‹ Le symbolismeChapitre 12 sur 30 · LOUIS LE CARDONNEL · texte numérisé non relu

LOUIS LE CARDONNEL

Le Gardonnel n'est pas mort, mais, penseront les païens entêtés que beaucoup d'entre nous sont dcA enus, il n'en vaut guère mieux, car il s'est fait prêtre. — Bien entendu, il ne s'agit pas de prononcer, à cette occasion, l'un de ces discours dont les Homais ont coutume. Toutefois on peut regretter que Le Gardonnel ait abandonné la poésie pour se fondre en extase devant les mésaventures et les rêvasseries veules du Galiléen.

Vers 1890, il était déjà fort enclin au mysticisme. Lorsqu'il lui était arrivé de prendre part à l'une de ces conversations où nous jugions toutes choses avec une franchise que certains qualifiaient de cynisme et surtout lorsqu'il s'était laissé conquérir par les appas de quelque jolie ribaude, il devenait soudain tout morose et il formulait de ces sentences pieuses qui produisent l'effet d'une cascade d'encre versée dans l'eau miroitante d'une source claire.

Dès que ces crises de scrupule le prenaient. Le Gardonnel nous disait : « Pour me purifier des péchés que j'ai commis en compagnie des damnés que vous êtes, je vais trouver mon confesseur. J'éprouve le

besoin de nettoyer ma conscience souillée à votre contact. »

Et ce n'était point une vaine parole. Ses remords le menaient très réellement dans une maison de retraite où il passait quelques jours à se macérer, à réciter des chapelets et à renifler de l'encens.

Le malheur, c'est qu'il en sortait écœuré par la platitude d'esprit et la dévote haine de l'art que manifestaient les marguilliers et les Enfants de Marie auxquels il venait de se frotter. Notre mécréance fleurie de lyrisme lui apparaissait, en contraste, la plus saine des doctrines. Il déclarait fade son patron, le jésuite dit saint Louis de Gonzague, et il fléchissait de nouveau le genou au parvis des temples de Vénus Pandèmos.

Il y eut pourtant une occasion où Le Cardonnel crut qu'il réussirait à concilier les pratiques du catholicisme et les ferveurs d'un amour épuré. Il avait rencontré, à une neuvaine de Notre-Dame, une nabote quadragénaire, maigre, sèche et noiraude, mais dont les larges yeux noirs brûlaient d'un feu que le poète prit pour celui de la vie unitive en Dieu .

Au sortir de l'ofiîce, il lui parla. Comme elle ne manquait ni d'esprit ni de lettres, elle sut l'intéresser si bien que des relations, encore platoniques, s'établirent entre eux.

La noiraude habitait, près du Jardin des Plantes, un appartement tout encombré de peintures édifiantes et

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d'ustensiles de dévotion. Elle y attira Le Cardonnel et lui servit de petits repas fort soignés où revenaient sans cesse les salades de céleri à la moutarde, les bisques poivrées et les trufTes.

Le Cardonnel, perdu dans les nuées du mysticisme le plus raffiné, se considérant presque comme un Père de l'Eglise que la Providence gratifiait d'une âmesœur, n'entendait pas malice à cet excès de mets épicés. Mais son amie savait bien ce qu'elle faisait et, sous couleur d'entretiens pieux, elle comptait bien susciter chez le poète des ardeurs plus positives que celles de l'amour divin.

Un soir, après un Salut oii ils avaient reçu la bénédiction de l'archevêque de Paris, M. Richard, Le Cardonnel, que la grande allure et la robe rouge de ce dignitaire avaient ébloui, confia à la pieuse Estelle — c'était le prénom de la noiraude — qu'il se sentait une vocation irrésistible pour la prêtrise. Il lui déclara qu'il allait entrer au séminaire, puis escalader, une fois ses vœux prononcés, les sommets de l'Eglise. Et il lui affirma qu'il s'estimait de force à devenir cardinal — voire même Pape.

Estelle l'approuva chaudement. Puis, afin de poursuivre plus à l'aise l'entretien sur un sujet aussi passionnant, elle l'emmena chez elle oiî elle avait préparé une collation pimentée dont elle se promettait merveille.

Tout en absorbant force nourritures incendiaires.

Le Cardonnel s'exaltait au mirage de la pourpre qu'il voyait déjà sur ses épaules. Cependant Estelle l'imbibait de louanges, de chartreuse et de bénédictine. Quand elle jugea que le futur pape était suffisamment monté au diapason où elle le voulait, elle lui révéla qu'elle était la nièce de Monseigneur Affre, tué, comme on sait, en i848, sur une barricade. Elle lui vanta ses relations dans le haut clergé et lui jura qu'elle les mettrait au service de son ambition. Enfin, elle tira d'une vitrine un camail et une croix pastorale qu'elle affirma être des reliques de son oncle. Elle affubla Le Cardonnel du camail, lui passa la chaîne d'argent où pendait la croix autour du cou. Puis se jetant à ses pieds, elle lui avoua qu'elle l'aimait follement et le requit de descendre en elle, tout comme s'il était le Saint-Esprit !

Le Cardonnel aurait dû lui réciter le sonnet de Mallarmé qui commence par ces vers et qui, selon M. Pierre Louys, doit être interprété au sens erotique:

M 'introduire dans ton histoire C'est en héros efiFarouché...

Mais, tout en prenant une pose hiératique, sous le camail et la croix, et quoiqu'il se sentit des mouvements charnels presque incoercibles, il réprimanda Estelle et l'invita à refouler, comme il le faisait lui-même, la tentation. Or cette personne sacerdotale et brûlante

ne pouvait pas se calmer. Elle se dénuda, se roula sur le lit, les cheveux épars et les yeux délirants et circonvint le rebelle à ses charmes de discours véhéments où se mêlaient toutes sortes d'objurgations mystiques et sensuelles. Le poète, néanmoins, restait assis sur son fauteuil et ne s'interrompait de prier, les regards levés vers le ciel, que pour repousser, sans violence, les assauts renouvelés d'Estelle.

Gela dura toute la nuit — du moins au dire de Le Cardonnel. Il nous affirma que sa vertu en était sortie intacte malgré les alcools monachaux, les mets aphrodisiaques et les attouchements risqués par sa Putiphar pour le réduire à merci.

Lorsque le matin fut venu, il s'enfuit après avoir maudit Estelle comme une descendante de l'infernale Lilith. Il arpenta tout Paris toujours affublé du camail et de la croix qui formaient, avec son veston grissouris et son chapeau de feutre mou, un ensemble passablement drolatique. Il parlait tout seul, au grand étonnement des passants, et il se répétait qu'après cette épreuve, son âme possédait assez de vigueur pour affronter tous les périls qui encombrent la carrière ecclésiastique.

Cependant, un dernier déboire lui était réservé. — Il faisait une chaleur torride ; et notre Père Apollon promenait son char enflammé dans un ciel sans nuages. Offensé, sans doute, qu'un de ses enfants désertât son culte pour s'enliser dans les marécages du christia-

nisme, le dieu frappa Le Cardonnel dune de ses flèches d'or vibrant.

En d'autres termes, notre ami attrapa un coup de soleil. Ceci non au ligure, mais tout à fait au propre. La têle perdue, il arriva chez son hôte, le romancier Adrien Remacle, et fut pris d'un transport tel qu'on le crut voué à la folie furieuse. Gomme j'avais quelque influence sur lui, on m'envoya chercher. Je trouvai Le Cardonnel tout nu — hormis la croix et le camail dont il ne voulait pas se séparer — et proférant des discours incohérents où revenaient et des injures contre la démoniaque Estelle, qu'il traitait d'infâme Gnostique, et l'affirmation que Jésus-Ghrist lui-même Tavait nommé cardinal.

A travers ses divagations, je démêlai qu'au moment où Apollon le punit, il ruminait un poème à la gloire du roi Louis II de Bavière. Les vers qu'il en récitait, parmi son délire, me parurent si beaux que je pris tout de suite la résolution de les noter, afin que s'il restait fou, ceux qui admiraient, à juste titre, son talent, n'en fussent pas privés.

Je m'attablai donc auprès de lui, muni d'une plume, d'encre et de papier et je m'efforçai de lui extraire le poème. Les deux premières strophes vinrent toutes seules. Mais la suite fut plus difficile à obtenir. Le Cardonnel commençait un hémistiche, puis il s'interrompait pour enfiler d'absurdes litanies. Je le ramenais doucement à la poésie. Je remarquai que lorsque je

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parvenais à le remettre dans le chemin des rythmes, il redevenait lucide, indiquait des corrections à son ébauche primitive et marquait la cadence avec une netteté parfaite.

Tant il est vrai que pour un poète, le meilleur des remèdes, c'est la poésie.

Enfin, au bout de trois heures, le poème fut écrit. Gomme les vers de Le Cardonnel n'ont jamais été réunis en volume et que ceux-là sont de ses plus beaux, je les donne ci-dessous.

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