SPECTACLES EN PLEIN AIR
« Bien qu'ayant vécu de longues années parmi des hommes pillards et tatoués, dont est notoire l'habitude vindicatrice et triomphale de scalper et de créer ainsi de sanglantes calvities, le colonel Cody atteste, par une intacte chevelure flottante sous le plus romantique feutre qui, depuis les Jeunes-France, ohombra luxuriance crânienne, avoir échappé à toute tonsure, miracle qui s'explique du fait de sa supériorité au tir, de son habileté équestre et de sa légendaire bonne fortune de Hardi.
C'est en somme sa vie de trappeur dont il vient nous offrir le spectacle rétrospectif et quotidien, chaque fois que dix mille personnes le demandent, en un décor circulaire de montagnes rocheuses et de rios peints sur toile qui raccorde son ciel avec celui du jour, et cela, au moyen d'indiens, de chevaux, de buffles, de lassos et de diligences ; apothéose naïve et amusante (qu'encouragea de son noir et bon sourire le dépositaire du pouvoir, M. Carnot, et qu'applaudirent les journalistes, d'hilares conseillers municipaux et des notoriétés nobiliaires), de sa valeur et de son adresse personnelles, que secondent, en des exhibitions péré-
3o LE SYMBOLISME
grines, les anciens et sauvages éléments de son destin de jadis, maintenant comparses dociles et authentiques.
L'intérêt de ces représentations est, plus qu'en cette gloriole personnelle, en des équitations diverses et des jongleries d'œufs fragiles qu'interrompt la sûre balle des rifles, mais surtout, en la présence d'hommes dont le renom guerrier et chasseur prétexta à nos curiosités enfantines de par tant de romans d'outremonde, et qu'il nous soit licite de les voir avec leurs qualités de monteurs, leurs prestiges de plumes, de cuirs et de tatouages, et l'intimité de leurs tentes où campèrent, parmi d'imaginaires forêts et de romanesques dangers, nos rêveries d'autrefois.
Cheveux plats, sveltes et agiles, serpcntinement rampants ou écuyers intrépides, peints de couleurs vives, têtes empennées, ils apparaissent au galop de leurs chevaux, et s'éparpillent en vols épars d'éclatants oiseaux 1 Leur équitation est intéressante et logique en ce sens qu'elle incorpore bien l'homme à la monture et qu'elle est vraiment centauréenne, et tendant à l'illusion qu'un seul être géminé évolue, fuit ou se cabre, au rebours de l'adresse niaise des écuyers de cirques qui sont gymnastes, et dont la méthode est de juxtaposer le cavalier et la cavale avec soin de montrer indépendance de part et d'autre en laissant, par une voltige ou une cabriole, libre le dos dompté. Eux, grâce aux plumes qui les parent de légèreté, semblent
LE SYMBOLISME 3l
être la cause de la vitesse, et prolongent l'agréable équivoque de voir jouer là une sorte de bête pégasienne, pédestre et ailée, ambiguë.
A ce quadrille, le Speaker du tertre de gazon d'oii il commande en langue mixte restitue ces sauvages habitudes, et ils se montrent attaquant les mallesposte et les huttes de colons, arrêtant du lasso les chevaux libres et dansant leurs allégoriques danses de Guerre ou d'Amour.
Les Cow-boys se révèlent admirablement experts au nœud coulant et semblent désignés pour accomplir avec succès, le long des trottoirs nocturnes, le coup du père François, mais heureusement il n'en est rien.
Ce spectacle, en apparence inoflensif, a pourtant, je crois, une importance cachée, et se rattache à une tendance de l'heure actuelle qu'il est bon de dénoncer. Il est une des manifestations accomplies, par une sorte d'occulte mot d'ordre civilisateur, en cette année commémorative d'une crédule croyance à un progrès imaginaire en vue d'un déniaisement définitif de l'âme des gens, et cela par haine du mystère et du songe.
De même que la lumière électrique recule l'ombre et établit une sorte d'atmosphère lucide et implacable, on veut abolir et éclairer certains des derniers motifs de songeries qui restaient à l'âme humaine et populaire.
Du fond merveilleux et vague des distances de la terre, on tire les êtres et les choses, dont l'existence, signalée simplement par un nom, était fertile en rêveries, et on les exhibe en leur infirmité aux yeux dessillés. Tout le vague, par exemple, que le mot d'Iroquois ou de Huron représentait pour le vieux Voltaire ou même pour le lecteur de Chateaubriand, celui d'Indien est dissipé par le fait que les représentants ou les analogues de ces races sont là, présents en leur légende détruite.
Désormais pour le moderne de 1889, l'Orient, ce vieux trésor des rêves, ses prestiges de danses merveilleuses, de satins éclatants, de musiques inconnues, se symbolisera dans l'âme bourgeoise par une entité vue en quelque baraque. Le nom mystérieux d'Aimée se fixera comme un inutile et faux joyau au front de quelque « danseuse du ventre » qui, échantillon suspect, usurpera le rang des imaginaires sultanes.
Les lointains et mystérieux pays, comme cette verte Java qui dormait, au fond de nos songes, en le doux bruit de ses cannes frêles et les cris épars de ses oiseaux, sont violés, et la beauté charmante des trois petites Mimes de là-bas, leurs mains de potiches, le vieil or de leur peau de safran et leurs yeux inéclos consolent mal de les avoir connues autrement que par quelque ouï-dire de marin sénile et menteur, et rien ne remplacera le rêve que quelques discrets indices eussent fait s'accumuler à leurs pieds.
Les artistes peuvent s'amuser de ces exhibitions fragmentaires, et garder intacte la source de rêverie dont elles sont quelques perles perdues, mais l'âme des gens va en tirer un complément de sécheresse.
En agissant ainsi, on délivre l'âme du bourgeois du préservateur [mystère qui l'inquiétait encore, savoir qu'en dehors de lui il existait de l'inconnu sous une forme quelconque, mais maintenant comment lui persuader qu'il n'a pas tout vu et qu'il n'est pas vraiment le centre du monde ?
L'homme de 1890 qui aura salué d'un sourire sceptique les Peaux rouges, les Aimées, les Annamites, ^es Javanaises, sera placide et confirmé ; l'histoire de l'habitation le rassure du passé, et stérile et vacciné de toute faiblesse d'être dupe d'un songe, il s'adonnera le cœur libre à la culture de son égoïsme.
Et pensez qu'il aura pour se confirmer en cette croyance le spectacle rassurant de la galerie des machines, la lecture d'une des faces du piédestal de la statue de Raspail, où est consignée sur la pierre une ânerie de cet immortel pharmacien, et est objet de forme turriculaire et roide qui scandalise Paris, et qui est le signe de ce qu'il a imaginairement reçu en lui pour le dévirginer une seconde fois ! »
Voici maintenant mon article. — Je ne l'ai pas non plus reproduit dans un de mes volumes publiés à ce jour. Sa bonne humeur et son ironie sans fiel ob-
tinrent un certain succès. Le passage relatif au cacao Van-Houten a une histoire assez amusante que je raconterai plus loin.