apôtres, et puis le prêtre le reprenait sous cette forme : « Crois-tu' en Dieu, le Père tout-puissant? etc. » D’ordinaire alors le formulaire que
altare Dei quotidie dicitur ista dominica oratio, et audiunt illam fideles. Non ergo limemus, ne minus diligenter eam teneatis : quia et si quis vestrum non polerit lenere perfecte, audiendo quotidie tenebit... Modo enim nisi teneatis symbolum, in ecclesia,in populo symbolum quotidie non auditis. Augustini Opéra, t. V, col. 490, Sermo 58, § 12 et 13.
1. Il en était de même à Carthage, comme on le voit par le passage du Credo cité par saint Cyprien : Crédit remitsinnem percatorum et vitam œternam per xanrtam Ecdesiamf
récitait le prêtre était abrégé *. Ce système est suivi dans presque tous les rituels latins du neuvième et du dixième siècle. Mais dans l’un ou l’autre de ces cas, le Symbole des Apôtres était toujours la profession de foi de celui qui se présentait au baptême.
Cet usage s’est maintenu dans l’Église catholique, dont le rituel du baptême ne diffère presque en rien de celui qui était généralement adopté il y a une quinzaine de siècles. Quand il s’agit d’administrer cé sacrement à un enfant, le parrain et la marraine se joignent au prêtre pour réciter le Credo 2 ; mais au baptême des adultes, c’est ceux-ci qui le prononcent 3 , comme cela se pratiquait au quatrième et au cinquième siècle, quand on n’était
1. Voyez quelques-uns de ces formulaires abrégés dans l’Appendice, n° 45.
2. On lit dans un ancien rituel de l’Église de Soissons : Tune, injumjut sacerdos palrinis ut dicant Pater nosler et Credo in Deum. Marlène, l)e anliquis Keclesiæ ritibus, 1. 1, p. 48. El dans un ancien rituel : llis omnibus coinplelis, dicat sacerdos palrinis et matrinis : Vos patrini et vos matriuæ, custodite hune inlanlein a periculo ignis et aquæ risque ad seplem annos, et dicalis patri et matri ejus, ut ipsum simililer cuslodiant, et docete eum orationem dominicain Pater n osier et symbolum apostolorum Credo in Deum. Marlène, tbul., t. 1, p. 455. Hoc {symbolum quoi! competentes in die unclionis accipiunt, aut perse, si majores ætate sunt, aut per ore gestantium, si parvuli surit, quinta feria ante Pascha sacerdoti recitant atque reddunt. S. Hilde— phonse, Adnotationes de ordine baptismi , cap. 34.
3. Sacerdos imponit manum super caput ejus, et electus cum eo récitât Symbolum apostolorum et orationem dominicain. lia etiam si plures fuerint, omnes surgunt et simul recitant. Rituale romanum, Paris, Jacq. Lecofl're, in— 32, p. 64.
admis dans l’Église par le baptême qu’à l’àge de raison.
L’Église anglicane a également conservé le Symbole des Apôtres dans la cérémonie de l’administration du baptême. Mais, comme dans l’ancien rituel des Églises d’Égypte et dans celui de Carthage du temps de saint Cyprien, c’est le prêtre qui le prononce sous la forme interrogative : « Crois-tu en Dieu, le Père tout-puissant ? etc. » et le parrain et la marraine, s’il s’agit du baptême d’un enfant, ou Jes personnes qui doivent être baptisées, si elles sont adultes, répondent : « Je crois tout cela fermement '. »
Cet antique usage, encore existant dans les deux Églises qui tiennent le plus à la tradition, va nous fournir un point de départ assuré pour nos recherches sur la formation de notre formulaire. C’est en considérant l’emploi qu’on en faisait dans la célébration du baptême, et en étudiant les diverses circonstances qui s’y rapportent, que nous réussirons à en découvrir les origines.
Huit jours avant d’être admis au sacrement du baptême, on le faisait apprendre par cœur aux pos-
1. Lu liturgie ou Formulaire des prières selon l’usage de l'Église unie d'Angleterre et d'Irlande, Guernesey, 1835, p. 267, 271, 274 et 275.
<ji> LE SYMBOLE DES APOTRES
tulants, competentes 1 , qui jusqu’alors n’en avaient jamais entendu parler î . On se proposait par là un double but : d’abord, de leur donner un court résumé de ce qu’on regardait alors comme la doctrine chrétienne, résumé qui pût, par sa brièveté même, rester gravé dans leur mémoire; et, ensuite, de les mettre en mesure de faire une profession de foi en présence des fidèles, avant de recevoir le baptême.
Voilà ce qui se passait au quatrième siècle à Jérusalem^ Antioche, à Alexandrie, dans les Églisesde
1 . Competentes dicebantur, quoniam materna viscère, ut nascerentur, pelendo pulsabant. Augustini Opéra, t. V, col. 1419, Sermo 228, § 1; t. VI, col. 297, De /i de et operibm, § 9. Saint Augustin donne une autre définition de ce mot, préférable, du moins, au point de vue philologique : Quidenim aliud sunl competentes, quam simul petenies? Nam quomodo condocentes, concurrentes, considentes, nihil aliud sunt, quam simul docentes, simul currentes, simul sedentes; ita eliam compelentium vocabulum non aliunde quam de simul petendo atque unum aliquid appetendo compositum est. Ibid., t. V, col. 1386, Sermo 216, § 1. De môme, ibid., t. V, col. 3053, Sermo 267, § 1. — Marlène, De antignis Ecclesiœ ritibus, t. I, p. 29 et 30.
2. Symbolum catechumenis traditum non fuisse, nisi cum mox baptizandi erant et dicebantur competentes. Isidore, De o/ficiis eccles., lib. II, cap. 21. J. Bona, Rerum lilurgicarum libri II, p. 122; Martène, ibid.,l. I,p. 29 et 30. Il faut ajouter qu’on faisait aussi apprendre par cœur aux postulants l'Oraison dominicale, dont on leur expliquait également chaque article. Martène, ibid. , t. I, p. 85. Il nous reste des expositions de l'Oraison dominicale par Cyrille, Catedi. m ystagog., V, § 8-25; par saint Augustin, Sermons 56-59, Augustini Opéra, t. V, col. 462-493, et par quelques écrivains postérieurs, Sermons 126 et 182 De tempore, dans les œuvres de saint Augustin.
l'Afrique proconsulaire, à Rome, à Aquilée, et probablement aussi dans les autres Églises d’Italie. On en a la preuve dans tous les écrivains ecclésiastiques de cette époque qui nous ont laissé des traités ou des sermons de Symbolo. Cet usage remontait certainement plus haut. Il dut prendre naissance avec l’institution du catéchuménat, c’est-à-dire dans la seconde moitié du deuxième siècle *. La formule qui servait alors de profession de foi à ceux qui étaient admis au baptême n’était pas encore, il est vrai, notre Symbole des Apôtres; mais, comme on le verra au chapitre suivant, elle en était en quelque sorte le germe.
Dans les Églises de langue latine, — et c’est surtout ce qui se passait dans ces Églises qu’il faut considérer, puisqu’elles seules ont conservé le Symbole des Apôtres, auquel elles ont donné sa forme dernière, — l’enseignement de ce formulaire était désigné dans le langage ecclésiastique, au quatrième siècle, par une expression particulière. On l’appelait traditio Symboli, la communication du Symbole. Tradere Symbolum, communiquer le Symbole *,
4. Néander, Allgem. Geschichte der chrittl. Religion, t. I, p. 352 et suiv.
2. A ces termes correspondent ceux de redditio Symboli, reddere Symbolum, par lesquels on désignait la récitation du Symbole par les postulants devant l’évêque et en présence des fidèles réunis au moment de leur baptême. On s’assurait par là si rectam jam noviter firtem Symboli eis traditam Grmiter te-
c’était l’enseigner aux postulants. Et voici comment cet enseignement se donnait :
A l’époque fixée, c’est-à-dire, huit jours avant la célébration du baptême, le prêtre chargé de l’instruction des catéchumènes, après avoir fait sortir tous ceux d’entre eux qui ne devaient pas être admis à ce sacrement’, récitait devant les postulants le Symbole tout entier. Il 1 e répétait d’ordinaire une seconde fois, souvent même une troisième 8 . Puis, il le reprenait article par article et en donnait l’explication. Tous les sermons De Symbolo qui appartiennent au quatrième siècle et aux deux siècles suivants, — et ils sont nombreux, — sont construits sur ce plan 3 .
néant. Instruction do Magnus, archevêque de Sens, dressée par ordre de Charlemagne, sur le baptême, dans Marlène. De anliquis Ecelesiæ ritibus, t. I, p. <58. Ces termes traditio Symboli et tradere Symbolum, redditio Symboli et reddere Symbolum, reviennent fort souvent dans les sermons de Symbolo et dans les anciens rituels. Sur la manière dont on faisait la redditio Symboli, voyez Marlène, ibid., t. I, p. 78-86. Cet ordre de choses existait encore, comme on vient de le voir par la citation de l'Instruction de Magnus, du temps de Charlemagne. Et. Durand, De ritibus Ecelesiæ, lib. I, cap. <9.
<. Post lectionem et traclatus, dimissiscatechuraenis, symbolutn aliquibus compelentibus in baptisteriis tradebam. Ambroise, Epistola 33 ad Marcellinam sororem.
2. Augustini Opéra, t. V, col. 2975, Sermo <3< De tempore, § 2. Marlène, ibid., t. I, p. 85. J. Mabillon, De liturgia galticana, p. 348.
3. In tradendo porro symbolo hic ordo servabatur : præmisso brevi præloquio, episcopus integrum symbolum recitabat, tum
Cette instruction était donnée à plusieurs reprises, toujours aux seuls postulants, pendant la semaine qui précédait le dimanche de Pâques ou celui de la Pentecôte 1 . 1 1 est probable que les postulants étaient interrogés de temps en temps pour s’assurer des progrès qu’ils faisaient dans la connaissance du Symbole. Ils devaient le retenir littéralement; on ne les admettait au baptême qu’après qu’ils l’avaient récité devant l’évêque ou le prêtre délégué à cet etfet, en présence de l’assemblée des fidèles*, et ils
illud per partes fusius exponebat. Marlène, De antiquis Ecdesiœ ritibus, t. I, p. 83. Comp. Augustini Opéra, t. V, col: 1371, Sermo 214, § 1.
1, C’était à ces solennités que, dans les premiers siècles de l'Église, on administrait le sacrement du baptême. Terlullien, De baptismo, § 19; Léon le Grand, Epistola 4, ad universos episcopos per Siciliam constitutos, cap. 5, dans Léo Magnus, Maximus Taurin., etc., éd. de Théoph. Raynaud, p. 100. Il en était encore rie môme du temps de Charlemagne, Marlène, ibid., t. I, p. 2. Tertullien avait cependant été d’avis que « toutes les heures et tous les temps sont propres au baptême, » De baptismo, § 19, et après lui, saint Augustin avait également soutenu que ce sacrement pouvait être administré en tout temps : hoc omni die licet accipere. Augustini Opéra, t. V, col. 1348, Sermo 240, § 2 .
2. C’est ce qu’on voit dans le récit que fait saint Augustin du baptême de Victorin : Üenique, ut ventum est ad horam profi-
, tendæ fidei, quæ verbis certis, conceptis retenlisque memoriter, de loco eminentiore, in conspeclu populi Cdelis, Romæ reddi solet ab eis qui accessuri sunt ad gratiam tuam, oblalum esse dicebat Victorino a presbyteris ut secrelius redderet, sicut non- . nullis qui verecundia trepidaturi videbantur, offerri mos eral : ilium autem maluisse salutarem suant in conspectu sanctæ multitudinis profiteri. Confetsiones, lib. VIH, cap. 2, § 8.
ne pouvaient l’apprendre que de la bouche du prêtre qui était chargé de le leur enseigner, car ce formulaire ne s’écrivait pas. Toute l’antiquité ecclésiastique, à partir de la fin du troisième siècle, est unanime sur ce point, et on verra qu’il en était de même, dès la fin du second, de la formule en usage à cette époque.
« Pour retenir les paroles de ce Symbole, dit saint Augustin aux postulants, auxquels il vient de le faire entendre pour la première fois, vous ne devez l’écrire en aucune façon. Il faut l’apprendre en l’entendant. Quand vous le saurez, il ne faut pas le mettre par écrit. Vous devez le retenir toujours dans votre mémoire. Tout ce qui y est enseigné est contenu dans les pages divines des saintes Écritures . Mais ce qu’on en a ainsi recueilli et rédigé en une
certaine forme, il n’est pas permis de l’écrire 1
Apprenez ce Symbole en l’entendant, qu’il soit écrit non sur des tablettes ou sur aucune autre matière, mais dans votre cœur*. » « Que votre mé-
4 . 11 veut leur faire entendre par là que ce formulaire ne contient en réalité aucune doctrine qu’ils ne connaissent déjà. C’est ce qu’il leur dit plus clairement dans une autre do sesexplications De Stjmbolo, Auguslinl Opéra , t. V, col. 1371, Sermo 214, § 1.
2. Kec ul eadem verba symboli tenealis, ullo modo debciis scribere; sedaudiendo perdiscere: nec cum didiscerilis, scribere; sed memoria semper lenere atque recolere. Quidquid enim in symbolo audituri estis, in divinis sacrarum scripturarum lit— teris continetur. Sed quod ita collectum et in formam quamdam
LE SYMBOLE DES APOTRES iOi
moire, leur dit-il ailleurs, vous serve de livre*. »
Cette recommandation de ne pas l’écrire revient dans plusieurs autres des instructions de ce Père de l’Église aux catéchumènes. Il a soin de faire remarquer que ce résumé de la foi a été rédigé à dessein sous une forme concise, non pas seulement pour qu’il s’emparât plus facilement de l’esprit des postulants, mais encore pour qu’il ne fatiguât pas leur mémoire et s’j gravât plus profondément*.
« Il ne faut pas l’écrire sur du papier, mais dans le cœur, » dit également saint Cyrille de Jérusalem 3 . Et saint Jérôme : « Le Symbole de votre foi et de votre espérance, qui vous a été transmis par les Apôtres, s’écrit non sur du papier ni avec do l’encre, mais sur les tablettes de chair du cœur 4 . » Dans la seconde moitié du cinquième siècle, Pierre de Ravenne et Maxime de Turin reviennent sans cesse sur cette prescription 5 . On finit par s’habituer tel—
redaclum non licet scribi.... Audiendo symbolum discitur; noc in tabulis, vel in aliqua materia, sed in corde scribitur. Augustini Opéra, t. V, col. 4 363, Sermo 24 2, g 2.
4. Sit vobis codex vestra memoria, Ibid., t. VI, col. 947, De Symbolo ad Catechum., § 4.
2. Augustin» Opéra, 4. V, col. 4364 et 4372. On disait encore après saint Augustin : Exiguum est, ut memoriain non obruat. Sermo 434 De Tempore, dans Augustin i Opéra, t. V, col. 2975.