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UNE MYSTIFICATION

En ce temps-là, M. Max Nordau arpentait Paris à la recherche de documents pour son étrange bouquin :

Dégénérescence. Il attestait son maître Lombroso, découvrait partout des symptômes de déliquescence sociale et, comme l'écrivait spirituellement M. Clemenceau, « distribuait généreusement des brevets de dégénérés à tous ceux qui ne pensaient pas comme lui. n

Bien entendu, les symbolistes apparurent à M. Nordau les types les plus évidents de « graphomanie circulaire. » x\fm de les observer de plus près il se mit à fréquenter assidûment le café François I", boulevard Saint-Michel, oià nous nous réunissions parfois pour deviser d'art et de littérature. Il s'asseyait le plus près possible de la table que nous occupions et, tout en ingurgitant force absinthe, il notait nos propos.

Nous finîmes par remarquer cet auditeur hirsute qui, tout en tendant l'oreille, nous lançait des regards sournois, à moins qu'il ne marmottât, dans sa barbe, des oracles tudesques.

Quelqu'un de nous alla aux renseignements ; il apprit que M. Nordau s'informait afin de nous caser, sous la rubrique : JNévropatliie, dans un des chapitres du livre qu'il préparait.

Dès lors, nous prîmes soin de lui fournir les renseignements les plus effarants sur notre personnalité. L'un s'attribuait des mœurs contre-nature et célébrait les beautés de l'amour unisexuel. L'autre se prétendait sectateur des « paradis artificiels » et absorbait ostensiblement des boulettes de mie de pain qu'il donnait

pour des pilules d'opium ou de haschich. Tous enfin, tenaient les discours les plus bizarres touchant la religion, la sociologie et la morale.

Nordau exultait. Il enregistrait tout avec une avidité des plus réjouissantes. Et c'est ainsi que fut composée la partie de Dégénérescence qui traite des symbolistes.

Les personnes, s'il y en a, qui prennent au sérieux la science de ce poly graphe, sont maintenant édifiées sur la valeur de sa documentation.

Du reste, Nordau professe pour lui-même une estime touchante.

Dans un article publié, l'an dernier, par la Grande Revue, il s'appuyait sur cette niaiserie de je ne sais plus qui : « La postérité commence à la frontière » pour déclarer qu'en sa qualité de Teuton, il se trouvait dans les meilleures conditions pour juger, sans appel, la littérature française. Et partant de là, il émettait sur Balzac, Verlaine et M. Barres une série de critiques dont la lourde pédanterie n'avait d'égale que l'impertinence.

Déjà, antérieurement, il s'était attaqué à Verlaine. 11 signalait entre autres, comme l'indice d'une immoralité maladive, l'admirable poème d'Amour, intitulé Ecrit en 1875 :

J'ai longtemps habité le meilleur des châteaux Dans le plus fin pays d'eau vive et de coteaux...

Quiconque possède un jugement un peu sain considère ces vers comme la notation attendrie, profondément humaine, d'un état d'âme fort simple et ne présentant rien de morbide. Verlaine se souvient des jours de sa prison où, dans le silence et la solitude, il reprit conscience de soi-même. Il compare la paix où il vécut alors aux orages qui l'assaillent depuis qu'il a été remis en liberté. Et il dit son émotion avec une naïveté adorable.

Qu'y-a-t-il là d'anormal ?

Mais M, Nordau appartient à cette catégorie de médiocres que toute supériorité offense. Plutôt que d'humilier son étroitesse d'esprit, il s'en fait une vertu et, afin de flatter le troupeau de ses semblables, il traite de fous impudiques tous ceux qui volent, de leurs propres ailes — au-dessus des Nordau méticuleux.

C'est pourquoi Remy de Gourmont eut raison d'écrire dans la préface du Livre des Masques : « On donne dans des manuels une définition du Beau ; on va plus loin : on donne les formules par quoi un artiste arrive à l'expression du beau. Il y a des instituts où l'on enseigne ces formules, qui ne sont que la moyenne et le résumé d'idées antérieures. En esthétique, les théories étant généralement obscures, on leur adjoint l'exemple, l'idéal parangon, le modèle à suivre. En ces instituts (et le monde civilisé n'est qu'un vaste Institut), toute nouveauté est tenue pour blasphématoire, toute affirmation personnelle devient un

acte de démence. M. Nordau, qui a lu, avec une patience bizarre, toute la littérature contemporaine, propagea cette idée vilainement destructrice de tout individualisme intellectuel, que le « non-conformisme » est le crime capital pour un écrivain. Nous différons violemment d'avis. Le crime capital pour un écrivain, c'est le conformisme, la soumission aux règles et aux enseignements. L'œuvre d'un écrivain doit être non seulement le reflet mais le reflet grossi de sa personnalité. »

On ne saurait mieux dire.

SALOME

J'ai été mis en relation avec Oscard Wilde par notre ami commun Stuart Merrill qui, goûtait, comme nous le faisions tous, son talent de causeur ou mieux de monologuiste et la façon merveilleuse dont il exposait la philosophie de l'hédonisme.

Un jour, Merrill me dit : « Wilde voudrait que toi et moi, nous lisions, la plume à la main, le manuscrit de son drame Salonié et que nous en enlevions les anglicismes trop formels. Ce n'est pas mon avis, car c'est justement le français exotique de Wilde qui me paraît un des charmes de la pièce ; mais il y lient » .

Je partageai l'opinion de Merrill et je le dis à Wilde,

Cependant il insista. Il m'apporta le manuscrit de Salomé : Jeme rappelle que, durantcette visite, il affirma qu'il voudrait voir jouer le rôle de Salomé par une actrice qui serait aussi une danseuse de premier ordre. Pendant plus d'une heure il broda sur ce thème et me tint sous le charme. Mais je ne tenterai pas de répercuter l'impression qu'il me causa ; ce serait impossible. Non seulement ses idées étaient fines et exquises, mais encore il savait les mettre en valeur par une diction caressante d'un irrésistible eff"et. J'indiquai quelques corrections en marge du drame. Je fis supprimer à Wilde une trop longue énumération de pierreries mise dans la bouche d'Hérode. De son côté, Merrill lui proposa quelques retouches. Puis Salomé passa entre les mains de Pierre Louys qui modifia également quelques phrases. C'est ce texte qui a été imprimé.

D'ailleurs Salomé n'est pas une très bonne pièce. Comme l'a très bien dit M. André Gide, dans le chapitre de son livre Prétextes qu'il consacre à Wilde : « Le meilleur de son écriture n'est qu'un pâle reflet de sa brillante conversation. Ceux qui l'ont entendu parler trouvent décevant de le lire )) .

Quand Oscar Wilde fut victime de l'hypocrisie anglicane, les journalistes qui, comme on sait, sont les gens les plus austères et les plus vertueux du monde, le couvrirent de crachats. Mais je ne crois pas qu'aucun de ses amis l'ait renié. C'est que nous partagions tous le sentiment si bien exprimé par Henri de Régnier

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dans Figures et Caractères : « M. "Wilde croyait vivre en Ilalie au temps delà Renaissance ou en Grèce au temps de Socrate. On l'a puni d'une erreur chronologique, et durement, étant donné qu'il vivait à Londres où cet anachronisme est, paraît-il, fréquent.

« En tout cas, on peut ignorer comment il y vivait et ne se souvenir que d'avoir rencontré à Paris un aimable et éloquent gentleman de son nom , dont gardent mémoire tous ceux qui aiment les belles paroles et les belles histoires. »

La dernière fois que je rencontrai Wilde, se fut au banquet Rodin en juin 1900. Il avait quelque chose d'humble et de contrit dans la physionomie qui me peina. Il tendait timidement la main, comme s'il craignait qu'on ne la lui serrât pas. Cette attitude me fit mal. Et je jugeai que sa mésaventure l'avait écrasé.

Je ne me trompais point car on l'enterra quelques mois après.

Pauvre Alcibiade torturé par les clergymen et les marchands de sottes paroles, s'il est aux Champs Elysées un bosquet pour ceux qui surent dire la beauté, tu t'y promènes certainement.

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