WHISTLER
Au moment de terminer ce livre, j'apprends la mort
du grand peintre James Mac Neil Whistler. Je me suis rappelé le merveilleux causeur qui réchaufiait de sa parole lucide les mardis de Mallarmé. J'ai pensé aussi à ses tableaux. J'ai revu, par la mémoire, les Nocturnes, l'Océan, les Harmonies, les Effets de neige et surtout cet admirable portrait de sa mère qui est au Musée du Luxembourg. Ce chef-d'œuvre, où la simplicité des moyens dissimule un art inouï, où les lignes et les couleurs se combinent pour exprimer toute une existence, peut prendre place auprès des tableaux les plus prestigieux des Maîtres. Il vivra tant qu'il y aura des hommes pour aimer le Beau.
Whistler avait la conscience de son art. Spirituel et profond, il en parlait en des termes d'une telle éloquence qu'on ne pouvait les oublier. Il importe de citer quelques-uns de ces aphorismes que M . de Mitty a pris le soin louable de recueillir.
Ce que Whistler dit de son art, les symbolistes le pensent de la littérature C'est donc une conclusion tout indiquée pour ce chapitre.
Un tableau est terminé, disait-il, lorsque toute trace des moyens employés pour obtenir le résultat à disparu.
Dire d'un tableau, comme on le fait souvent à sa louange, quil laisse voir un sérieux et grand labeur, c'est dire qu'il est incomplet et indigne d'être vu.
L'application dans l'art est une nécessité, non une vertu. ; une preuve non de perfection, mais de travail
LE SYMBOLISME 2l5
insuffisant. Car le travail seul peut effacer la trace du travail.
Et cette magnifique parole :
L'ouvrage du maître ne sent pas la sueur de son front, ne suggère aucun effort. Il est fini depuis le commencement.
Il y a celui qui travaille ; celui qui prend de la peine ; celui qui se hâte et qui reste d'autant plus en arrière.
Le chef-d'œuvre doit apparaître comme la fleur au peintre — parfaite dans son bouton comme dans son épanouissement, sans raison pour expliquer sa présence, sans mission à remplir. Une joie pour l'artiste, une illusion pour le philanthrope, une énigme pour le botaniste, un accident de sentiment et d'' allitération pour le littérateur.