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LES MARDIS DE MALLARME

A l'époque où j'entrepris ma campagne contre les théories et l'influence de Stéphane Mallarmé, certains dévots à ce poète qu'elle indigna répandirent sur mon compte des bruits assez singuliers. C'est ainsi qu'on prétendait que si je critiquais, avec tant d'insistance, l'auteur du Guignon et dHérodiade, c'était parce qu'il m'avait mis à la porte de chez lui pour mes mauvaises manières et mon manque de politesse à son égard. Il y avait là un moyen commode, quoique peu loyal, d'expliquer mon attitude. J'eus beau écrire dans mes Aspects : « Je n'éprouve, est-il besoin de le dire, aucun sentiment d'animosité personnelle contre M . Mallarmé ; je n'ai eu qu'à me louer de mes rapports déjà anciens avec lui ; je le considère comme le plus galant homme du monde, mais l'écrivain en lui m'apparaît désastreux et j'ai cru de mon devoir de le démontrer. » J'eus beau, dans mes critiques, me tenir sur le terrain strictement

littéraire (i), rien n'y fit; plusieurs persistèrent, et persistent peut-être encore à soutenir que seule, ma rancune d'individu mal élevé m'avait déterminé.

D'autres disaient : « Mais vous avez fréquenté les soirées de Mallarmé, vous avez, à vos débuts, publié des éloges de ses poèmes. Ce revirement soudain ne peut donc s'expliquer que par la versalité de votre caractère. »

J'aurais pu répondre : « C'est justement parce que je suis allé chez Mallarmé et parce que j'ai étudié sa poétique pour la louer d'abord mais avec des restrictions que, plus expérimenté, détourné d'un art aussi artificiel par mon amour croissant de la nature, je crois utile à moi-même et à d'autres d'expliquer en quoi les propos et les écrits de ce rhéteur me semblent néfastes. »

D'ailleurs, aujourd'hui qu'une dizaine d'années ont passé sur ces polémiques, il est facile de constater: I* Que maints symbolistes, renonçant au spiritualisme nébuleux et à l'art hermétique préconisés par Mallarmé, ont évolué vers la nature ou l'art social. 2° Que les jeunes gens qui réprouvent Mallarmé, envisagé comme chef d'école, ne font guère que répéter, en les délayant, mes arguments de jadis.

Gomme j'ai publié, en outre. Similitudes et la Forêt

(i) Voir dans Aspects, les chapitres intitulés : Un Décadent et Esthétiques divergentes. Voir aussi mon Apologie dans Arabesques et XIII Idylles diaboliques.

bruissante, poèmes d'inspiration altruiste, à une époque où pas mal de symbolistes se cadenassaient encore dans la Tour d'Ivoire sans fenêtres, sur la vie, je pense pouvoir dire, dût-on m'accuser de suffisance, que j'ai contribué à ramener au bon sens et à la clarté un mouvement littéraire qui se serait peut-être perdu dans la nuit sans étoiles de l'abstraction. J'ai crié : « Cassecou ! » à mes confrères. Beaucoup, et même de ceux qui n'en conviennent pas, m'ont entendu. Je suis donc bien tranquille : tôt ou tard, il se trouvera quelque historien des lettres pour apprécier mon action et pour me rendre justice.

Cela dit, revenons aux réceptions de Mallarmé. Elles sont célèbres et à juste titre, car c'était au cours de ces entretiens que le poète faisait le plus volontiers allusion à sa doctrine et commentait ses vers et ses proses afin d'en élucider le sens resté trop souvent mystérieux même pour ses adeptes les plus dévoués.

Ceux-ci parlent des mardis avec enthousiasme. A les lire, on se figurerait qu'il se pratiquait dans le salon de Mallarmé un culte tellement sublime que les profanes auraient été réduits en poussière s'ils s'y fussent introduits.

M. Remy de Gourmont appelle Mallarmé : « Le poète très aimé et providentiel » . Ce dernier qualificatif ne semble-t-il pas indiquer que, pour M. de Gourmont, Mallarmé joua dans la littérature un rôle analogue à celui d'un Bonaparte dans la société ? — Pourtant

lorsqu'on songe au petit nombre d'écrits laissés par le poète, écrits sur la signification desquels ses partisans ne sont, du reste, point d'accord, quand on se souvient de ces causeries où une dialectique fuyante se contournait en dehors de toute réalité, on estime qu'il n'y a pas proportion. Mais le mot de M. de Gourmont était bon à citer, car il donne le diapason des éloges prodigués à Mallarmé par ses fidèles.

M. Bernard Lazare écrit dans ses Figures Contemporaines : « Plus tard, ceux qui l'auront entendu et qui auront chéri sa parole, raconteront sa vie comme le bon Xénophon raconta celle de Socrate. Ils commenteront, vers par vers, ses sonnets et cela dans le but unique de révéler aux jeunes hommes de ce temps futur quel noble, profond et merveilleux artiste fut Stéphane Mallarmé. »

Voilà des paroles pleines d'émotion. Cependant, si M. Bernard Lazare se résout un jour à commenter les discours et les vers de Mallarmé, il fera bien de ne pas oublier une petite mésaventure qui lui arriva au temps où il se montrait assidu chez le poète.

Un mardi soir, M. Bernard Lazare ayant été empêché de se rendre à la communion sous les espèces mallarméennes, avait fixé rendez-vous, vers minuit, à quelques-uns de ses co-séides afin qu'ils lui rapportassent les enseignements donnés par le Maître. Un de ceux-ci, grand mystificateur (il ne faudrait pas me mettre au défi de le nommer) imagina de composer, avec des

mots assemblés au hasard, un soi-disant sonnet de Mallarmé qu'il remit à M. Lazare en le priant d'en élucider le sens, le Maître ayant réservé sa glose pour le mardi suivant.

M. Lazare se mit au travail et il accoucha bientôt d'un commentaire où il découvrait les mille pensées profondes, les dix mille beautés d'images incluses dans ce plus que pastiche... Le mystificateur en question — qui, plus tard, me traita de frénétique parce que j'avais contesté le génie de Mallarmé — me narra, en se gaudissant fort, le piège où il avait fait tomber Bernard Lazare. Je ne crois pas qu'il ait jamais détrompé l'auteur des Figures contemporaines.

Bernard Lazare était, d'ailleurs, assez fréquemment victime de plaisanteries du même genre. M. Henri Mazel m'a raconté qu'un jour où l'on discutait sur le néo-platonisme, il lui soumit un prétendu texte de Plotin, fabriqué par M. Paul Masson et dont il le pria de préciser le sens. Bernard Lazare ne manqua pas d'y découvrir les beautés philosophiques les plus transcendantes ( i ) . . .

M. Albert Mockel, dans son livre intitulé Stéphane Mallarmé : un Héros, s'écrie": « Nous passions là des heures inoubliables, les meilleures, sans doute, que nous connaîtrons jamais ; nous y assistions, parmi toutes

(1) Bien entendu il ne s'agit ici que de critique littéraire. Nul plus que moi n'admire le caractère de Bernard Lazare comme citoyen.

les grâces et toutes les séductions de la parole, à ce culte désintéressé des idées qui est la joie religieuse de l'esprit. Et celui qui nous accueillait ainsi était le type absolu du poète, le cœur qui sait aimer, le front qui sait comprendre — inférieur à nulle chose et n'en dédaignant aucune, car il discernait en chacune un secret enseignement ou une image de Beauté. »

On ne me reprochera pas de n'avoir point fait une large place aux effusions des admirateurs de Mallarmé. Cependant, à les relire, une objection vient aussitôt à l'esprit. — Quoi donc, pendant plusieurs années, le Maître a répandu sur ses disciples les trésors d'une intelligence supérieure ; il leur a livré tous les secrets de sa doctrine, expliqué tous les raffinements de son Verbe. Et il ne s'en est pas trouvé un seul pour nous transmettre ne fut-ce que l'essence de ces entretiens prestigieux ?

En effet, compulsez les apologies de Mallarmé publiées de son vivant ou après sa mort, vous y découvrirez des louanges très méritées, touchant la bonté et la courtoisie de l'homme, des phrases admiratives touchant le génie de l'écrivain ; mais vous n'y relèverez aucune indication précise sur les fruits de ce cerveau dont on nous vante l'abondance et la variété.

Gela me paraît significatif. Car enfin si Mallarmé avait été réellement un de ces esprits exceptionnels qui marquent à leur empreinte toute une génération, on nous eût révélé en quoi consistaient ses leçons. Or,

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rien de pareil ne nous a été fourni. Nul de ses familiers ne nous a renseigné à cet égard. Et pourtant ils étaient légion. En voici la liste, d'après la biographie de Mallarmé, publiée par MM. Van Bever et Léautaud dans leur Anthologie si précieuse à consulter pour son exactitude, Poètes d Aujourd'hui: Edouard Dujardin, Théodore Duret, Félix Fénéon, René Ghil, Gustave Kahn, Jules Laforgue, Charles Morice, Henri de Régnier, Laurent Tailhade, Francis Vielé-Griffin, Charles Vignier, Teodor de Wyzewa, Paul Claudel, André Gide, Ferdinand Hérold, Pierre Louys, Camille Mauclair, Stuart Merrill, Jean de Mitty, John Payne, Marcel Schvs^ob, Paul Valéry, etc., etc.

Presque tous ces messieurs ont célébré Mallarmé en des termes vagues et pompeux ; M. de Gourmont a brodé, à son propos, de fines variations sur ce thème : l'idée de décadence. Mais encore un coup, personne ne nous a exposé nettement sa doctrine intégrale. D'où l'on en peut conclure que la conversation de Mallarmé produisait sur ses admirateurs l'impression d'une ivresse voluptueuse dont ils gardaient le souvenir confus sans pouvoir en préciser les détails.

Quant au chef-d'œuvre qu'ils nous ont affirmé, trois fois par semaine, pendant dix ans et plus, devoir primer l'art de tous les temps, Mallarmé n'en a pas écrit la première ligne et l'on n'a rien trouvé dans ses papiers posthumes qui s'y rapportât.

Il est probable que Mallarmé, s'étant dupé lui-même

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sur la portée de ce poème, qui devait être une synthèse de la musique, de la littérature et des arts plastiques, se sentit incapable de le réaliser. Mais le projet lui en était cher ; et il ne cessa, jusqu'à sa mort, de le caresser et d'en faire chatoyer le mirage devant les yeux de ses disciples. En cela, comme en d'autres choses, il se montra l'homme des intentions non suivies d'effets.

Pour moi, ce sont justement ses conversations si prônées qui ont commencé à me mettre en garde contre son influence. Je suis allé assez assidûment aux mardis pendant les deux années 1891 et 1892. Je ne parlais guère et j'observais beaucoup. J'admirais, comme je les admire encore, certains poèmes du Maître, écrits dans sa première manière, par exemple, le fragment à'Hérodiade, les Fenêtres, l'Azur, le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui. . . et surtout la belle traduction ou mieux interprétation d'Edgar Poe. Mais mon esprit, peut-être trop grossier, se cabrait déjà contre le charabia où le poète se perdait de plus en plus. . .

On s'entassait, sur des chaises, des fauteuils et un canapé, dans un petit salon que remplissait bientôt un nuage de fumée de tabac. Perdu dans ce brouillard symbolique, Mallarmé se tenait debout, adossé à un grand poêle en faïence. La conversation était lente, solennelle, toute en aphorismes et en jugements brefs. Parfois de grands silences d'un quart d'heure tombaient où les disciples méditaient, sans doute, la pa-

rôle du Maître, mais où, moi, je me sentais pénétré d'un froid singulier, au point qu'il me semblait qu'une chape de glace s'appesantissait sur mes épaules.

Seul, M. de Régnier, dont on connaît l'esprit si finement caustique, rompait de temps en temps la congélation générale, par une saillie spirituelle qui nous ramenait à la vie. Les autres, alors, émettaient, d'une voix sourde, quelques phrases où ils s'efforçaient d'impliquer un monde de pensées. Et Mallarmé souriant tirait trois bouffées de sa pipe — en conclusion. Parmi tous ces pétrifiés, il y en avait de plus pétrifiés encore. Tel un jeune homme glabre et tondu de près qui, pendant deux ans, vint tous les mardis et ne prononça jamais une syllabe. Un soir, il ne revint plus. Mallarmé demanda : « Pourquoi ne voit-on plus ce monsieur qui écoutait si bien ? Quelqu'un le connait-il ? «

Les assistants se consultèrent du regard : on fit une sorte d'enquête d'où il ressortit que personne ne le connaissait, qu'il n'avait parlé à personne et qu'on savait seulement, d'une façon vague, qu'il était l'ami de Rodin.

Tel aussi M. Hugues Rebell qui, casseur de vitres et (' mauvais garçon » dans ses écrits, exubérant et truculent dans ce beau livre La Nichina, se montre, dans l'existence quotidienne, le plus doux et le plus timide des hommes. Lorsque Mallarmé lui adressait la parole, il s'inclinait, balbutiait, rougissait comme une pucelle. Puis, ne se trouvant pas le courage de répondre, il se recroquevillait dans sa redingote, comme

une tortue dans sa carapace, et ne se rassurait un peu que quand l'attention s'était détournée de lui. — J'ai toujours pensé que M. Rebell gelait chez Mallarmé autant que je le faisais moi-même.

Il y avait pourtant des soirées où l'entretien s'animait. C'était celles où le peintre Whistler, de passage à Paris, rendait visite au poète qui avait si bien traduit sa délicieuse conférence : Ten o'clock. Malicieux et lyrique à la fois, Whistler causait beaucoup et bien. Ses propos, poudrés d'étincelles, réchauffaient l'atmosphère du salon. Sous son influence, les plus rigides dégelaient graduellement. Plus de sourdine et de ces sentences obscures qu'on psalmodiait à mi-voix. On allait jusqu'à rire. Et il ne restait guère que M. Albert Mockel pour accumuler de menus glaçons sur ses idées assez ressemblantes, par leur anémie et leur enchevêtrement pâlot, aux lichens du Pôle Nord,

Mais ces diversions étaient rares. D'ordinaire, les choses se passaient, comme je viens de l'écrire, dans l'intérieur d'un frigorifique. Quant aux discours de Mallarmé^ ils avaient toujours trait à quelque subtilité d'ordre métaphysique ou littéraire. Aucune vue d'ensemble ; mais un amour du détail poussé jusqu'à la minutie.

Par exemple, un iour qu'on parlait de Zola, M. Mauclair refusant tout talent à lauteur des Rougon-Macqiiard, Mallarmé dit : « Il y a cependant quelques lignes de lui qui sont évocatrices. C'est dans Nana, le

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chapitre où il nous montre cette fille se chauffant toute nue devant un feu de bûches. Il a su, là, nous suggérer la peau de Nana. »

J'attendais la suite. Mais Mallarmé n'ajouta rien. J'ai retenu ces phrases comme caractéristiques, car elles symbolisent à merveille sa tournure d'esprit. Et il en était de tout ainsi. Je ne lui ai jamais entendu émettre que des sophismes exigus, des paradoxes fumeux et des aperçus tellement subtils qu'ils en devenaient imperceptibles.

Si l'on compare mes impressions à celles que notèrent les écrivains dont j'ai rapporté plus haut la ferveur enthousiaste, et dont je n'ai nulle raison de suspecter la bonne foi, on dira peut-être que j'étais incapable de saisir toute la portée des dires de Mallarmé. C'est possible. Cependant je persiste à croire que mes contradicteurs ont subi une sorte de prestige et qu'ayant pris des lumignons vacillant dans les ténèbres d'une cave pour les astres qui parent l'éther insondable, ils n'ont jamais su se délivrer de cette bizarre illusion.

Quoiqu'il en soit, je me lassai, à la longue, de la contrainte que je m'imposais en taisant mon opinion de plus en plus hostile à un écrivain et à un causeur dont toutes les maximes me produisaient l'effet d'une cacophonie infiniment trop prolongée.

J'analysai avec scrupule mes sensations ; je relus toute l'œuvre de Mallarmé et j'arrivai enfin à cette conviction que je me devais de rompre, d'une façon

éclatante, avec un rhéteur qui m'agaçait sans m'instruire.

Le jour où mon parti fut bien pris, je poussai un grand ouf ! de délivrance. Gomme, d'autre part, j'inaugurais cette existence en pleine nature, parmi les arbres et loin des gens de lettres, qui est devenue la mienne, je résolus de friper impitoyablement les fleurs de rhétorique, aux parfums artificiels, dont Mallarmé grisait mes frères d'armes du symbolisme. Je commençai cette campagne pour la clarté et la santé dans l'art qui m'a valu pas mal d'injures mais qui, je le répète, ramena au bon sens certains de mes détracteurs — les moins intoxiqués.

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