LA SECONDE VOGUE
Trouver un nouvel imprimeur n'était pas chose facile. D'abord, à cause de la réputation d'extravagance que maints journalistes nous avaient faite, beaucoup se méfiaient de nous et ne voulaient pas courir le risque de se discréditer en contribuant à la notoriété de poètes dont le Charivari et la Bévue des Deux- Mondes blâmaient les tendances. Je ne saurais trop le répéter : l'opinion entretenue sur notre compte s'était formée d'après les dires des polygraphes hâtifs qui, ayant feint de prendre au sérieux cette amusante parodie de MM. Gabriel Vicaire et Henri Beauclair: Les Déliquescences d'Adoré Floupette la donnaient comme type de notre art et nous traitaient, avec une bonne
foi douteuse, de fumistes ou de décadents incompréhensibles. Il est vrai que notre habitude de balayer, comme de simples épluchures, tous ceux qui, sans y rien connaître, se mêlaient de disserter sur la poésie à propos de nos vers, n'était point pour nous acquérir des partisans dans la presse. Aussi ne trouvions-nous, comme défenseurs éventuels, que M. Félicien Champsaur et M. Jean Lorrain. Tous les autres journalistes, stimulés du reste par les naturalistes et les parnassiens que nos critiques ulcéraient, nous daubaient sans répit. Henry Fouquier, qui nous aurait couverts de fleurs si nous l'avions subventionné, ne nous pardonnait pas notre mépris et donnait le ton des diatribes. A présent que le symbolisme s'est imposé et que les symbolistes, à force de persévérance, se sont créés un public, on ne nous ménage plus les éloges, ce qui prouve, une fois de plus, que la patience et la foi dans la bonté de sa cause sont les premières vertus du littérateur.
Mais en 1889 il n'en allait pas ainsi. Les imprimeurs refusaient donc de traiter avec nous à cause de notre réputation. Ensuite notre bourse étant souvent fort plate, nous avions besoin de crédit et nous ne pouvions fléchir, à prix d'or, ces industriels récalcitrants.
Dans ces conjonctures, je me souvins qu'un commisrédacteur au ministère des postes et télégraphes, portant le nom sonore de Michelis di Rienzi et se vantant de descendre du fameux tribun de Rome,
m'avait parlé d'un imprimeur qui consentirait peutêtre à nous accueillir.
Féru d'occultisme, M. Rienzi avait écrit, en collaboration avec, cet imprimeur, qui donnait lui-même dans les mahatmas, une brochure sur le boudhisme ésotérique. De plus, il avait cru découvrir que le goût des analogies et des correspondances manifesté par beaucoup de nos vers et par le cas que nous faisions du célèbre sonnet des Voyelles d'Arthur Rimbaud, ferait, tôt ou tard, de nous, des adeptes de son maître : SAvedenborg. Il avait même publié, dans ce sens, deux articles dans une petite feuille : l'un sur mon premier livre : Cloches dans la Nuit ; l'autre sur Joies de M. Yielé-Griffin.
Il me remit une chaude lettre de recommandation pour le mage typographe, qu'il appelait — ésotériquement — Arcturus. Celui-ci logeait dans le Marais, non loin de la place des Vosges. Introduit dans son bureau, j'admirai d'abord les murs couverts de pantacles et d'inscriptions vaguement thibétaines en carton doré. Après j'examinai mon interlocuteur. C'était un long corps maigre, engainé dans une redingote noire et surmonté d'une face blême, barbue et solennelle. Ses yeux se dissimulaient derrière des lunettes à énormes verres bleus.
Arcturus lut la lettre, puis il me demanda de préciser mes postulations. Tandis que je lui exposais l'embarras où nous étions et l'intérêt qu'il y aurait pour lui à
nous faire crédit, il se promenait, sans trop paraître m'écouter, à travers la chambre.
Quand j'eus fini, il s'arrêta devant moi et me demanda : « Etes-vous des adeptes? »
Tel était mon désir de nous voir imprimer que je fus sur le point de répondre affirmativement. . . L'amour de la vérité l'emporta. Je dis que j'avais lu quelques livres sur l'hermétisme, que j'avais vu M. Péladan se draper d'un morceau d'andrinople rouge qui lui servait de chlamyde, mais que mes vues touchant roccultisme demeuraient néanmoins assez confuses. J'ajoutai que je ne demandais qu'à m'instruire.
Sur ce propos, Arcturus leva l'index d'un air inspiré et entama, d'une voix caverneuse, un long discours. Il me servit la plus incroyable salade qui se puisse imaginer. Il me parla de l'Atma et du Karma, du périsprit et de l'astral. Il cita le Sepher Gezirath et la Pistè-Sophia, EliphasLévyetM. Fabredes Essarts, patriarche gnostique, M""" Blavatsky et la duchesse de Pomar ; il commenta l'Initiation de M. Papus et le Serpent de la Genèse de Stanislas de Guaita. Il exalta Crooks et flétrit le docteur Gibier...
Je l'écoutais patiemment. Quand au bout d'une demi-heure environ, il s'arrêta pour reprendre haleine, je me risquai à lui dire : « Je trouve votre discours on ne peut plus convaincant, mais nous imprimerez-