CHAPITRE II
Circonstances qui firent considérer la profession de foi des catéchumènes comme une formule secrète, et la cérémonie du baptême comme une initiation à des mystères.
A quelle époque remonte l’opinion que la profession de foi des catéchumènes était une formule secrète, qu’il fallait dérober à la connaissance des profanes et par conséquent ne pas mettre par écrit ? Certainement au moment où le catéchuménat fut établi.
Dans les temps apostoliques, tout Israélite qui déclarait reconnaître Jésus pour le Messie et tout païen qui faisait profession de croire à l’unité de Dieu et à la messianité de Jésus recevaient le baptême et devenaient membres de l’Église. Plus tard, on jugea convenable de soumettre à une certaine préparation quiconque voulait entrer dans la société chrétienne. L’expérience en fit, sans le moindre doute, sentir la nécessité. Il était indispensable en effet, d’un côté, de se convaincre que le prosélyte était digne défaire partie de l’Église, et, d’un autre côté, de lui donner une connaissance suffisante
des croyances chrétiennes *. Telle fut l’origine du catéchuménat. Cette institution est de la seconde moitié du deuxième siècle. Inconnue à Justin Martyr *, elle est eu pleine vigueur du temps d’Origène.
Elle eut pour effet de faire regarder l’admission des catéchumènes dans l’Église par le baptême comme une véritable initiation à des mystères 3 . Plusieurs circonstances y concoururent : avant tout, les préjugés alors dominants et une complète absence d’esprit critique.
La manie des sociétés secrètes fut une des maladies de cette époque. Le paganisme mourant relevait partout ses antiques mystères, comme s’il eût dû y trouver un remède au mal incurable qui le
4. Néander, Allgem. Geschichte der christl. Religion, t. I, p. 362.
2. Justin fut maityriséen 467. La description qu’il fait du baptême prouve clairement qu’il n’y avait pas de catéchumènes de son temps. • Trouvons-nous, dit-il, un homme persuadé de la vérité de noire doctrine et résolu d'y conformer sa conduite, nous l'instruisons à prier, à jeûner, pour obtenir le pardon de ses fautes passées. Nous jeûnons, nous prions nous-mêmes avec lui. Ensuite nous lo conduisons en un lieu où nous tenons de l’eau en réserve, et là il est régénéré comme nous l'avons été nous-mêmes, au nom de Dieu, maître souverain de l’univers, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, son Fils et notre Sauveur, au nom du Saint-Esprit. Il reçoit dans l’eau le saint baptême. > Apolog., I, § 64.
3. Augusli Handbuch der christl. Archéologie, t. I, p. 439; t. II, p. 423.
minait. Les sectes gnostiques de toutes les dénominations s’étaient organisées à peu près comme l’avaient été les esséniens ; elles étaient moins des Églises ou des écoles que des associations d’adeptes hiérarchiquement distribués en plusieurs classes. On n’y entrait qu’après un noviciat ; on ne passait aux degrés supérieurs que par des initiations successives. La philosophie elle-même, si profondément déchue qu’elle n’avait plus même l’idée de son but, de sa mission, de ce qui fait sa raison d’être, donna dans ce travers. Les néo-pythagoriciens n’étaient que des mystagogues transmettant, sous le voile du mystère, des doctrines secrètes, qu’ils s’imaginaient tenir de quelque révélation surnaturelle. A leur exemple, les néo-platoniciens se regardèrent un peu plus tard comme les dépositaires de vérités divines , cachées sous des allégories aux regards profanes de la foule ignorante 4 .
Les chrétiens n’échappèrent pas à cette maladie. On sait que déjà dans la seconde moitié du deuxième siècle, les Pères de l’école catéchétique d’Alexandrie se plaisaient à opposer la tcigti; à la yvwciç, la connaissance vague et obscure que le commun des fidèles avait de la religion chrétienne, à la con-
4. Œuvres de Julien, trad. par Tourlet, t. II. p. 22; Jamblichi, De vita Pythagorœ, Franeker, 1598, p. 191 et 192; Jamblichi, Protrepticœ orationes, ibid., p. 430 et 434; Sallusle,De dits et mundo , § 3.
naissance raisonnée et savante que les hommes lettrés se vantaient d’en posséder 1 2 . Les profondeurs de la doctrine chrétienne n’étaient accessibles qu’à ceux-ci; ceux-là étaient condamnés, par leur propre incapacité, à croire de confiance des vérités dont ils ne pouvaient pénétrer le véritable sens.
« Le Seigneur a permis , dit saint Clément d’Alexandrie, d’admettre à la participation des mystères divins et de cette sainte lumière ceux dont l’esprit et les yeux en seraient dignes; mais il n’a pas révélé à un grand nombre d’auditeurs les choses qui n’étaient pas à la portée d’un grand nombre d’intelligences; il ne les a révélées qu’au petit nombre de ceux auxquels il savait que cette nourriture était propre, et qui pouvaient la recevoir, et à l’esprit desquels elle pouvait servir. 11 en est des mystères comme de Dieu : ils ne doivent se confier qu’à la parole et non à l’écriture. Si l’on nous répond qu’il est écrit : Il n’y a rien de caché qui ne doive être révélé, et rien, de secret qui ne doive être connu *, que l’on apprenne de nous aussi qu’il a été prédit par ces paroles que celui qui reçoit les mystères comme mystères, les mystères lui seront révélés; et que celui qui sait conserver dans le secret de l’âme les
1. Clément d’Alex., Stromat., liv. Il, ch. î, 9 et suiv., 17, etc,