GLANES
Pour se bien renseigner sur le symbolisme, il est nécessaire de consulter le Livre des Masques de Rémy de Gourmont, La Poésie contemporaine de Vigié-Lecoq, Symbolistes et Décadents de Gustave Kahn, Poètes d'aujourd'hui de Léautaud et Van Bever et mes Aspects. Ces volumes exposent au complet les théories de l'école, donnent les nuances d'opinions qu'elle suscita, sa bibliographie et la biographie d'un grand nombre des poètes qui la formèrent.
Mais ils n'insistent pas sur maints détails bons à connaître et du genre de ceux que j'ai réunis dans ce livre. Montrer les symbolistes dans leur réalité et débarrassés de la carapace de sottes légendes dont on les affubla a été mon but. C'est ce que j'essaierai de faire encore dans les paragraphes suivants.
LE THÉÂTRE d'ART
J'ai dit^ à propos du banquet présidé par M. Claretie, que les symbolistes ne s'étaient guère préoccupés de donner des pièces aux tbéâtres officiels. Il importe de remarquer aussi que s'ils imposaient assez volontiers à certains de leurs poèmes une forme dramatique, ils négligeaient de les développer de façon qu'ils pussent être mis à la scène. Toutefois, il y eut quelques exceptions, mais plutôt par les prosateurs du mouvement.
Un jeune homme surgit en 1890, qui se mit en tête de représenter non seulement les pièces jouables mais encore de faire réciter sur les planches, par des acteurs dressés à cet effet, quelques-uns de ces poèmes à forme plus ou moins dramatique. C'était M. Paul Fort qui a, depuis, publié trois ou quatre volumes de prose rythmée, d'un lyrisme assez intense.
Cet éphèbe audacieux — il avait dix-huit ans — fonda le Théâtre d'art qui, dans une petite salle du Faubourg-Montmartre, au Vaudeville, en matinée, au Théâtre-Montparnasse, représenta : L'Intruse et les Aveugles de Maeterlinck, Les Uns et les Autres de Verlaine, La Voix du Sang et Madame la Mort de Rachilde,
Théodat de Rémy de Gourmont, les Flaireiirs de Van Lerberghe, Le Concile féerique de Laforgue, une traduction de La tragique histoire du docteur Faust de Marlowe, par MM. de Nion et Striensky, etc. Quant aux récitations de poèmes, elles comprirent des adaptations de Chansons de Gestes par Merrill, Hérold et Retté, La Fille aux mains coupées de Pierre Quillard, une paraphrase du Cantique des Cantiques par Paul Roinard, une traduction du Corbeau d'Edgar Poe par Mallarmé, Le Bateau ivre de Rimbaud, etc., etc.
Je parlerai de la représentation des Aveugles, du Concile féerique et du Cantique des Cantiques qui furent joués dans la même soirée.
Maeterlinck, qui habitait alors sa ville natale, Gand, n'avait pu venir à Paris pour diriger les répétitions des Aveugles. Et il m'avait délégué le soin de les mettre en scène. Je m'y employai de tout cœur ; et ce ne fut pas trop d'une trentaine de répétitions pour plier les acteurs et surtout les actrices à la récitation de cette prose qu'ils jugeaient insolite. Les rôles finirent cependant par être sus. Le principal était tenu par M. Lugné-Poé, futur fondateur de théâtre de l'Œuvre, qui s'en tira fort bien. Tout promettait donc de marcher, quand, presque au moment de lever le rideau, je m'aperçois qu'il manquait un accessoire indispensable.
On sait que la pièce a pour thème les lamentations d'une troupe d'aveugles perdus au plus profond d'une
forêt. Le prêtre qui les conduisait les a fait asseoir, pour se reposer, dans une clairière. Lui-même s'est adossé au tronc d'un arbre et, tandis que les aveugles causent, il est mort subitement. A leur réveil, les aveugles l'appellent en vain. Le plus ingambe d'entre eux se lève, le cherche à tâtons et finit par découvrir son cadavre. Leur terreur, leur désolation donnent l'effet poignant du drame.
Or, voici que nous avions oublié le mannequin qui devait figurer le prêtre. Comment faire?...
On se procura du foin dont on rembourra une toile d'emballage. On donna à ce ballot vaguement la forme d'un corps. On l'introduisit dans une soutane qu'on avait couru emprunter à un costumier ; on lui noua un rabat autour du cou et on dessina, au fusain, une espèce de figure sur le bourrelet qui formait la tête. Gomme ce mannequin était assis au troisième plan, que la salle était plongée dans l'obscurité et la scène dans une pénombre bleuâtre que j'avais obtenue en faisant garnir la rampe de verres de couleur, l'illusion était suffisante.
Posté dans une coulisse, je tournais la manivelle d'une machine destinée à imiter le bruit du vent dans les feuilles. C'était un rouleau de carton garni de soie et qui glissait à frottement entre deux coussinets de cuir. Cela imitait très convenablement la bise.
Les choses allèrent d'abord à merveille ; mais un nouvel incident faillit tout compromettre. Avec l'auto-
LE SYMBOLISME IQQ
risation de Mieterlinck, j'avais fait quelques coupures jugées indispensables. Gardant par devers moi le manuscrit modifié, j'avais remis au souffleur la brochure qui contenait le texte intégral ; et je négligeai d'y indiquer les endroits qu'il devait passer. De sorte qu'arrivé à la première coupure, il continua bravement à débiter les phrases imprimées. Les acteurs déconcertés s'arrêtèrent net. Heureusement, Lugné-Poé se remit bien vite. Il reprit les répliques précédentes, les autres suivirent, au grand désarroi du souffleur que, de ma place, je voyais feuilleter éperduement la brochure en donnant des signes d'efl'arement.
A la seconde coupure, même accroc. Imperturbable^ Lugné Poé fit comme la première fois ; dociles les autres l'imitèrent encore. Si bien que le souffleur, n'y comprenant plus rien, garda le silence jusqu'à la fin. Gomme les rôles étaient fort bien sus, il n'y eit pas de confusion. Le public ne s'aperçut de rien. Bien plus, comme Maeterlinck, à cette époque, abusait un peu des répétitions de mots, certains louèrent ces phrases à ritournelles triples comme une beauté d'un grand effet dramatique, tandis que d'autres en blâmaient la monotonie.
L'impression fut néanmoins très profonde. Au moment où Lugné Poé, posant la main sur le cadavre, s'écria d'une voix étranglée : « Il y a un mort parmi nous ! » un grand frisson, suivi d'un tonnerre d'applaudissements, secoua la salle...
Pour le Concile féerique, que j'avais également mis en scène, je résolus de souffler moi-même. Blotti dans mon trou, je stimulais mes acteurs, quand une rumeur sourde, venue de la salle, les interrompit soudain. Des assistants protestaient, d'autres prétendaient leur imposer silence. Le peintre Ibels, debout au balcon, déclarait que ces vers l'horripilaient et les poètes Saint Pol, Pioux et Julien Leclerc le vouaient aux dieux infernaux. Puis le tapage grandit. Nombre de spectateurs se levèrent et se tournant vers Sarcey, impassible, aux fauteuils d'orchestre, se mirent à crier sur l'air des Lampions : a Conférence 1 Conférence ! »
Dans mon trou, je ne me rendais pas bien compte de ce tumulte. J'interrogeai M'^^ Camée qui jouait le principal rôle et qui me mit au courant. Je méditais déjà de surgir sur la scène et de lancer au public un Quos Ego bien senti, quand le bruit finit par s'apaiser. — La pièce se termina sans autre anicroche.
Quant à la paraphrase du Cantique des Cantiques, M. Roinard avait imaginé de la construire d'après la théorie d'instrumentation posée par M. René Ghil dans son Traité du Verbe et d'après le sonnet des Voyelles d'Arthur Rimbaud. Ainsi, au premier acte, les A dominaient et la décoration était noire ; au second, c'étaient les E et la décoration était blanche — ainsi de suite.
En outre, M. Roinard voulait que, pendant chaque acte, on répandit des nuages de parfums correspondant
aux sensations verbales et visuelles qu'il espérait susciter chez les spectateurs.
Mais les ressources du théâtre ne permettaient pas les dépenses qu'eussent nécessitées ces trombes odorantes. On se contenta donc de poster dans l'orchestre deux machinistes qui pétrissaient de modestes vaporisateurs empruntés au cabinet de toilette de M™" Fort. Seuls les nez rangés au premier rangdes fauteuils percevaient quelque arôme. Mais le reste de la salle ne sentait rien. On s'égaya fort à considérer le sérieux avec lequel les machinistes maniaient leurs ustensiles. Puis quelques plaisants se mirent à renifler de toutes leurs forces, de sorte que le spectacle s'acheva dans un désordre plutôt drolatique.
Il y avait pourtant là une tentative intéressante. Malheureusement les moyens n'étaient pas à la hauteur des projets. Et d'autre part, la paraphrase de M. Roinard, très honnête, manquait un peu d'envergure.
Quoiqu'il en soit, les représentations du Théâtre d'Art produisirent quelques bons résultats. La presse ne désarma pas, loin de là. Mais certaines personnes que les préventions à l'égard du symbolisme n'aveuglaient pas trop, reconnurent le talent de quelques-uns des auteurs représentés. Les Aveugles, les Flaireurs, t Intruse obtinrent un eiîet de terreur. Les uns et les autres, oii M"" Moreno, qui était encore au Conservatoire, se montra exquise, ravirent comme des esquisses de Watteau ennuées d'une musique vaporeuse. Enfin
j'ai VU des spectatrices quelque peu lettrées fondre en larmes pendant que M"^ Camée récitait, d'une voix harmonieuse^ les strophes mélancoliques de la Fille aux mains coupées.
Un directeur de théâtre intelligent eût saisi dans ces représentations rudimentaires l'occasion de mettre en valeur les symbolistes. Ceux-ci, encouragés, auraient fait jouer des drames qui auraient certainement attiré un public suffisant. Mais le vaudeville régnait sous l'égide de Francisque Sarcey, et M. Rostand, grandi à l'ombre de l'Académie, se préparait à tirebouchonner le vers parnassien. Il ne se réalisa donc pas l'espoir que Gustave Kahn formulait dès 1889 dans une de ses excellentes chroniques de la seconde Vogue : « Certes, devant les sépulcres blanchis des directorats qui parsèment Paris comme les blancs tombeaux de marabouts jalonnent les alentours du lac Asphaltite, les drames on les commente, on les cause et on en fait des poèmes parce que nul Lancelot ne saurait, du pommeau de son épée, forcer les portes de la douloureuse garde. Mais on doit retenir, pour l'avenir, cette indication, que je donne ici de futurs dramatistes (i). Il y en a d'autres; notre ami Henri de Régnier présage également un sérieux dramaturge. Et c'est ainsi que nous pensent nos amis inconnus. »
(i) Vielé-Griffin, Maeterlinck, avant la Princesse Maleine, d'autres encore.
LE SYMBOLISME 2o3
LA CÔTE d'or
C'était l'enseigne d'un petit restaurant situé près de rOdéon et dont Harold Swan parle à propos des soirées de la Plume.
Le marchand de nourritures nous avait concédé l'usage d'une salle au premier étage et il nous faisait servir par un garçon qui, à force de se frotter à des poètes, avait fini par prendre une teinture de lettres et par se glorifier, auprès de ses collègues, d'avoir pénétré les arcanes du symbolisme. Peut-être même versifiait-il en secret.
Qu'elle entendit de discussions, cette salle ! Qu'il s'y échangea de propos joyeux et de controverses subtiles 1 Le plus dissert c'était le pauvre Frédéric Corbier ; féru de mathématiques et de philologie, il versait sur nous des flots d'algèbre et de citations en cinq ou six langues. Quand cette manie d'érudition le prenait, nous ne tardions pas à demander grâce ; et je lui appliquais, comme un éteignoir de circonstance, le vers de Martial :
Scire tuum nihil est nisi te scire hoc sciai aller... S'il persistait, nous déclamions en chœur une ballade,
fabriquée un soir^ au coin de la table, et qui avait pour refrain : « Corbier me paraît dogmatique. »
Alors il se mettait à rire et s'éperdait en de formidables calembours... Cependant sous cette gaîté se dissimulait une mélancolie profonde. Il n'a jamais dit à personne la cause du chagrin qui le rongeait. Mais, une nuit de décembre, il se jeta dans la Seine, du haut du pont d'Arcole. Il gelait fort ; le fleuve charriait. Et l'on retrouva le cadavre engagé dans la glace, un mois plus tard...
D'autres fois, nous déclamions des vers. Merrill disait les strophes les plus rutilantes de ses Fastes, je psalmodiais Une belle Dame passa. Mais celui qui nous primait tous, c'était Jean Moréas. Il scandait, de sa voix cuivrée, les poèmes du Pèlerin passionné et marquait la mesure d'un index impérieux.
Et nous de chanter sur l'air du toréador de Carmen :
Jean Moréas a publié
Le Pèlerin passionné '.
Buvons, amis, oui, oui, buvons avec excès
A sa gloire, à son succès,
Et célébrons, et célébrons
Son immortalité !...
C'est, du reste, à la Côte d'Or que l'école romane fut fondée. Charles Maurras venait parfois y concerter des manifestes avec Moréas. Les disciples : Raymond
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de la Tailhède (disparu), Maurice du Plessys (disparu), Ernest Raynaud s'imprégnaient de verbe archaïque au contact de leur Maître.
Moréas se montrait autoritaire et intransigeant. Un jour, du Plessys, qui allait publier son Premier livre pastoral, lui soumit la dédicace qu'il avait l'intention de placer en tête de ce volume. Elle comprenait une douzaine de noms, depuis Homère jusqu'à Ronsard, et se terminait par celui d'Alfred de Yigny.
Moréas écouta du Plessys énumérer les objets de sa vénération littéraire sans mot dire. Mais quand son disciple eut terminé, il se tordit la moustache d'un air de mécontentement puis il prononça d'un ton sec : « Vous ne devez pas admirer Vigny » .
Du Plessys interloqué le regarda : « Pourtant, objecta-t-il, c'est un poète de talent... »
Moréas l'interrompit d'un geste coupant et répéta : « Vous ne devez pas admirer Vigny. »
Du Plessys s'inclina et raya le nom de Vigny.
Qu'on n'aille pas croire que je raille l'esprit exclusif de Moréas. Gomme tous les poètes de valeur, il avait ses partis-pris. Réprouvant le romantisme en bloc, il se devait à lui-même de rejeter le romantique auteur à'Eloa.
Néanmoins, malgré les coups de férule de Moréas et le zèle déployé par Maurras, l'école romane tomba. Et c'est seulement du jour où il se débarrassa de l'archaïsme excessif qui alourdissait, d'une façon regret-
table, certains poèmes du Pèlerin passionné, que Moréas est devenu le parfait poète que nous apprécions aujourd'hui. Ayant renoncé au rôle de chef d'école, ne s'occupant plus que d'épanouir son lyrisme, sans souci de pastiches ou d'exemples à donner aux tenants de sa doctrine, il a produit ses admirables Stances et cette Jphige'nie vraiment et purement classique. Par ainsi il est rentré dans la tradition symboliste car, comme l'a très bien dit Remy de Gourmont, « le symbolisme^ c'est l'expression de l'individualisme dans l'art ».
Donc la brigade romane a vécu. Mais Jean Moréas reste et restera...
J'invitai un matin à déjeuner à la Côte d'Or, un certain Frédéric Bataille, professeur au lycée de Vanves et, à ses heures, poète sous-parnassien. C'était un brave garçon, mais qui nourrissait une haine féroce contre le symbolisme. Il nous reprochait, surtout, d'abuser des néologismes. C'est là d'ailleurs un des reproches qu'on nous a faits le plus fréquemment. Bien à tort car, suivant la remarque de Félix Fénéon, à propos da Petit Glossaire à l'usage des Décadents et des Symbolistes élaboré par Jacques Plow^ert (pseudonyme de Paul Adam), la plupart des mots, d'allure rare, employés par nous, se trouvent dans les dictionnaires de poches les plus courants.
Or Frédéric Bataille s'écria : « Mais enfin pourquoi employer des termes que personne ne comprend.»*... Ainsi vous, Retté, vous venez de publier un article où
je relève cette expression bizarre : « Des serpents se lovent » Eh bien, qu'est-ce que cela veut dire : se lovent ? »
Sans lui répondre, j'envoyai le garçon me chercher, sous les galeries de l'Odéon, un exemplaire du petit Larousse. Je l'ouvris à la lettre L, et je mis sous le nez de Bataille, la définition suivante : « Se lover, se rouler en spirale, en parlant des serpents. »
11 serait à souhaiter que nous eussions été à même de procéder de la sorte avec tous les critiques, qui connaissant peut-être mal le français, nous accusaient de forger des vocables saugrenus...
La Côte d'Or n'existe plus. Je passai, il y a quelques temps, devant la maison qu'elle occupait. Je vis que l'enseigne était enlevée, les volets mis à la devanture et les fenêtres du premier dégarnies de rideaux.
« Allons, me dis-je, plus jamais cette salle, où nous fûmes si gais, si confiants dans la destinée de notre art, n'entendra retentir les éclats de l'éloquence symboliste... C'est encore un morceau de ma jeunesse qui s'enfonce dans le passé. »