UNE VISITE A VERLAINE
Je n'ai pas l'intention de commenter ici l'œuvre de Paul Verlaine. Je l'ai déjà fait dans de nombreux articles et je lui ai, de plus, consacré une série de conférences qui procurèrent (on me l'affirme), de nouveaux admirateurs au poète.
Je veux seulement, dans les lignes qui suivent, noter deux ou trois traits par où se révèle cette âme d'enfant ingénu violent et raffiné à la fois. Je veux surtout relater une visite que je lui fis lors d'un de ses nombreux séjours à l'hôpital Broussais. Nous eûmes, ce jour-là, sur Rimbaud une conversation dont les termes méritent, je crois, d'être rapportés.
Donc, sans autre préambule, j'entre en matière.
Une nuit, vers une heure du matin, nous passions Stuart Merrill, deux de nos amis anglais et moi sur le
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Pont au Change. Sortis d'une soirée de La Plume, nous nous rendions dans un restaurant de nuit de la rive droite pour y souper tout en causant d'art et de littérature jusqu'à l'aube. En ce temps déjà lointain, c'était assez notre coutume.
Comme nous arrivions presque au bout du pont, j'avisai soudain une silhouette que, malgré le brouillard qui montait du fleuve, je jugeai m'être familière. Je m'en approchai : je reconnus Verlaine.
Accoudé au parapet, la tête inclinée vers les flots, il regardait la Seine tournoyer dans l'ombre, parmi des reflets d'or et de sang ; et il écoutait les plaintes sinistres qu'elle poussait en déchirant sa robe aux piles du pont et en s'engouffrant sous les arches sonores .
Je saluai le Maître et je lui demandai ce qu'il faisait là si tard et si seul. D'une voix sanglotante il me répondit : « Je m'ennuie, oh 1 je m'ennuie... J'étais en train de délibérer si je ne ferais pas bien de me jeter dans la Seine. »
Nous ne pouvions le laisser en proie à cette crise de désespoir. Nous lui proposâmes donc de nous accompagner et de nous faire le grand honneur de souper avec nous.
Verlaine hésita. Il considérait la tenue de soirée de mes amis comme si leurs smokings, leurs cravates blanches et leurs hautes-formes l'eussent effarouché ;
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Puis, me tirant à part, il me dit textuellement ceci : « Vous, Retté, vous êtes un gas à la bonne franquette et je me sens à l'aise avec vous. Mais votre ami Merrill et ces messieurs anglais m'intimident : ce sont des gens trop chics !.. »
J'insistai. Je lui affirmai que Merrill — peu connu de lui — était l'homme le plus cordial du monde et, en outre, son fervent admirateur. Quant aux Insulaires, ils n'avaient aucune morgue et, d'ailleurs, ils seraient très heureux que Verlaine acceptât leur société.
Le poète finit par se rendre à mes arguments. Cependant il pria mes amis de marcher devant, comme s'il craignait de les retarder. Puis il me prit le bras ; et traînant, cahin-caha, sa pauvre jambe ankylosée, nous suivîmes à distance.
En route, sa mélancolie se dissipa. Il se mit à me plaisanter sur la façon dont j'étais habillé. « Un habit, ne dit-il, un chapeau luisant comme un miroir, une corde blanche autour du cou, cela ne vous va pas. Vous êtes bien mieux en feutre et en veston... car vous aussi, au fond, vous êtes un sauvage de Paris. » Je lui donnais gaîment la réplique si bien que, de propos en propos, nous fûmes au restaurant où mes amis, déjà installés dans un cabinet, nous attendaient. Là, Verlaine redevint gêné. Malgré tout l'empressement, toute la déférence qu'on lui témoignait, il gardait le silence, ne mangeait que du bout des dents et laissait son verre plein.
Enfin, au dessert, voulant à toutprix le dérider, je me mis à réciter, de prime-saut, son Colloque sentimental. Au premier vprs, il tressaillit, esquissa même un geste de protestation. Mais comme je continuais et que je mettais tout le soin possible à bien dire ces admirables vers, il se rasséréna. Une lueur de joie passa sur son grand front, ses yeux scintillèrent d'une flamme humide et, quand j'eus terminé, il s'écria : « Encore I Encore ! » On eut dit un gosse à qui l'on a donné des sucreries et qui en redemande.
Alors je récitai le fameux sonnet : Langueur.
Je suis l'Empire à la fin de la décadence...
Verlaine rayonnait. — Ensuite il me demanda de réciter le poème final de la Sagesse : « C'est la fête du blé, c'est la fête du pain... »
Je le satisfis, trop heureux de lui procurer un plaisir. Le dernier vers prononcé, Verlaine se tourna vers mes amis et, ouvrant les mains en un geste farceur, il leur dit ; « Voilà ! » Tout ce que signifiait ce voilà ! C'était de l'orgueil — justifié — du contentement que j'eusse rendu à son goût les nuances de ses vers et surtout la traduction de cette arrière-pensée : « Mes beaux Messieurs, vous m'avez invité à souper. Retté s'est chargé de payer monécot ; partant, nous sommes quittes. »
Aussitôt après, il voulut se retirer. Je lui proposai de
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le reconduire jusqu'à sa porte et il accepta. — Dehors, il me dit : « Je crois que votre ami Merrill est un bon garçon. . . Mais ces deux Angliches ne me plaisent pas. . . Ils ressemblaient à des congres roulés dans du cirage. »
Chemin faisant, sa gaîté s'en alla. Voyant qu'il retombait dans ses idées noires, je m'efforçai de l'en distraire par des plaisanteries, truffées de calembours et d'argot, sur certains ridicules de la littérature contemporaire. D'habitude, il prisait fort ce genre de facéties. Que de fois il m'a dit : « Allons, Retté, récitezmoi votre ballade des Derrières académiques ou votre parodie du Petit- Epicier de Coppée )> .
Mais cette nuit-là, il écoutait à peine, ne me répondait que par monosyllabes et finit enfin par s'enfermer dans un mutisme que je respectai. Nous allâmes donc en silence jusqu'à sa porte. Je pris congé de lui. Au coin de la rue, je me retournai machinalement et je vis Verlaine immobile sur le seuil et me regardant m'éloigner avec un sourire si bon et si triste que je rcA^ins sur mes pas. Quand je fus de nouveau près de lui, posant sa main sur mon épaule, il me dit : « Je vous dois de la reconnaissance, mon ami. Au moment où vous m'avez abordé j'étais sur le point de me jeter à l'eau. J'avais passé la soirée à ressasser des choses auxquelles je n'aime pas à réfléchir : mon veuvage, mon existence décousue... J'en étais au point où même mes vers me paraissaient une compen-
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sation insuffisante pour tant de sombres souvenirs. Vous, vous m'avez rappelé que j'avais du talent, vous m'avez illuminé et réchauffé... Je suis encore triste mais je ne me tuerai pas. »
Ceux qui ont vécu la vie intense savent quelle arrière-goût d'amertume prennent parfois ses fruits et comme la mort semble en ce cas une Circé à la coupe invitante. Ils comprendront la joie et la fierté que j'éprouvai à me dire : « J'ai empêché le suicide de Verlaine ».
Une autre fois, je trouvai Verlaine tout réjoui. Il revenait d'une tournée de conférences en Belgique et en Hollande. Il avait engraissé ; sa jambe était moins raide et, comme il avait rapporté quelque argent qui lui assurait la pitance quotidienne, il formait des projets — hélas, non réalisés — de vie régulière et laborieuse.
{( Je vais me mettre dans mes meubles ! » me répétait-il d'un ton d'allégresse, et en faisant claquer ses doigts comme des castagnettes.
Ensuite il me raconta son voyage. Il imita, gaminenent, la douceur grave des Néerlandais et blagua, sans méchanceté, le snobisme de ses auditeurs belges. — H Ce qui m'a le plus étonné, ajouta-t-il, c'est Maurice Mseterlinck... Un phénomène, Maeterlinck, une révélation I Quand j'arrivai à Gand, ne con-
naissant personne dans cette ville, j'allai tout droit chez lui. D'après ses drames et ses vers, je comptais trouver un individu maigre, pâle, vert-cadavre, emmitouflé de flanelle et abreuvé de tisane. Eh bien pas du tout : c'est un bon gros garçon qui m'a reçu de la façon la plus joviale. Il m'a fait boire de la gueuze brune excellente ; puis il m'a dit avec l'accent flamand que vous devinez : « Maintenant, cher Maître, nous allons manger un bon bifteck, savez- vous... »
« Et nous l'avons mangé le bifteck et beaucoup d'autres choses succulentes autour. Ce Maîterlinck a un joli coup de fourchette. Moi aussi, d'ailleurs. Après il m'a parlé de ses abeilles, tout en fumant une pipe... J'aime les mystiques de cette sorte ! »
TeUe fut la première impression donnée à Verlaine par M. Maeterlinck. Celui-ci apprendra, je pense, avec plaisir, que le Maître gardait le meilleur souvenir de leur entrevue et qu'il se proposait même de lui faire manger, à son tour, « quand il serait dans ses meubles», des biftecks plantureux...
On sait qu'Arthur Rimbaud mourut à Marseille le 10 novembre 189 1. Peu après, des polémiques s'engagèrent sur diverses circonstances de sa vie, son caractère et ses relations avec Verlaine.
J'écrivis alors dans Y Ermitage un petit article dont voici un fragment. « Depuis quelque temps — surtout depuis qu'il est mort — on parle beaucoup d'Arthur Rimbaud. Des polémiques ont éclaté, non pas au sujet de la valeur littéraire du poète mais touchant tels incidents de sa vie. Un M. D. dans Les Entreliens politiques et littéraires, M"'' Isabelle Rimbaud, dans La Bataille^ se querellent à outrance et ne tombent d'accord que sur ce point : lors de ses études au collège de Charleville, Arthur Rimbaud accapara tous les prix, sauf celui de mathématiques. Un bœuf, quoi ! comme on dit en style de proviseur.
« Ne croyez -vous pas que le halo de légende qui nimbe la mémoire de Rimbaud est tout à fait louable et qu'il faut bien se garder de le dissiper ?
(; Au lieu de peiner à l'élucidation de maintes obscures circonstances biographiques, épaississons le mystère où l'admirable rêveur des Illuminations se déroba. Un poète, ce n'est pas le « monsieur qui passe », c'est une voix définitive, parfois divine. — En somme, la version à répandre sur son compte me paraît devoir être celle-ci : Arthur Rimbaud, l'aventurier, n'a jamais existé — Arthur Rimbaud est un mythe. »
Depuis, M, Paterne Rerrichon a publié sur Rimbaud un volume on l'existence du poète est racontée avec beaucoup d'exactitude et avec une émotion toute fraternelle. Je l'ai lu non sans intérêt. — Cependant
je ne suis pas très loin de penser, comme je le faisais en i8gi, qu'il eut mieux valu laisser la mémoire de Rimbaud enveloppée de ces nuées d'orage où nous nous plaisions à la situer. Désormais nous sommes sûrs que le poète éblouissant du Bateau ivre était devenu un négociant exact et scrupuleux et que le principal regret qui troubla sa fin fut celui de mourir sans avoir fait fortune en Abyssinie. Pour moi, j'aimais mieux me figurer que Rimbaud, empereur de tribus barbares, mourut, parmi des ruissellements de poudre d'or et de pierreries brutes, dans une guerre contre des anthropophages tatoués et hurleurs, au fond de l'Afrique. C'était la plus glorieuse conclusion au poème effréné que fut la jeunesse de Rimbaud. . .
A l'époque où je publiai l'article dont je viens de transcrire un passage, j'allai voir Verlaine. Il était en traitement à l'hôpital Broussais, cet amas de bâtisses qui évoque, au fond de Montrouge, quelque chose comme un village de Boërs.
Verlaine, à l'hôpital, prenait un aspect de patriarche. Drapé dans une longue houppelande bleue, coiffé d'un bonnet de laine qu'il portait comme les doges de Venise leur tiare, il brandissait sa canne, pareille à un sceptre pastoral, au-dessus du troupeau plaintif des éclopés et des incurables.
Dehors, le poète n'était pas toujours d'une fréquentation très agréable. S'il avait des moments de gaîté enfantine où il commentait, avec des rires amusés, les
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hommes et les choses, trop souvent on le trouvait en proie au noir démon de l'ivresse. Et c'étaient alors des rabâcheries et des incohérences qui peinaient ses admirateurs.
Mais à Broussais, il redevenait lui-même. Sa conversation nourrie de faits, fleurie d'aphorismes, goguenards ou profonds, les jugements fins qu'il émettait sur la littérature et sur l'art ravissaient le visiteur.
Ce jour-là, il me parla de Rimbaud (i). Ses propos me semblèrent si intéressants que je les notai aussitôt après l'avoir quitté. Ce sont donc ses propres paroles que je rapporte ici.
Verlaine, quand j'arrivai, était assis, près de la fenêtre, dans une petite salle qui ne contenait que quatre lits. Il tenait à la main un de ces papiers administratifs, portant imprimées des indications de maladies et de régime, et oij. il avait coutume d'écrire ses vers. Mais il ne travaillait pas. Plongé dans une méditation douloureuse, il laissait errer ses regards au dehors comme pour y chercher un dérivatif à sa tristesse. Je m'approchai et le saluai. Il me serra la
(i) On sait qu'en 1872, Verlaine quitta sa femme à cause de Rimbaud et fit avec celui-ci plusieurs voyages en Angleterre et en Belgique. A Bruxelles, Rimbaud ayant témoigné l'intention de quitter son compagnon de gloire et de misère, Verlaine lui tira deux coups de revolver ; il fut condamné, pour ce fait, à deux ans de prison qu'il fit à Mons.
main ; puis, après quelques phrases touchant l'état de sa santé, il baissa le front et retomba dans son silence. Craignant de le gêner, j'allais me retirer quand il se leva soudain, me prit le bras et me dit : « Venez faire un tour, on étouffe ici » .
Nous fumes dans le jardin. Quoique janvier régnât, la température était si tiède qu'on se serait cru en automne. Un pâle soleil glissait parfois un rayon entre les nuages gris et bas qui encombraient le ciel. Les arbres dépouillés, les chrysanthèmes fanés des parterres bruissaient un peu. Nous étions seuls à parcourir les allées. Verlaine, qui souffrait fort de sa jambe, s'arrêta bientôt. Il me désigna un banc : « Asseyons-nous là, dit-il... J'aurais voulu marcher pour dissiper certaines idées noires qui me hantent mais je ne puis pas ».
Assis, je lui demandai s'il avait reçu quelque mauvaise nouvelle et, dans ce cas, de me confier ses ennuis. « Vous savez, ajoutai-je, que je suis tout à votre service et que s'il est nécessaire d'entreprendre pour vous quelque démarche, je le ferai avec joie. »
Verlaine secoua la tête : a Non, murmura-t-il presque à voix basse, je n'ai besoin de rien... Ce qui me pèse, en ce moment, ce ne sont point les soucis matériels — ce sont mes rêves... Depuis la mort de Rimbaud, je le revois toutes les nuits » .
Il se tut de nouveau. Et je me répétai mentalement
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deux strophes du beau poème de Parallèlement intitulé Lœti et Errabundi :
On vous dit mort, vous. Que le Diable
Emporte avec qui la colporte
La nouvelle irrémédiable
Qui vient ainsi battre à ma porte !
Je n'en veux rien croire. Mort, vous, Toi, dieu parmi les demi-dieux !
Ceux qui le disent sont des fous.
Mort, mon grand péché radieux!... (i)
Comme s'il devinait que je pensais à ces vers poignants, Verlaine reprit, d'une voix âpre, en me fixant de ses yeux de diamant noir : « Je ne puis pas accepter cette mort. Voilà bien des années que nous ne nous étions vus mais Rimbaud, son art et son visage rayonnaient toujours au fond de mon esprit...
— Parlez-moi de lui, dis-je, cela vous soulagera. »
Alors Verlaine, sans transition : a Je nous revois à Bruxelles, dans cet hôtel borgne de la rue Pachéco où nous étions descendus. J'étais assis sur le pied du lit. Lui debout, près de la porte, croisait les bras et me défiait par toute son attitude... Ah ! la méchanceté, la flamme cruelle de ses yeux d'archange damné ! Je lui
(i) A l'époque où ces vers furent écrits, le bruit avait couru du décès de Rimbaud en Abyssinie.
avais tout dit pour qu'il restât avec moi. Mais il voulait partir et je sentais que rien ne le ferait revenir sur sa décision.
« Ma pauvre mère, accourue de Paris pour tenter de me ramener auprès de ma femme et de mon enfant, était là aussi. Elle voyait que j'étais hors de moi et, sans parler, elle me posa sa main sur l'épaule afin de me contenir.
« Nous restons peut-être cinq minutes immobiles, Rimbaud et moi, à nous dévorer du regard. A la fin, Rimbaud se détourna. « Je m'en vais », dit-il. Et, gagnant le couloir, il descendit l'escalier quatre à quatre. J'écoutais les marches craquer sous ses bonds. Je haletais, je voyais rouge : il me semblait qu'il emportait ma cervelle et mon cœur.
« Quand je ne l'entendis plus, ce fut comme une tempête en moi. Je me dis que, dussè-je le reprendre de force, il fallait le rattraper et l'enfermer dans la chambre. Je me dressai et je courus vers la porte. Ma mère voulut me barrer le passage. <( Paul, suppliat-elle, tu es fou, reviens à toi, pense aux tiens !... » Mais la colère m'emportait. Je la bousculai en criant je ne sais quelles injures. Gomme elle essayait de me barrer le passage, je l'écartai d'un mouvement si brusque qu'elle se cogna le front contre le chambranle... Ah ! je sais bien, cela paraît sauvage. Mais j'avais perdu la tête; j'aurais tout tué pour ravoir Rimbaud.
« Je dégringolai l'escalier. Dans la rue, je vis Rimbaud qui suivait le trottoir vers le boulevard Botanique. Il marchait lentement et avait l'air indécis. Je le rattrape et je lui dis : « il faut que tu reviennes ou, prends garde, cela tournera mal.
(( — Fous-moi la paix. » me répond-il sans me regarder.
« Alors je me sens comme fou. Je me dis qu'il n'y a plus qu'à le tuer. Je prends le revolver que je portais toujours dans ma poche et je tire deux fois. Rimbaud tombe... Des gens me saisissent... et voilà. »
Verlaine avait parlé sourdement.Sa poitrine se soulevait comme s'il retenait des sanglots. Je compris qu'il lui était salutaire, en ce moment, de donner leur plein essor à ses souvenirs.
« Une fois en prison, dis-je, quand vous avez appris que la blessure de Rimbaud était légère, en avez-vous été content ?
(( — Non, répondit tout de suite Verlaine, ma rage de l'avoir perdu était telle que j'aurais voulu le savoir anéanti... C'est plus tard, dans ma cellule de Mons, puis quand je fus remis en liberté que j'ai pensé à lui avec quelque douceur... Et encore non : ce n'est pas avec douceur. Il y avait dans ce garçon une séduction démoniaque. La mémoire des jours que nous avions dépensés à errer sur les routes, à nous griser d'art frénétique, me revenait comme une houle chargée de parfums atrocement délicieux...
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{( J'ai connu deux fois le bonheur. D'abord par ma femme — la seule que j'aie profondément aimée — un bonheur, qui, si j'avais été maître de mes sens, aurait fait de moi un autre homme. Ensuite j'ai goûté des joies douloureuses à force d'être intenses dans la compagnie de Rimbaud. . . Je ne me suis jamais consolé d'avoir perdu l'une et l'autre. »
Il se tut quelques instants puis il reprit : « Vous écriviez, l'autre jour, que Rimbaud était une légende. Au point de vue de la littérature vous aviez sans doute raison. Mais pour moi Rimbaud est une réalité toujours vivante, un soleil qui flambe en moi, qui ne veut pas s'éteindre... C'est pourquoi je rêve de lui toutes les nuits. »
Il étendit la main et récita lentement la strophe finale du poème que je viens de rappeler :
Quoi, le miraculeux poème
Et la toute philosophie,
Et ma patrie et ma bohème,
Morts.'' .. Allons donc! tu vis ma vie 1
Que dire de plus ? Je le quittai, devinant qu'il valait mieux, maintenant qu'il s'était soulagé, le laisser seul avec lui-même...
Les personnes qui prétendent faire intervenir la morale dans des circonstances oii elle n'a rien à voir trouveront peut-être singulier que je ne plaque pas
ici une tirade vertueuse où je blâmerais l'amour que Verlaine éprouva pour Rimbaud.
C'est que le point de vue où je me place n'est pas le leur. Pour Verlaine, je considère que ses vices, avec toutes leurs conséquences, nous ont valu des vers aussi admirables que ceux qui lui furent inspirés par ses remords. Regrettant sa femme, il a dit sa nostalgie d'une existence paisible, toute en fraîches demi-teintes. Regrettant Rimbaud, il a dit sa nostalgie d'une existence ardente — au-dessus des lois. Cette dualité explique son génie. Il en a souffert; il en est mort. Répétons-nous les plus beaux poèmes de Sagesse et de Parallèlement. Inculquons, une fois pour toutes, aux débitants de morale pharisienne cet axiome que : le seul devoir des poètes c'est de nous confier, avec sincérité, la façon dont ils sentent la vie. Qu'après cela, ils négligent de mettre une feuille de vigne à leurs passions, c'est affaire à eux.
Gardons-nous donc de blâmer Verlaine, — H y a des Nordau pour accomplir celte sotte besogne.