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SOUVENIRS SUR EMILE ZOLA

La lettre d'Emile Zola, que je publie ci-dessous, constitue un document d'un vif intérêt pour l'histoire des lettres françaises dans ces dernières années. Afin d'en souligner la portée, je suis obligé d'entrer dans quelques explications et de parler de moi-même, car elle fut l'origine de mes relations assez suivies avec le grand écrivain et des notes qu'on va lire.

Au cours des conversationsque nous eûmes ensemble, Zola me confia beaucoup de renseignements touchant les critiques qu'on faisait de son œuvre, sa méthode de travail pendant l'affaire Dreyfus, la façon dont il concevait le sujet du dernier volume de la série des Quatre Evangiles, intitulé Justice, que la mort l'empêcha d'écrire, et ses projets d'avenir.

(i) Ce chapitre est la reproduction d'un article publié le i" novembre 1902. c'est-à-dire peu après la mort de Zola, par VEuropéen, le journal international si bien dirigé par Louis Dumur.

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Avec son autorisation, je prenais des notes. Quelques-unes ont été publiées, qui concernaient l'Affaire ; et Zola voulut bien me dire qu'elles rendaient très exactement sa pensée. D'aulres sont inédites : ce sont celles que je donne plus loin. Je puis certifier qu'elles contiennent les paroles mêmes de Zola.

Lorsque le Symbolisme commença de se manifester, ceux qui en furent les représentants combattirent assez vivement le naturalisme. Personnellement, j'avais attaqué la théorie d'art soutenue par Zola dans différents articles où je montrais^ je le reconnais aujourd'hui, plus de passion que d'équité. Cependant, à mesure que j'étudiais davantage l'oeuvre de l'auteur des Rougon- Macquard, je me sentais ébranlé dans mes préventions juvéniles. Enfin, quand parut Rome, je me résolus à en faire une longue étude on, tout en rendant justice au labeur colossal du Maître et à l'intensité de vie qui se dégageait de ses livres, je formulais quelques restrictions. Cette étude fut publiée par la revue La Plume. J'y analysais longuement Rome. Je m'efforçais de réfuter quelques-unes des critiques que les défenseurs du Spiritualisme en avaient faites. Je faisais ressortir les qualités de l'œuvre. D'autre part, je relevais une opinion prêtée à Zola par un journaliste au cours d'une interview récente. Le reporter lui faisait dire qu'il s'inquiétait peu des critiques et que le seul critérium qu'il admît était la forte vente de ses livres.

Je répondais : a Si certaines personnes achètent

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beaucoup les livres de M, Zola, c'est peut-être pour des raisons extra-littéraires, par exemple pour y chercher les crudités et les indécences, que certains de ses adversaires lui reprochent, avec une évidente mauvaise foi, d'y avoir accumulées. On pourrait aussi lui rappeler ce qu'il écrivait jadis, à propos de la vente considérable des romans-feuilletons : (c Les abécédaires aussi se vendent beaucoup. » Je lui ferais simplement remarquer que nombre de livres ne peuvent plaire qu'à un public moins étendu que celui qui lit de préférence des romans. Croit-il, par exemple, que VOrigine des Espèces de Darwin ait un nombre considérable de lecteurs .^^ Est-ce que son débit, relativement restreint, lui enlève rien de sa portée ? Ce serait faire injure à M. Zola que de lui prêter un pareil sentiment... »

A la fin de mon étude, je parlais des candidatures réitérées de Zola à l'Académie et de ses échecs et j'opposais à sa persistance, malgré ces déboires répétés, ce qu'il avait écrit autrefois sur l'Académie. Je lui citais, entre autres, ces phrases du Roman Expérimental : (( Une institution pareille ne saurait compter dans le mouvement littéraire d'un peuple; elle n'a ni signification, ni action, ni résultat quelconque... Elle reste une simple gloriole ?

Mais alors, concluais-je, pourquoi solliciter cette gloriole "^

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L'article parut en juin 1896. Et je reçus aussitôt la lettre suivante que je transcris intégralement :

Médan, 4 juillet i8g6.

Monsieur et cher confrère,

J ai lu avec un grand intérêt et un grand plaisir l'article que vous avez écrit sur Rome. Certes, je suis heureux des éloges et je vous remercie de ceux que j'y ai trouvés; mais ma joie est bien plus grande de voir un peu de vérité et de justice faites sur des œuvres qui ne sont plus de moi depuis que je les ai données au public. Vraiment, on les défigure trop et votre effort à les remettre dans leur vrai jour m'a été d'autant plus agréable qu'il venait d'un jeune écrivain militant qui m'a plutôt combattu jusqu'ici.

Mais comment pouvez-vous croire que je ne pèse les œuvres qu'à la balance du succès ? C'est là une légende imbécile. Jamais je n'ai dit cela ; jamais je ne l'ai pensé. J'ai toujours méprisé le succès et j'ai dit combien il était inquiétant et fâcheux parfois. On me prête vraiment trop de bêtises et de vilenies !

— Quant à la question académie, elle est plus complexe, et le pis est que je veux et dois me taire. Je suis comme l'innocent soupçonné des mélodrames qui pourrait, d'un mot, se faire absoudre et que des raisons de haute politique empêchent de dire ce mot.

Encore merci et veuillez me croire votre bien cordial et dévoué

Emile Zola.

Très heureux de cette lettre, je publiai immédiatement une note rectificative dans La Plume touchant la

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fausse interprétation donnée des paroles de Zola par le reporter. Puis j'allai rendre visite au Maître.

Pendant Cette visite j'essayai de faire s'expliquer Zola sur sa candidature à l'Académie. Mais il observa la plus grande réserve et, tout au plus, me laissa-t-il entendre qu'il voulait mettre, jusqu'au bout, l'Académie dans son tort.

« Après tout, lui dis-je, on vous traite, à l'Institut, comme on a traité Balzac. C'est plutôt une gloire. »

Zola sourit et hocha la tête sans répondre.

A partir de cette époque, je le revis assez souvent. Mais parmi ces entrevues, celle qui m'a laissé le plus de souvenirs eut lieu peu après son retour d'Angleterre, en octobre 1899.

Fécondité venait de paraître et Zola m'en avait envoyé un exemplaire. J'allai le remercier et je le trouvai fort tracassé des objections qu'on faisait à son livre.

« Il y a longtemps, me dit-il, que le sujet de Fécondité tnç, préoccupait. Dans ma conception première, cela devait s'intituler : le Déchet ; et je ne songeais pas encore à opposer aux pratiques malthusiennes l'exemple d'une famille où l'on ne frauderait pas la nature et où le grand nombre des enfants deviendrait une cause de prospérité. Le Déchet c'aurait été un tableau fort sombre, sans atténuations, et qui, peut-être, aurait causé une impression par trop pénible sur l'esprit du lecteur. Ce fut quand j'eus terminé Les Trois Villes, que mes idées se modifièrent à cet égard. Je résolus de

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placer le remède à côté du mal et de là, le volume sous la forme que vous connaissez.

« Pourtant, on a encore prétendu que je forçais la note. Philippe Gille, dans le Figaro, m'a reproché d'avoir majoré les chiffres, exagéré le nombre des femmes qui se soumettent à l'ovariotomie. Eh bien, je puis vous certifier que j'ai plutôt atténué. Et je n'ai même pas tout dit. Vous savez avec quel soin je me documente. J'ai consulté les statistiques officielles ; j'ai interrogé les gens compétents ; j'ai étudié les livres qui traitent de la question ; enfin, j'ai visité des bureaux de placement pour nourrices et des officines de sages-femmes. Bref, j'ai marché d'après des données rigoureuses et incontestables. A ce point de vue, je défie qu'on me réfute. Le fléau existe bien tel que je l'ai signalé. . . »

Je demandai alors à Zola si ses préoccupations durant l'affaire, ses procès et son exil ne l'avaient pas empêché de travailler.

Il me répondit par les détails suivants dont l'intérêt est d'autant plus grand qu'ils nous renseignent sur sa puissance de volonté et sur ses habitudes de travail.

« C'est à la fin de décembre 1897, que je commençai à former le dossier de Fécondité. La besogne n'était pas mince ! J'écrivis d'abord un plan général du livre et je dressai des tableaux synoptiques pour m'y reconnaître parmi les douze enfants de Mathieu Froment. Lors de mon premier procès, j'étais en

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plein travail de préparation. Quoicpie cela puisse paraître malaisé, je réussis à me dédoubler pour ainsi dire ; et je parvins à mener de front l'ébauche de mon livre et la campagne pour Dreyfus.

« Au moment de mon procès de Versailles, mon plan était fini. L'armature de l'œuvre était debout et j'allais commencer à rédiger le premier chapitre. Mais comme je m'attendais presque à être arrêté, j'avais dit à ma femme : « Si, par hasard, on me fourre en prison tout de suite, tu réuniras les pièces de mon dossier et tu me l'apjjorteras...

« IN 'ayant pas été arrêté, j'allais poursuivre ma besogne. Mais alors, quelqu'un m'affirma que je courais du danger en restant à Paris et je me décidai à quitter la France...

« Peut-être était-ce prudent. Cependant, je vous avouerai qu'il ne m'aurait pas déplu d'être mis sous les verrous... Ma foi non ! Il me semble qu'en prison l'on doit très bien travailler. Et puis j'aurais connu des sensations nouvelles.

« Quoi qu'il en soit, je suivis le conseil qu'on me donnait. Je partis brusquement pour Londres, sans emporter mes papiers et sans même prendre de linge. A l'hôtel où je descendis, je fus reconnus presque aussitôt. Gomme je craignais les reporters et que je voulais avoir la paix à tout prix, je gagnai la banlieue de Londres, et, sous le pseudonyme de Beauchamp, je m'installai d'abord, dans un petit cottage isolé, puis

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ensuite, à Norwood près de Sydenham, Je m'y logeai dans un hôtel où l'on me donna l'appartement qu'avait occupé l'empereur Frédéric, quand il vint incognito consulter les médecins anglais pour son cancer.

« Ma femme seule et l'un de mes amis connaissaient ma retraite. Ils m'envoyèrent mon dossier et des effets. Bien tranquille, je me mis à l'ouvrage. Je commençais mon premier chapitre, le 4 août 1898. J'ai note la date parce que je voulais vérifier si mes autres préoccupations ne m'empêcheraient pas de donner la somme de labeur quotidien dont j'ai coutume. Cela marcha parfaitement. Je ne lisais aucun journal ; je ne voyais personne. J'étais tout au plaisir de faire vivre peu à peu mes personnages. J'écrivais, comme je le faisais en France, toute la matinée, et l'après-midi, je faisais une course à bicyclette. J'étais donc dans d'excellentes conditions pour produire.

« Au commencement de septembre, j'avais fini sept chapitres, quand je reçus une dépêche qui m'annonçait le suicide du commandant Henry. Ah ! par exemple, alors, je fus bouleversé. Je pris ma bicyclette et je courus acheter des journaux anglais. Or, je ne sais pas l'anglais et je ne voulais pas interroger les gens de l'hôtel, de peur de trahir mon incognito. Je me procurai un dictionnaire et une grammaire et je réussis, non sans peine, à m'assimiler les détails de cet incident tragique.

« A partir de ce moment, j'achetai tous les jours les

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feuilles françaises. J'étais anxieux au plus haut point de savoir comment tourneraient les choses. Si je m'étais écouté, j'aurais mis mon livre de côté. Mais je me dis qu'il me fournissait une distraction nécessaire. Je ne cessai donc d'y travailler, ajoutant quotidiennement trois ou quatre pages aux pages de la veille. Si bien que jPJco/if///e avança toujours et que, le 27 mai 1899, je pus écrire le mot: Jîn au bas de mon manuscrit.

(( Le 4 juin, je rentrais en France et je donnais tout de suite le livre à l'impression. »

Je demandai à Zola quelles étaient ses intentions touchant le sujet des trois autres volumes qui devaient former, avec Fécondité, la série des Quatre Evangiles, « Vous savez, me répondit-il, je ne pense vraiment à mes livres que peu de temps avant de commencer aies écrire. Alors je promène mon sujet, je marche beaucoup en le tournant et en le retournant dans mon esprit. Comme je viens de vous le dire à propos de Fécondité, il m'arrive parfois de le modifier au dernier moment... Le second livre de la série sera intitulé Travail. Mais pour celui-là, je suis un peu embarrassé. J'ai traité la mine et l'usine. Or, ce n'est pas tout le travail : il y a aussi la terre. Je viens de traiter le sujet dans Fécondité. Et, antérieurement, je l'avais étudié, comme vous le savez, dans celui de mes livres qui porte ce nom. Enfin, je verrai... Jaurès m'a parlé de la verrerie de Carmaux : ce serait un thème

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intéressant. Peut-être esquisserai-je l'idéal de la cité socialiste. »

On se rappelle que Zola ne s'arrêta pas à cette idée de se servir de la verrerie de Carmaux. Par contre, Travail donne bien, en effet, une évocation idéale du collectivisme.

Rien n'était plus intéressant que d'assister de la sorte à la genèse dans l'esprit de l'écrivain de ses œuvres futures. Ayant remarqué que Zola prenait plaisir à élaborer devant moi ses plans, je lui demandai encore ce que serait le troisième volume Vérité, actuellement en cours de publication dans un journal.

« Ah ! quant au sujet, je n'en sais rien du tout. Ce que je puis vous dire c'est que je me servirai peutêtre de mes observations au cours de l'Affaire Dreyfus. Il y aurait lieu aussi de combattre cet antisémitisme barbare qui est une honte pour notre pays. En tout cas ce livre sera basé sur la science... »

Il se leva du fauteuil où ilétait resté assis jusqu'alors, jouant avec un coupe-papier, et continua, tandis que sa figure prenait une expression de conviction opiniâtre et que ses mains esquissaient des gestes brefs : « Oui, sur la science, car je ne cesse pas de croire à la science. C'est elle qui, malgré les lenteurs de l'évolution et ses retours au passé, nous donnera la morale et l'esthétique de la société future, plus de bienêtre, une conception plus large de la vie et moins de haine entre les hommes. Je l'opposerai aux doc-

trines qui la tiennent pour malfaisante. Je montrerai qu'elle est la base même d'un labeur fécond pour l'humanité. Quand on s'est fait une conception scientifique de l'univers, on travaille avec joie, on se porte bien et on est heureux.

« Est-ce que vous croyez que si je n'avais pas été pénétré de cette conviction j'aurais pu continuer à produire malgré les railleries, les outrages et les calomnies dont on me poursuivait ? »

Je l'approuvai de tout mon cœur et admirai l'éloquence abrupte avec laquelle il affirmait sa foi. A ce moment, il m'apparut bien le lutteur persévérant que révèlent ses livres de polémique et ses romans.

Je lui demandai enfm ce qu'il comptait faire du quatrième volume de la série : Justice, celui que la mort l'empêcha d'écrire et pour le plan duquel il n'a laissé, paraît-il, aucune note. La réponse qu'il me fit en est d'autant plus intéressante à rapporter,

« Je crois bien, me dit-il, que pour Justice, je me lancerai en pleine utopie. Oui, ce sera, sans doute, un songe de beauté et de bonté, l'apothéose lyrique de l'humanité en marche vers toujours plus de civilisation. J'y mettrais mes espoirs et tout ce que j'ai d'optimisme dans le cerveau. J'écrirais, en somme, un grand poème en prose, plein de lumière et de douceur. Et alors on ne m'accusera peut-être plus de calomnier les hommes.

• — Oui, repartis-je, ce serait un couronnement de

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rêve au monument de vie réelle que vous avez édifié.

— Quelque chose dans ce genre... Et Zola, me regardant avec un sourire, ajouta : Une envolée dans la chimère, cela vous va, n'est-ce pas, poète ?

— La chimère a du bon, répondis-je, mais après, que comptez- vous faire ?

— Après, dit Zola en se rasseyant, ma foi, je me reposerai. N'est-ce pas, j'en aurai bien gagné le droit? Je rêve d'aller m'installer aux îles Baléares. C'est un pays admirable dans un climat délicieux. Je tâcherai d'oublier que je fus quelqu'un. J'écarterai de moi Iq souvenir de mes luttes, de mes défaites et de mes victoires. Je passerai mes dernières années à me chauffer au soleil et à contempler la nature dans une grande paix. »

Le coude appuyé au bras de son fauteuil, il se couvrit les yeux de sa main et se prit à méditer. Ne voulant pas troubler la rêverie de retraite où il se complaisait, je me retirai. ..

La dernière fois que je le vis, ce fut en avril 1900. Je me rappelle qu'il avait sur sa table un magnifique bouquet de violettes et de campanules. Un de ses chiens était couché sur le tapis à côté de lui. Tandis que nous causions, quelqu'un ouvrit la porte et l'autre chien de Zola se précipita dans la chambre. Immédiatement, une bataille commença : les deux bêtes se sautèrent à la gorge, et parmi des grognements furibonds, commencèrent à se houspiller. Zola se leva

pour les séparer. Dans ce mouvement, il accrocha le guéridon où les fleurs étaient placées. Le vase qui les contenait se renversa. Zola ramassa le bouquet et, le tenant d'une main, il prit, de l'autre, l'intrus par la peau du cou et le mit à la porte.

« C'est curieux, me dit-il en se rasseyant, ces deux animaux ne peuvent pas se sentir. Nous sommes forcés de les tenir séparés car, dès qu'ils s'aperçoivent, ils se sautent dessus. »

Si je mentionne ce détail, c'est parce que, comme on le sait, les deux chiens survécurent à la catastrophe où périt Zola. L'un se trouvait dans la chambre à coucher. Mais l'autre était enfermé dans un cabinet voisin. En lisant ce détail dans les journaux, je me suis souvenu de l'incident qui vint au travers de notre conversation et je me remémorai la phrase par quoi Zola le conclut : « Les bêtes, me dit-il, sont quelquefois aussi absurdes que les hommes... pas souvent, car leur instinct surpasse en bien des points notre raison, mais tout de même quelquefois. »

Nous parlâmes ensuite de peinture. Je dis à Zola mon admiration pour le portrait que Manet avait fait de lui, portrait qui ornait la salle de billard ; il me répondit : « Oui, ce portrait n'est pas mal, et pourtant Manet ne fut pas un très grand peintre ; c'était an talent incomplet. »

Cette opinion, ainsi exprimée, me surprit un peu car je me rappelais maintes pages où Zola célébrait

avec enthousiasme l'art du promoleur de l'impressionnisme. Je ne pus m'empêcherde le lui faire observer.

« Ah 1 me répondit-il, j'étais jeune, je cherchais partout des armes pour défendre la doctrine sur laquelle j'ai basé mes livres. Manet par son souci de choisir des sujets contemporains et son effort vers le réalisme m'avait semblé bon à soutenir. Mais, pour dire la vérité, sa peinture m'a toujours un peu déconcerté... Et lui encore, ce n'était rien ! Depuis, on a été de mal en pis. Aujourd'hui, lorsque je vais aux Salons, je suis ahuri. Ainsi, cette année, tous les peintres voient bleu : c'est du rêve encore cela, ce n'est pas la réalité. Ils ont, j'en ai peur, une fêlure au cerveau... »

Il se peut que ces phrases textuelles de Zola déplaisent à quelques-uns. Mais qu'y faire ! Il m'apparut très nettement, ce jour-là, qu'il éprouvait une répulsion véritable pour l'art tourmenté, gâté par une recherche d'étrangeté où beaucoup de peintres actuels se dépensent.

« D'ailleurs, reprit Zola, je ne puis pas m'emballer pour la peinture... C'est comme la musique, lorsque j'en écoute, je deviens vite distrait et je pense à autre chose,

— Pourtant, dis-je, vous avez porté, dans VŒuvre, des jugements sur plusieurs musiciens et ils étaient exacts.

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— Oh ! un de mes amis m'avait fourni des notes. Non, voyez-vous, la peinture et la musique n'arrivent pas à me prendre à fond. En réalité, je ne me suis jamais passionné et je ne me passionne vraiment que pour la littérature... Et puis, maintenant, on complique trop. Vous autres, vous avez cherché à mêler ensemble tous les arts, à donner des impressions picturales et musicales avec des mots. C'est trop demander à la littérature. Chaque chose à sa place et surtout soyons simples. Moi, j'aime la simplicité et la clarté. »

Je lui demandai aussi ce qu'il pensait des jeunes gens qui menaient alors grand tapage dans la littérature et qui, se réclamant de lui, visaient à une évolution naturiste opposée au symbolisme.

« Ils ont de la fougue et de la bonne volonté, mais ils n'ont encore rien donné de bien décisif. Et, pour tout dire, il ne me semble pas qu'ils sachent très bien 011 ils vont. Je les trouve un peu incohérents. Mais ce sont des jeunes gens. Et il faut toujours avoir confiance dans les jeunes gens. «

Comme je me retirais, Zola, en me reconduisant, me demanda à quoi je m'occupais en ce moment. Je lui disque je composais des vers. Il fit un peu la moue car il est indéniable qu'il ne prisait pas beaucoup la poésie et il me dit : « Enfm, vous travaillez et vous avez raison. Le travail et la volonté, il n'y a que cela dans la vie. »

Ce sont là les dernières paroles que je lui entendis prononcer, ne l'ayant pas revu depuis. Elles résument bien son caractère et son œuvre : travail obstiné pour obtenir de solides résultats ; volonté inflexible qui lui permit de conquérir, parmi les déboires et les outrages, une place glorieuse dans les lettres françaises. — J'aurais pu délayer dans des commentaires les confidences qu'il me fit. Mais il m'a paru qu'il valait mieux les donner telles quelles parce que, présentées de la sorte, sans glose et sans restrictions, elles ne peuvent, je crois, qu'augmenter les regrets de ceux qui admirent le puissant réaliste.

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