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LA CRAVACHE

Sur le côté gauche de la rue d'Aboukir, en venant de la rue Saint-Denis, s'ouvrait, en 1888, et s'ouvre sans doute encore la Cour des Miracles. Ce n'était plus la tanière à truands décrite par Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris, mais, tout de même, une sentine jaunâtre et fétide, habitée par une population hétéroclite.

Dans cette cour il y avait une imprimerie. Et dans cette imprimerie se manifestait un maître-typographe qui possédait un petit journal nommé — nous n'avons jamais su pourquoi — la Cravache. M. Georges Lecomte, le futur auteur des Valets, des Cartons verts et du Veau d'or, cumulait, à cette époque, les fonctions de caporal d'infanterie et de critique d'art. En peine, comme nous, d'un endroit où l'on pût parler

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librement de li Itéra lure, il découvrit, entre deux gardes montées au poste de la Banque, cet industriel qu'il jugea digne d'assumer l'honneur de publier nos proses et nos vers. Justement la Cravache se trouvait dépourvue de rédaction. M. Lecomte fit si bien qu'il persuada à l'imprimeur de nous confier son journal, en lui assurant que, rédigée par des écrivains dont les uns commençaient à être notoires et dont les autres le deviendraient certainement, la Cravache lui vaudrait une réputation de Mécène et même des avantages plus positifs. L'imprimeur goûta son projet. Et il fut convenu que, le journal restant hebdomadaire, nous en remplirions, chaque samedi, trois pages de la façon qu'il nous plairait, la quatrième restant rigoureusement léservée à un bulletin financier dont un quelconque boursier avait l'entreprise.

Nous entrâmes dans les vues de M. Georges Lecomte d'autant plus que la situation du local nous paraissait de bon augure à nous qui prétendions réaliser le miracle de transformer du tout au tout la littérature. Du reste les sommaires de la Cravache témoignaient du plus large éclectisme. Les symbolistes, il est vrai, y dominaient avec MM. Jean Moréas, Gustave Kahn, Henri de Régnier, Yielé-Griffin, Verhaeren et le signataire de ces lignes. Mais on y trouvait aussi les noms de MM. Huysmans, qui y publia des fragments de son étude sur la Bièvre, Hennique qui donna deux chapitres de son roman : Un Caractère, les frères

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Rosny qui donnèrent quelques contes antédiluviens. MM. Paul Adam, Edmond Cousturier, Félix Fénéon apportaient des notes d'art et des comptes rendus d'expositions. De temps en temps, M. Charles Morice, commentait, « sous l'angle d'éternité » la philosophie d'un grand poème : le Rcve de Vivre dont nous attendons encore la publication. Enfin Verlaine publia, dans la Cravache, la plus grande partie des poèmes qui furent, plus tard, réunis en volume, sous le titre de : Parallèlement. — Quand parurent les sonnets des Amies, l'imprimeur se montra légèrement effarouché. On le calma en lui affirmant que les gens de justice ne lisaient jamais de vers. Au surplus, M. Bérenger n'était pas encore inventé.

L'imprimeur aurait eu bien d'autres raisons de s'étonner s'il avait suivi la façon dont les numéros étaient composés. Mais il ne s"en inquiétait guère : pouvu qu'on n'empiétât pas sur la page financière, il se trouvait satisfait. Pourtant, il y avait des numéros qui ne contenaient que des vers, d'autres, la traduction par Vielé-Griffin des poèmes de Walt Whitman, d'autres de la critique d'art. Certains jours, la copie afïluait; d'autres fois, personne n'avait rien envoyé. On avait alors recours, pour remplir les colonnes, aux élucubrations de M. Anatole Cerfbeer.

Ce Cerfbeer était un assez bizarre individu. Auteur, en collaboration avec M. Jules Christophe, d'un Répertoire de la Comédie humaine fort bien fait et qui

témoignait d'un culte fervent de la gloire de Balzac, il s'était voué, ce travail terminé, à l'élaboration d'une monographie des vingt arrondissements de Paris, envisagés au point de vue de l'archéologie, de l'histoire et... de la politique contemporaine. Cette monographie était rédigée dans un dialecte qui tenait à la fois du petit nègre et du style abréviatif usité pour les télégrammes.

Tous les vendredis a l'heure oii se préparait le numéro du lendemain, M. Gerfbeer arrivait à la Cravache. Il gravissait l'échelle qui menait au bureau de rédaction, installé dans une soupente et qui contenait, pour tout ameublement, une table maculée d'encre, un fauteuil boiteux et des rouleaux de papier à journal. Il attendait, sans souffler mot, qu'on eut arrêté le sommaire. Si la copie avait donné, il se retirait. Mais si l'on se trouvait à court, il posait sur la table le feutre difl'orme oii s'abritait son énorme calvitie, déboutonnait la houppelande couleur moutarde qui lui battait les talons et tirait, de sa poche de côté, une liasse de petits papiers couverts d'une fine écriture. Alors il semblait que la porte d'une écluse à paroles s'ouvrît au dedans de lui. Parmi force étincelles de salive — car il était d'élocution pluvieuse — il se mettait à expliquer et à développer les beautés de son travail jusqu'à ce que, de guerre lasse, on eût remis ses petits papiers aux typos.

Cela ne lui suffisait pas. Il pénétrait dans l'antre où

grondaient les presses, arrosait les ouvriers de recommandations saugrenues et réduisait le prote au désespoir en lui récitant jusqu'à six fois de suite le texte de son article.,

Pauvre Cerfbeer, si ennuyeux et si convaincu ! Il est mort. Et je veux souhaiter qu'on l'ait enterré dans un linceul formé de numéros de la Cravache collés ensemble. Il méritait bien cela car, tous les quotidiens ayant refusé sa prose-express, il nous avait été une suprême ressource les jours où nul d'entre nous n'avait rien apporté au journal...

Cependant il arrivait que M. Cerfbeer lui-même fit défaut. Un certain vendredi, je trouvai Georges Lecomte qui bramait sa désolation et faisait les grands bras dans la soupente.

Dès qu'il m'aperçut au haut de l'échelle, il se précipita sur moi en criant : « Retté, soyez notre sauveur ; je n'ai rien reçu pour le numéro de demain, Barbey d'Aurevilly vient de mourir, et vous comprenez que nous serions déshonorés si nous ne lui consacrions pas un article. Mettez-vous là et fabriquez-moi tout de suite une nécrologie transcendante.

-— Diable, répondis-je, comment voulez-vous que j'improvise, au pied levé, une étude sur Barbey ? Certes, j'admire autant que vous l'auteur de l'Ensorcelée et des Diaboliques. Mais d'abord, je n'ai pas ses livres sous la main et ensuite il est impossible de remplir les douze colonnes de la Cravache avec l'éloge de Barbey. »

Georges Lecomte réfléchit un moment, puis ouvrant le tiroir de la table, il en tira un manuscrit fripé qui contenait des vers.

« Voilà notre afl"aire, s'écria-t-il, ce sont des poèmes qu'un barde de province nous a envoyés il y a trois mois. Ils ne sont pas fameux mais ils feront quatre colonnes... Chargez- vous des huit autres, je vous en supplie au nom de l'art, de la littérature et de tout ce que vous avez de sacré. »

Je me laissai attendrir ; je m'assis en tailleur devant un rouleau de papier à journal qui me servit de pupitre et j'écrivis en deux heures l'article demandé. On l'imprima tout chaud et l'honneur de la Cravache fut sauvé. Par exemple, je crois pouvoir affirmer, sans crainte de me tromper, que cet article n'était pas un chef-d'œuvre.

Le plus amusant de rafi"aire, c'est que le poète de province, fou de joie de se voir publié dans un journal parisien, nous écrivit une lettre de remerciements pleine d'effusion et qu'il nous accabla, dès lors, d'une grêle de vers. A chaque courrier il en arrivait. On se garda du reste soigneusement de les publier.

Mais malgré tant de verve et d'ingéniosité mises au service de la Cravache, malgré les proses et les poèmes de valeur que nos collaborateurs y donnaient, le journal demeurait profondément ignoré. Nous ne possédions qu'un seul abonné procuré par Félix Fénéon. En outre, nous avions totalement négligé la mise en

vente, de sorte que chaque numéro se soldait par des bouillons formidables.

A la fin, l'imprimeur se fatigua ; il nous reprocha de n'être pas encore célèbres, déclara que notre httérature paraissait absurde à sa femme et enfin nous pria, sans politesse, d'aller publier ailleurs — le plus loin possible de sa maison. Nous eûmes beau lui demander un peu de patience, lui affirmer que s'il nous lâchait, la postérité le jugerait sévèrement, il ne voulut entendre à rien. — Et voilà le symbolisme sur le pavé...

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