EMMANUEL SIGNORET
Signoret est mort à ving-neuf ans après avoir donné quelques-uns des plus beaux vers dont s'enorgueillisse la poésie contemporaine. Ce n'est point tant la
misère, dont il souffrit pourtant beaucoup, et la maladie qui l'ont tue, que, comme l'a dit un de ses intimes, le manque de gloire. Une maturité trop précoce l'avait amené prescjue à la perfection de son art à un âge où la plupart des écrivains se cherchent encore. Si, d'un côté, l'on admirait une telle maîtrise, d'autre part, on avait le pressentiment qu'une floraison si abondante et si éclatante ne durerait pas.
M. André Gide, qui a souvent des jugements exacts, a écrit sur Signoret un article lucide et vengeur oh j'ai plaisir à relever les lignes suivantes : a Par sa beauté, parfaite trop vite, accomplie, l'œuvre de Signoret inquiétait : elle empiétait sur sa vie... C'étaient — beauté, vie, œuvres — choses, disons-nous, accomplies. La mort ne changera rien à ses vers. La vie n'y eut rien ajouté... Il était pour les choses terrestres, sinon aveugle comme Homère, du moins d'une si extraordinaire myopie, que jamais la laideur ou l'infirmité du réel ne vint heurter, comme elle fait si douloureusement chez Baudelaire, la poétique vision dans laquelle il avançait en rêve. Autant sa marche dans les rues était gauche, tâtonnante et gênée, autant son essor était là robuste, tranquille, assuré. Ce que d'autres appellent inspiration, visita tion de la Muse, dont tels poètes sortent las et boiteux, comme Jacob de sa lutte avec l'ange, c'était pour lui l'état constant, normal — à ce point qu'au contraire, ce qui l'en distrayait, les soins matériels et urgents de la vie
devenaient pour lui causes de maladie et de ruine. » En effet, Signoret a traversé, heureusement pour lui, l'existence quotidienne sans la voir. Tandis qu'il traînait, par les rues, son corps maladif, mal couvert de vêtements sordides, tandis que sa vue basse le faisait se heurter aux passants et aux murailles, son esprit déployait joyeusement des ailes de lumière sous les voûtes des palais d'azur fluide où habitaient ses dieux. Des rythmes souverains lui chantaient sans cesse le cantique de la Beauté ; des images splendides ondoyaient autour de lui. — Jamais l'ivresse lyrique n'alla plus loin.
Les villes, les campagnes, transfigurées au prisme de son génie, devenaient les décors où s'embrasaient ses songes. Il les dénombrait avec complaisance, ignorant qu'il y avait souffert de la faim. Rien de plus caractéristique, à cet égard, que ce passage de la préface des Vers dorés qui magnifie les lieux où la Muse le favorisa : « Ce fut à Aix-en-Provence, ville pleine d'ombrages suaves et où les édifices aux façades éclatantes s'élèvent dans la belle lumière. Ce fut au bord des lacs de la Savoie, sur les cimes prodigieuses des Alpes. Ce fut à Paris, ville illustre où coule un grand fleuve et que d'aimables sites environnent : Saint-Denis où repose la cendre des rois ; Meudon tout brillant de roses et Saint-Cloud avec ses forêts... »
Ce don qu'il possédait à un degré suprême de cou-
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vi'ir toutes choses d'un manteau de splendeur ne l'étonnait pas. De même qu'il lui était naturel de penser et de rêver au-dessus de la vie, de même il considérait ses vers comme des modèles qui l'égalaient aux plus grands. Cet orgueil naïf — justifié après tout — lui faisait dire dans la préface de la Soujfrance des Eaux : (c Par un lent et sublime effort, j'ai su élever ma pensée jusqu'à la forme immortelle et unique. Ce nouveau travail ne manquera pas de susciter des appréciateurs enthousiastes. Gœthe fit subir à son Iphigénie et à son Torquato Tasso des transformations presque aussi considérables.
« J'ai désappris pour jamais la restriction et la douleur. Ma conscience participe à la vie entière. J'ai rejeté toute méthode partielle. J'ai surpris les modes secrets d'expression delà nature elle-même. »
Et en m'envoyant ce volume, il m'écrivait : « Prends ces brûlants poèmes de ton ami si lyrique que tu salueras en lui la complète et l'exubérante sagesse, celle de la vie ! La beauté vit ici. Sa présence, en nos temps, est un fait terrible. A nous, hommes libres, de l'acclamer. »
Certains souriront peut-être de ces phrases superbes et traiteront de folie des grandeurs une telle confiance en son propre génie. Ils auront tort. Le seul fait qu'à notre époque, grouillante de bourgeois ratatinés et de politiciens fétides, un poète se soit haussé, d'un sublime élan, jusqu'aux régions radieuses de la
pure Beauté, pour chanter dans un songe d'harmonie perpétuelle^ constitue une sorte de miracle qu'il sied d'envisager avec recueillement.
Cependant Signoret avait parfois, surtout à la fin de sa vie, l'intuition que son art, apprécié par les poètes, ne parvenait pointjusqu'à la foule. Comme il se sentait né pour être le Pindare d'un peuple de héros, il subissait alors toutes les angoisses de la solitude.
M. André Gide a également fort bien noté son état d'esprit dans ces minutes de défaillance : « Un jour, dit-il, je le vis à Cannes ; je me plaignis à lui de ce qu'il ne produisait pas davantage. — Moi, je suis toujours prêt, répondit-il; j'attends qu'on me commande quelque chose. »
Hélas, il attendit toujours. Et, ne réussissant point à conquérir cette gloire dont il se sentait digne, il finit par désespérer. C'est en vain qu'il se répétait :
Je ne veux pas mourir, la vie est douce et grande : J'ai vu sur l'amandier verdir la jeune amande Et les fruits du pêcher s'enfler comme des seins. Muses, vous soutenez mes plus hardis desseins : Ma parole de feu vous l'avez enfantée Pour qu'elle soit enfin des races écoutée...
L'occasion de célébrer, aux applaudissements des hommes, la noblesse cruelle de la vie, ne lui fut pas
fournie... Alors il tomba. Par un soir de décembre la Mort vint et l'emporta sous son aile sombre...
Le bon poète Paul Souchon, son ami le plus dévoué, a évoqué les derniers jours de Signoret, en un des plus beaux poèmes des Elégies parisiennes :
La Provence reçut de nouveau son enfant, La Provence et sa sœur, la divine Italie 1 Il erra, ranimé, mais bientôt étouffant Sous un poids de souffrance et de mélancolie.
Oh I l'horreur de ce temps où, frappé, Signoret, Comme un aigb blessé qui recherche son aire, Parcourait les chemins, les monts et les forêts Et traînait avec lui son obscur adversaire.
Oh ! la beauté des cris que jetait sa douleur Et que son pur esprit, dans son front toujours calme, Modelait sans faiblir, comme un parfait sculpteur Qui voile son tombeau sous la rose et la palme.
Un jour, il s'arrêta. C'était près de la mer. Comprit-il que la mer serait douce à ses Mânes!* Son mal ne troubla pas le silence de l'air, Il se tût — et sa tombe est au golfe de Cannes...
Oui, son corps est retourné au Tout parmi les murmures des flots mélodieux qu'il chanta, parmi le parfum des orangers et les plaintes du vent qui descend des Alpes. Mais sa mémoire survit comme celle du lyrique
le plus abondant que la fin du xix" siècle ait donné. Prodiguons-lui donc les lauriers et les fleurs.