LES MERCREDIS DE L'ERMITAGE
Parmi les revues qui menèrent le bon combat pour le triomphe du symbolisme, VErmitage a joué un rôle considérable. Aussi importe-t-il de lui consacrer dans ce livre quelques pages oùl'on rappellera ses fastes et la part qu'y prirent quelques-uns de ses collaborateurs.
En 1891, VErmitage était dirigé par Henri Mazel et rédigé principalement par des jeunes gens dont la plupart ont, depuis des années, renoncé à la littérature.
Leur revue, assez incolore, ne faisait pas grand bruit : on y trouvait beaucoup d'articles de pédagogie et de jurisprudence, des vers médiocres et il y régnait un éclectisme par trop bénin — du moins au jugement de ceux qui estimaient qu'une revue de a jeunes » doit être un organe de combat.
Au mois de décembre de cette même année, xMazel, que je connaissais un peu, mefit demander, par un ami
commun, si je consentirais à prendre, conjointement avec René Boylesve et lui, la direction de l'Ermitage. J'acceptai à la condition que j'aurais le droit d'y batailler pour les idées que je défendais et que j'y amènerais tous les symbolistes. Mazel ne demandait pas mieux; mais une formalité parlementaire restait à remplir. De par les statuts de Y Ermitage^ il fallait que toute modification apportée à la revue fût approuvée par la majorité des collaborateurs réguliers. Une assemblée de ceux-ci fut convoquée. Elle approuva les projets de Mazel : nous fûmes nommés, Boylesve et moi, secrétaires généraux, à la presque unanimité des voix. Il n'y eût que deux ou trois opposants parmi lesquels mon ami Henry Bérenger, alors président de l'Association générale des Etudiants, aujourd'hui directeur, avec Charbonnel, du journal socialiste : V Action.
Bérenger, tout en déclarant qu'il goûtait assez mes vers et qu'il me tenait pour un collaborateur estimable, déplorait l'intrusion du symbolisme dans une revue qu'il eût désirée d'esprit universitaire — voire académique. Dans ce temps-là, il penchait vers ce néochristianisme à tendances très vaguement sociales que préconisaient MM. Desjardins et Melchior de Vogue... Il a bien changé depuis — et à son avantage !
Donc, imbu de ces froides et grises illusions, navré de voir les symbolistes refouler dans l'ombre le fantôme de littérature que sa jeunesse abusée prenait pour une réincarnation bourgeoise du Galiléen, Bérenger
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avait opposé sa candidature à la mienne. Battu, comme je viens de le dire, il tenta, du moins, de se faire attribuer la chronique des poésies afin de lutter, sur mon terrain, contre une évolution qu'il jugeait déplorable. Mais je déclarai qui si l'on ne me confiait pas également le soin d'apprécier les livres de vers, je démissionnerais avant même d'être entré en fonction. On vota de nouveau — et de rechef je fus élus chroniqueur pour la poésie. Ma victoire — et, par contre-coup, celle du symbolisme — ne fut pas sans aigrir quelque peu Bérenger. Il en marqua son dépit dans un livre intitulé : l'Aristocratie intellectuelle où, parmi de fort bonnes choses, on trouvait bien de l'injustice à l'égard des novateurs. Je le critiquai avec violence, — trop de violence, — si bien que pendant quelques années nous fûmes brouillés. Il a fallu, pour nous réconcilier, que l'expérience refroidît un peu notre ardeur juvénile et surtout qu'une haine commune contre l'hypocrisie religieuse et l'iniquité sociale fît de nous des compagnons d'armes...
Le premier numéro de la nouvelle série de X'Ermi^ tage parut, sous couverture orange flamboyant, le 3 1 janvier 1892. Les symbolistes y tenaient déjà une large place, car on y lisait les noms de Pierre Louys, Ivanhoé Rambosson, Henri Degron, une analyse élogieuse des Aveugles de Maeterlinck, représentés la quinzaine précédente au Théâtre d'Art, et un portrait à la plume de Stuart Merrill rédigé par Mazel. Hugues
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Rebell y donna aussi une prose intitulée : VA bseiite, qui ne faisait guère soupçonner l'art coloré où. excelle à présent l'auteur de la Câlineuse.
Mais la curiosité de ce numéro était fournie surtout par un article de M. Charles Maurras : le Repentir de Pylhéas. A cette époque, Jean Moréas venait de faire une scission dans le symbolisme en fondant l'Ecole romane qui comptait trois disciples: Maurice du Plessys, Raymond de la Tailhède et Ernest Raynaud, un allié dans le journalisme : Maurice Barres et un apologiste dans les revues; Maurras.
Donc Maurras combattait, dans une langue admirable d'ailleurs et avec des sophismes dont nous savourions la subtilité fleurie, le Nord, les poètes du Nord, et toute inspiration d'origine septentrionale. Nous avions déjà ferraillé l'un contre l'autre, à ce sujet, dans la La Plume. Comme, en outre, je venais de publier et de lui donner mon petit livre : Thulé des Brumes, Maurras m'avertit qu'il en prendrait occasion pour critiquer à nouveau les gens qui, nés dans le Nord, inauguraient une littérature conforme à leur origine.
« Très bien, lui dis-je, je ne vois aucun inconvénient à ce que vous vantiez l'école romane au détriment de mon livre. Et même, si cela peut vous être agréable, je vous offre l'Ermitage pour y développer, tout à votre aise, votre opinion. »
Maurras me prit au mot ; et son article fut publié en première page. Gomme l'auteur à'Anthynéa ne
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l'a recueilli dans aucun de ses volumes, je crois intéressant d'en citer et d'en résumer ici quelques passages.
Voici d'abord le début qui pose nettement la question : « Des nombreux adversaires de l'école romane, vous fûtes, à peu près le seul, mon cher Retté, à montrer de la courtoisie. Vos discours furent véhéments et je n'y lus aucune injure. Je n'y vis pas la moindre trace de cette basse envie qui enfla tout l'été les moindres ruisseaux du Parnasse. Vous compariez les Niebelungen à l'Iliade. Vous osiez opposer Brunehild à Hélène, Siegfried au valeureux Achille. Vous répandiez sur nos félibres un singulier dédain et vous réussissiez à dire ces blasphèmes dans la prose d'un honnête homme.
« Vous répondre? J'en eus envie. Mais les événements vous répondaient d'eux-mêmes.
(( Il y a peu de jours encore, un poète anglais passait le détroit. Ne déclarait-il pas (comme l'Echo de Paris l'interrogeait sur les époques de la littérature française) que la plus brillante était, à son goût, le temps des cours d'amours ?
(( Et il ajoutait que Swinburne, Morris et Rossetti et lui-même devaient leur science et leur art aux exemples des grands trouveurs gascons et provençaux. »
En corollaire à cette phrase, Maurras avait ajouté une note où il combattait cette opinion émise antérieurement par moi que Shakespeare était, malgré des
emprunts aux littératures grecque, romaine et italienne de la Renaissance, un esprit essentiellement anglais. Il me répondait : u Je m'obstine à tenir le grand Will pour un italien. Non que j'accorde la moindre importance aux emprunts qu'il put faire de Boccace et de Bandello. C'est l'âme de Shakespeare qui m'apparaît toute gonflée des sèves de la Renaissance. Et pour mieux dire, c'est en lui que Florence et Venise crevèrent leur plus belle fleur. Il abonda dans la nature. Il ignora la loi comme l'ignorèrent les faunes. Il connut et il aima la vie à la manière des païens. Nulle peur de la chair, nulle trace d'anglicanisme chez ce contemporain d'Elisabeth. »
J'aurais pu répondre à Maurras que l'Angleterre d'Elisabeth était toute païenne, que le puritanisme naissait à peine, que les dramaturges contemporains de Shakespeare sont pénétrés du même souffle que lui et qu'il y a là l'indice d'un état d'esprit anti-chrétien qu'on retrouve dans toute l'Europe lettrée, à cette époque. Que cet esprit se soit développé sous l'influence de la Muse italienne, héritière des grands païens de l'antiquité et que Shakespeare en ait été heureusement impressionné, personne ne le conteste. Néanmoins, si universel que soit son génie je persiste à croire, avec Taine, que c'est la sève anglaise qui lui donna sa vigeur et qui le fit s'épanouir dans les sombres fleurs de Macbeth, du Roi Lear et à'Hamlet.
Il est piquant aussi de relever chez Maurras, ami de
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l'ordre et de la hiérarchie, cette admiration pour l'individualisme exubérant de Shakespeare.
Maurras reprenait : « Tous nos jeunes amis tireront la morale des discours d'Oscar Wilde. S'il leur convient d'aimer l'art préraphaélite, ils iront visiter les églises de l'Ombrie plutôt que la maison Morris. Ils étudierontl'hellénisme ailleurs que dans le Second Faust et précisément dans les œuvres où le plus grand génie du Nord est allé, en nécessiteux, recueillir de beaux rythmes et de belles pensées. Si, en effet, on néglige ce qu'il tira de l'art roman, je ne sais trop à quoi se réduit l'art des Barbares. Ou plutôt, je le sais pour l'avoir indiqué déjà : il reste aux poètes septentrionaux ce qui peut aussi bien se trouver n'importe où : un sang riche, des nerfs sensibles et du talent. Mais ceci ne se transmet point. C'est la matière des œuvres d'art. Ce n'en est point la forme ; c'est un secret tout personnel ; et l'on ne s'assimile point de pareils caractères ; ils ne s'enseignent pas. »
L'article commentait ensuite, avec beaucoup de finesse et de perspicacité, mon petit volume. Maurras portait ce jugement auquel je ne suis pas loin de souscrire aujourd'hui : « Thalé des Brumes nous emmène au pays de l'inconcevable. Je suis certain qu'il marque une extrémité de la littérature habitable ».
En effet, lorsqu'il m'arrive de feuilleter Thulé, je suis étonné de l'outrance de rêve que j'osai dans ce volume. C'est un tourbillon de chimères qui m'effraye
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presque. Et, pour me rassurer, j'ai besoin de le comparer aux livres où, depuis, j'ai tenté de mettre mon amour des sensations ordonnées et de la nature. Mais en 1891, le symbolisme ni moi-même n'avions trouvé notre voie. Nous cherchions le nouveau « n'en fut-il plus au monde ». Et de là le singulier succès qu'obtint ce bréviaire du songe...
Tel quel l'arlicle de Maurras était bon à rappeler. Il posait nettement la thèse romane, à savoir : rien n'est admirable en dehors de la tradition grecque et latine. Il suscita d'ailleurs des polémiques : une réfutation judicieuse de Mazel dans V Ermitage, des articles, plutôt virulents, de Bernard Lazare et de Vielé-Griffin dans les Entretiens politiques et littéraires.
Il y eut par la suite bien d'autres polémiques suscitées par les dissidents ,du symbolisme. Et ce ne fut pas sans difficulté que Jean Moréas et ses disciples établirent leur droit à l'archaïsme :
Tantœ molis erat romanam condere. , . scholam !
Je reviendrai peut-être sur ces querelles.
Cependant V Ermitage prospérait et prenait de l'autorité. Comme je l'ai dit plus haut, par lui, comme par les Entretiens, le Mercure de France et La Plume, nous arrivions enfin à exposer nos idées et à imprimer nos vers dans des papiers viables. Et, malgré les railleries de la presse, un public assez nombreux nous venait.
A l'Ermitage, nous nous entendions, du reste, à merveille. Les trois personnes de la Trinité: Mazel- Retté-Tardivaux ne se chamaillaient jamais pour la composition des numéros. Nous sommes toujours tombés d'accord sur la façon de diriger la revue et sur l'intérêt qu'il y avait à publier aussi bien les symbolistes que les romans et les tenants de la tradition parnassienne. Seuls^ les réalistes se tenaient à l'écart, car notre idéalisme, notre souci d'un art de décor et de légende ne leur disaient rien qui vaille. Quant à nos collaborateurs, tels qui se combattaient comme théoriciens n'en étaient pas moins les meilleurs amis du monde.
Mazel résolut de resserrer encore ces liens en donnant des soirées où nos amis se rencontreraient et où l'on discuterait de omni re scihili... et quibusdam aliis sous la présidence amicale du maître de la maison et d'une charmante Dame aux cheveux d'or, aux yeux d'azur étincelant qui daignait nous verser ellemême un thé impeccable et un sherry-brandy glorieux.
Ces réceptions avaient lieu dans l'appartement de Mazel, rue de Varenne. On y rencontrait des poètes, des peintres, des philosophes et quelques musiciens. Alphonse Germain, défenseur de l'art catholique, y causait dans un coin avec Alexandre Séon, peintre un peu grisâtre, dessinateur remarquable qui, par la suite, exposa chez les Rose-Croix et illustra les œuvres
de M. Péladan. Germain, toujours calme, était fort intéressant à écouter. Il eut été aussi intéressant à lire s'il n'avait semé ses articles de néoiogismes effarants tels que le mot ipséisme qu'il prétendait substituer au mot personnalité. Le compositeur Quittard, qui mit en musique plusieurs poèmes du Pèlerin passionné, se querellait, à propos de Wagner, avec son confrère Gaston Dubreuilh qui s'amusait à opposer au Maître de Bayreuth, les musiquettes de Boïeldieu, A.uber et autres Ambroises Thomas. Le Cardonnel, englouti dans un fauteuil, émettait, d'une voix caverneuse, des arguments sur la nécessité d'entreprendre une croisade pour rendre au Pape les Etats de l'Eglise. Henry Bérenger demandait qu'on se mit en quête d'un idéal moderne ou critiquait amèrement la philosophie de M. Barrés. Henri Degron, fort timide, vêtu d'un costume de nankin couleur canari, cravaté de bleu ciel, se blottissait contre la cheminée, ne soufflait mot et promenait sur l'assistance le regard rêveur de ses yeux bridés d'extrême-oriental. Stuart Merrill, beau comme un demi-dieu, toujours débarqué la veille d'un paquebot transatlantique ou prêt à prendre le train pour de vagues Allemagnes, racontait ses voyages. Rambosson, jovial et finaud, plaisantait Signoret, chevalier du Saint- Graal, qui lui répondait en déclamant éperdument ses derniers vers. Un affolé de métaphysique nébuleuse, le docteur Antoine Gros, frère du poète Charles Gros et du peintre verrier Henri Gros,
nous assommait de considérations pesantes sur Kant, Hegel et Schelling. Pour faire diversion, je le mettais sur le chapitre de Yillicrs de l'Islc-Adam. II haïssait, je n'ai jamais su pourquoi, l'admirable auteur des Contes cruels et de l'Eve future et ne tarissait pas en diatribes sur son compte. Quand il avait bien dégorgé son fiel, parmi la réprobation générale, je le traitais de « vieillard sinistre » et je le poursuivais de sarcasmes jusqu'à ce qu'il eut clos son robinet à calomnies. Alors il tirait un livre de la bibliothèque, feignait de s'absorber dans sa lecture et, tout en me lançant des regards furieux, ne proférait plus un son de la soirée.
Henri de Régnier venait quelquefois et, faisant miroiter son monocle sur le groupe des poètes, prônait, avec des restrictions inquiétantes, les vertus du vers libre. Laurent Tallhade contournait des madrigaux à la fée du logis ou récitait ses adorables ballades : Lorsque Jésus reconnaîtra les siens, ou Fleurissonsnous d'un brin de clématite, à moins qu'il n'abominât Jean Rameau, rhapsode claudicant et la prépotence du Mufle. Vielé-Griffin, hérisson et bourru comme il le fut toujours, criblait de rebuffades ses interlocuteurs. Hugues Rebell, glabre effarouché, se réfugiait à l'ombre de Boylesve qui, tout en caressant sa barbe soyeuse, lui chuchotait à l'oreille, pour le plaisir de le voir s'empourprer, d'énormes érotismes.
Enfin Mazel, allègre et sautillant^ évoluait à travers le salon, abouchait les gens faits pour s'entendre, par-
lait, tour à tour, de stratégie, d'esthétique et de religion et, avec une bonne grâce parfaite, mettait tout le monde à l'aise...
Bref, l'atmosphère était cordiale au possible. Aussi, ceux qui fréquentèrent ces soirées n'ont pas cessé d'en cultiver le souvenir avec le regret de ce temps où nous étions jeunes, pleins d'illusions magnifiques et si épris d'art pur que toutes choses nous semblaient vaines en comparaison.
Naturellement, parmi tant de propos échangés dans l'enthousiasme, il y avait place pour quelques légers ridicules. C'est afin de les noter que naquit Harold Swan.
On sait que. sous se pseudonyme, je m'amusai, pendant trois ans, à critiquer quelques-uns des travers du symbolisme — sans m'épargner moi-même. Le secret, connu seulement de Mazel, de Boylesve, de Léon Deschamps, de Rambosson et de mon fils Henri Degron, fut si bien gardé que je reçus des lettres de certains de nos adversaires où l'on me félicitait de plaisanter l'école et surtout « cet absurde Retté (i). »
(i) Il y a d'autant moins d'inconvénient à révéler la personnalité réelle d'Harold Swan que le secret a été divulgué, récemment, en plusieurs endroits, entre autres : dans Les Poètes d'aujourd'hui de Van Bever et Leautaud, dans Les Hommes d'aujourd'hui de la librairie Messein et dans ma biographie par Joseph Uzanne, au tome VIII des Figures contemporaines de la collection Mariani.
Enfin, pour pousser jusqu'au bout la plaisanterie, Deschamps lit faire un soi-disant portrait d'Harold Swan et Rambosson, grand mystificateur, publia, dans La Plume, une biographie imaginaire et si drolatique que je la reproduis ci-dessous.